./albalat/albalat_comment.xml: ./albalat/albalat_comment.xml: Comment on devient écrivain ./albalat/albalat_ennemis.xml: ./albalat/albalat_ennemis.xml: Les ennemis de l'art d'écrire ./albalat/albalat_ennemis.xml: Réponse aux objections de MM. F. Brunetière, Emile Faguet, Adolphe Brisson, Rémy de Gourmont, Ernest Charles, G. Lanson, G. Pélissier, Octave Uzanne, Léon Blum, A. Mazel, C. Vergniol, etc… ./albalat/albalat_ennemis.xml: Antoine Albalat, les ennemis de l’art d’écrire : réponse aux objections de MM. F. Brunetière, Emile Faguet, Adolphe Brisson, Rémy de Gourmont, Ernest Charles, G. Lanson, G. Pélissier, Octave Uzanne, Léon Blum, A. Mazel, C. Vergniol, etc… Paris: 1905. ./albalat/albalat_formation.xml: ./albalat/albalat_formation.xml: La formation du style par l’assimilation des auteurs ./albalat/albalat_formation.xml: Antoine Albalat, La formation du style par l'assimilation des auteurs (2e édition),Armand Colin, Paris, 1902. ./albalat/albalat_mal-decrire-roman-contemporain.xml: ./albalat/albalat_mal-decrire-roman-contemporain.xml: Le mal d’écrire et le roman contemporain ./albalat/albalat_mal-decrire-roman-contemporain.xml: Antoine Albalat, Le mal d'écrire et le roman contemporain, Ernest Flammarion, Paris, 1895. ./albalat/albalat_mal-decrire-roman-contemporain.xml: ./albalat/albalat_mal-decrire-roman-contemporain.xml: Le mal d’écrire et le roman contemporain ./albalat/albalat_souvenirs.xml: ./albalat/albalat_souvenirs.xml: Souvenirs de la vie littéraire : Nouvelle édition augmentée d'une préface-réponse. ./asselineau/asselineau_roman-bourgeois-preface.xml: ./asselineau/asselineau_roman-bourgeois-preface.xml: Préface à Antoine Furetière, <hi rend="i">Le Roman bourgeois</hi> ./asselineau/asselineau_roman-bourgeois-preface.xml: Charles Asselineau, Préface à Antoine Furetière, Le Roman bourgeois ; nouvelle édition, avec des notes historiques et littéraires par M. Édouard Fournier, précédée d’une Notice par M. Charles Asselineau, Paris : P. Jannet, 1854. ./auguis/auguis_chamfort-notice.xml: ./auguis/auguis_chamfort-notice.xml: « Notice sur la vie et les écrits de Chamfort » ./auguis/auguis_chamfort-notice.xml: Pierre-René Auguis, « Notice sur la vie et les écrits de Chamfort », in Œuvres complètes de Chamfort, recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l’auteur, par P. R. Auguis, Paris : Chaumerot jeune, 1824, t. I, p. I-XVI. ./auguis/auguis_chamfort-notice.xml:

Chamfort avait eu une jeunesse très orageuse ; sa pauvreté, ses passions, son goût exclusif pour les lettres, qui l’éloignait de toute occupation lucrative, donnèrent, à son entrée dans le monde un aspect qui put blesser des hommes austères ; et ceux qui l’avaient suivi de moins près depuis cette ancienne époque, pouvaient en avoir conservé de fâcheuses impressions. La vivacité de son esprit, le sel de ses réparties, une certaine causticité naturelle, qui fait trop souvent suspecter la bonté du caractère, une invincible aversion pour la sottise confiante, et l’impossibilité absolue de déguiser ce sentiment, inspirèrent à beaucoup de gens une sorte de crainte qu’il prenait trop peu de soin de dissiper, et qui, pour l’ordinaire, se change facilement en haine. La chaleur avec laquelle il avait embrassé la cause d’une révolution qui heurtait tant de vieilles idées et blessait tant d’intérêts, lui a fait, de tous les ennemis de cette révolution, des ennemis personnels. Il avait pris, dans les réunions politiques et dans les clubs, l’habitude de parler haut, de soutenir son opinion à outrance, et de mettre la violence de la dispute à la place de cette discussion polie et spirituelle dont lui-même avait été le parfait modèle. « Il y a une certaine énergie ardente, a-t-il dit lui-même, mère ou compagne nécessaire de telle espèce de salent, laquelle, pour l’ordinaire, condamne ceux qui les possèdent au malheur, non pas d’être sans morale, de n’avoir pas de très beaux mouvements, mais de se livrer fréquemment à des écarts qui supposeraient l’absence de toute morale. C’est une âpreté dévorante dont ils ne sont pas maîtres et qui les rend très odieux. On s’afflige en songeant que Pope et Swift, en Angleterre, Voltaire et Rousseau, en France, jugés, non par la haine, non par la jalousie, mais par l’équité, par la bienveillance, sur la foi des faits attestés ou avoués par leurs amis et par leurs admirateurs, seraient atteints et convaincus d’actions très condamnables, de sentiments quelquefois perversMaximes et Pensées, tom. I, chap. vii, pag. 422.. »

./baju/baju_anarchie-litteraire.xml: ./baju/baju_anarchie-litteraire.xml: L’anarchie littéraire ./baju/baju_anarchie-litteraire.xml: Anatole, Baju, L’Anarchie littéraire : les différentes écoles : les décadents, les symbolistes, les romans, les instrumentistes, les magiques, les magnifiques, les anarchistes, les socialistes, etc. [1892], nouvelle édition, Paris, A. Messein, 1904, 32 p. Source : Internet Archive. ./baju/baju_verite-ecole-decadente.xml: ./baju/baju_verite-ecole-decadente.xml: La vérité sur l’école décadente ./baju/baju_verite-ecole-decadente.xml: Anatole Baju, La Vérité sur l’école décadente, par un bourgeois lettré, Paris, L. Vanier, s. d. [1887], 16 p. Source : Internet Archive. ./barante/barante_tableau-litterature-18e.xml: ./barante/barante_tableau-litterature-18e.xml: Tableau de la littérature française au dix-huitième siècle ./barante/barante_tableau-litterature-18e.xml: Prosper Brugière de Barante, Tableau de la littérature française au dix-huitième siècle, 6e édition, Paris, Charpentier, 1842, 304 p. Source : Gallica. ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_bas-bleus.xml: ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_bas-bleus.xml: Les œuvres et les hommes : V. Les bas-bleus ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_bas-bleus.xml: Jules Barbey d’Aurevilly, Les Œuvres et les Hommes, tome V : Les Bas-bleus, Paris, V. Palmé, 1878, XXIII-343 p. Source : Gallica. ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_cote-grande-histoire.xml: ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_cote-grande-histoire.xml: Les œuvres et les hommes : XXI. À côté de la grande histoire ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_cote-grande-histoire.xml: Jules Barbey d’Aurevilly, Les Œuvres et les Hommes, 2e série, tome XXI : À côté de la grande histoire, Paris, A. Lemerre, 1906, 350 p., Source : Gallica. ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_critiques-ou-juges.xml: ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_critiques-ou-juges.xml: Les œuvres et les hommes : VI. Les critiques, ou les juges jugés ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_critiques-ou-juges.xml: Jules Barbey d’Aurevilly, Les Œuvres et les Hommes : VI. Les Critiques, ou les Juges jugés, Paris, Frinzine et Cie, 1885, II-407 p. Source : Gallica. Graphies modernisées. ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_femmes-et-moralistes.xml: ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_femmes-et-moralistes.xml: Les œuvres et les hommes : XXII. Femmes et moralistes ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_femmes-et-moralistes.xml: Jules Barbey d’Aurevilly, Les œuvres et les hommes : XXII. Femmes et moralistes, Paris, A. Lemerre, 1906, 340 p. Source : Gallica. Graphies modernisées. ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_goethe-diderot.xml: ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_goethe-diderot.xml: Goethe et Diderot ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_goethe-diderot.xml: J. Barbey d’Aurevilly, Goethe et Diderot, Paris, Alphonse Lemerre, 1913. ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_historiens.xml: ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_historiens.xml: Les œuvres et les hommes : X. Les Historiens ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_historiens.xml: Jules Barbey d'Aurevilly, Les œuvres et les hommes : X. Les Historiens, Paris, Maison Quantin, 1888, 396 p. Source : Gallica. Graphies normalisées. Erratum intégré. ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_journalistes-et-polemistes.xml: ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_journalistes-et-polemistes.xml: Les œuvres et les hommes : XV. Journalistes et polémistes, chroniqueurs et pamphlétaires ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_journalistes-et-polemistes.xml: Jules Barbey d’Aurevilly, Les Œuvres et les Hommes : XV. Journalistes et polémistes, chroniqueurs et pamphlétaires, Paris, A. Lemerre, 1895, 345 p. Source : Gallica. Graphies modernisées. ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_litterature-etrangere.xml: ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_litterature-etrangere.xml: Les œuvres et les hommes : XII. Littérature étrangère ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_litterature-etrangere.xml: , Jules Barbey d'Aurevilly, Les Œuvres et les Hommes, 2<hi rend="sup">e</hi> série, tome XII : <hi rend="i">Littérature étrangère</hi>, Paris, A. Lemerre, 1890, VIII-403 p. Source : Gallica ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_philosophes-et-ecrivains-religieux-01.xml: ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_philosophes-et-ecrivains-religieux-01.xml: Les œuvres et les hommes : I. Les philosophes et les écrivains religieux (première série) ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_philosophes-et-ecrivains-religieux-01.xml: Jules Barbey d’Aurevilly, Les œuvres et les hommes : I. Les philosophes et les écrivains religieux (première série), Paris, Amyot, 1860, 457 p. Source : Gallica. Graphies normalisées. ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_philosophes.xml: ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_philosophes.xml: Les œuvres et les hommes XXV. Philosophes et écrivains religieux et politiques ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_philosophes.xml: Les œuvres et les hommes XXV. Philosophes et écrivains religieux et politiques ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_poesie.xml: ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_poesie.xml: Les œuvres et les hommes XXIII. Poésie et poètes ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_poesie.xml: Jules Barbey d'Aurevilly, Les œuvres et les hommes XXIII, Poésie et poètes, Paris, 1860-1902. ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_poesie.xml: Émile Augier, Louis Bouilhet, ReboulCharles Baudelaire <title rend="u"><note n="21" ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_poesie.xml: <head>Lefèvre-Deumier<title rend="u"><note n="24" ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_poesie.xml: <head>Louis Wihl<title rend="u"><note n="33" ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_poesie.xml: <head>Gérard de Nerval <title rend="u"><note n="37" ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_poesie.xml: <head>Gustave Rousselot <title rend="u"><note n="39" ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_poesie.xml: <head>Auguste Vacquerie <title rend="u"><note n="41" type="footnote" resp="author"><emph>Un nouveau livre de ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_poetes-02.xml: <titleStmt> ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_poetes-02.xml: <title>Les œuvres et les hommes : XI. Les poètes (deuxième série) ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_poetes-02.xml: Jules Barbey d’Aurevilly, Les œuvres et les hommes : XI. Les poètes (deuxième série), Paris, A. Lemerre, 1889, 360 p. Source : Gallica. Graphies normalisées. ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_roman-contemporain.xml: ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_roman-contemporain.xml: Les œuvres et les hommes : XVIII. Le roman contemporain ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_roman-contemporain.xml: Jules Barbey d’Aurevilly, Les Œuvres et les Hommes, tome XVIII : Le roman contemporain, Paris, A. Lemerre, 1902, 285 p. Source : Gallica. ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_romanciers-d-hier.xml: ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_romanciers-d-hier.xml: Les œuvres et les hommes : XIX. Romanciers d’hier et d’avant-hier ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_romanciers-d-hier.xml: Jules Barbey d’Aurevilly, Les œuvres et les hommes : XIX. Romanciers d’hier et d’avant-hier, Paris, A. Lemerre, 1904, 340 p. Source : Gallica. Graphies normalisées. ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_romanciers.xml: ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_romanciers.xml: Les œuvres et les hommes : IV. Les romanciers ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_romanciers.xml: Jules Barbey d’Aurevilly, Les œuvres et les hommes : IV. Les romanciers, Paris, Amyot, 1865, VI-385 p. Source : Gallica ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml: ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml: Les œuvres et les hommes XXIV. Voyageurs et romanciers ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml: Jules Barbey d’Aurevilly, Les œuvres et les hommes XXIV. Voyageurs et romanciers, 1908. ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml: Saint-Marc GirardinSouvenirs de voyages et d’études (Pays, 16 décembre 1832) ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml:

Dans une série d’études que personne de ceux qui lisent n’a oubliées, Philarète Chasles nous donnait le bilan, cruel d’exactitude, plus cruel encore de résumé et de conclusion, de la littérature américaine. Il entassait comme des ballots tous ces livres de pacotille et d’imitation vaniteuse que l’Amérique, cette société démocratique et mercantile, qui se croit une littérature parce qu’elle fait de la production littéraire, a publiés depuis quelques années avec un redoublement d’ardeur, et, de cette plume éclatante, amoureuse du beau et trompée, qui se vengeait alors, il écrivait une méprisante étiquette sur toute cette marchandise littéraire destinée à s’avarier si vite sur le chemin de la postérité. À cette époque, il est vrai, l’Amérique n’avait pas encore publié la Case de l’Oncle Tom, mais cet ouvrage, qui est moins un livre qu’autre chose, serait-il même un livre grand comme sa renommée, qu’un livre isolé ne prouve rien de plus que la force individuelle de celui qui l’a écrit, et la littérature américaine n’en resterait pas moins une littérature d’avortement, l’amas confus d’organes ébauchés qui ne constituent pas la vie. Le croira-t-on ? Cet état incohérent et stérilement fécond de la littérature américaine nous est revenu à la mémoire depuis que nous étudionsCe chapitre est le troisième article de Barbey d’Aurevilly dans le Pays. (Note de l’éd.) l’état humiliant de la littérature française. Nous avons vu là, entre elles deux, de tristes analogies, et une différence plus triste encore ; car si toutes deux sont sans originalité réelle, sans puissance collective, sans conscience surtout, et par conséquent sans profondeur, la littérature américaine a du moins pour elle le mouvement d’une pensée jeune et enflammée qui se cherche, et la littérature française n’a que la langueur d’une pensée qui ne se cherche même plus.

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Ainsi, par exemple, un grand ouvrage de Lerminier sur les Législateurs et les Constitutions de la Grèce antique, — un livre pensé, médité, presque une découverte en histoire, — et dont la Critique, par parenthèse, préoccupée des choses présentes, commérant d’une voix hâtée sur des œuvres éphémères, n’a pas pu ou voulu parler comme elle le devait. Ainsi, on annonce le Saint Anselme de Rémusat, sur lequel nous reviendrons pour en signaler la portée et le caractère. Mais, on n’a pas besoin de le dire, Lerminier comme Rémusat, quelle que soit l’énergie intellectuelle qu’ils possèdent encore, appartiennent tous les deux à un mouvement d’idées qui eut son jour, à une phase littéraire et philosophique qu’on peut regarder comme fermée, et à laquelle, nous le répétons, on ne voit rien succéder. Il reste donc acquis à l’histoire de ce temps-ci que la scène de la publicité sérieuse n’est occupée que par des individualités déjà connues, par des talents mûris ; mais la maturité est un point bien vite dépassé dans la rapidité de la durée ! et on cherche vainement dans la génération qui s’élève des hommes faits pour les remplacer.

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Saint-Marc Girardin est aussi un de ces hommes d’une période finie, qui paraîtra grande si la nôtre ne grandit pas.. Seulement, son nouvel ouvrage, bien différent en cela du livre de Lerminier, lequel est digne d’être pris en considération par les esprits les plus profonds, n’ajoutera pas beaucoup aux idées actuelles et à la gloire de son auteur. Il est intitulé : Souvenirs de voyages et d’étudesAmyot, et il justifie parfaitement son titre car il est composé d’articles que l’amour-propre d’auteur, si dur aux sacrifices, n’aura pas voulu sacrifier, et on se souvient de les avoir lus, à peu de choses près et à des époques déjà distantes, soit dans le Journal des Débats, dont l’auteur est, comme on le sait, l’un des rédacteurs ordinaires, soit dans cette Revue des Deux-Mondes, le bazar du talent… autrefois.

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Cet ouvrage, du reste, — notes de voyage prises en courant, — ne peut avoir l’importance d’un livre même aux yeux de son auteur, qui a, dans un talent incontestable, l’obligation d’être sévère. Sachons le dire (la vérité est un hommage !), les Études et Souvenirs de Saint-Marc Girardin ne sont qu’une réimpression de plus, assez insignifiante, parmi les mille réimpressions de toute espèce dont regorgent, pour le moment, les catalogues de librairie… D’un pareil homme on attendait davantage et mieux… Après cela, qu’on voie où nous en sommes et qu’on se donne la peine de conclure ! Non seulement la renommée répète depuis dix et quinze ans les mêmes noms, mais la plupart de ceux qui les portent répètent à leur tour les mêmes choses. À très peu d’exceptions près, c’est une émulation de redites ! Réimpressions d’œuvres contemporaines, réimpressions d’un autre siècle, partout ce signe de la stérilité. Chose naturelle et logique, d’ailleurs, loi d’équilibre qui ne trompe jamais ! Qu’y a-t-il d’étonnant à ce qu’une époque dont la littérature défaille se rejette aux œuvres connues ? imitant en cela les mères sans fécondité qui gâtent le petit nombre d’enfants qu’elles eurent dans leur chétive jeunesse, ou qui adoptent ceux des autres mères. Les réimpressions sont les gâteries ou les adoptions des époques impuissantes à produire. Ainsi, dans les arts, quand ils tombent aussi, comme la littérature, l’archéologie vient remplacer les créations spontanées.

./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml: Paul NibelleLes Légendes de la Vallée ; Fin d’un songe (Pays, 8 septembre 1853) ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml:

Paul Nibelle est un écrivain d’imagination et de sentiment. Il a ce beau don de jeunesse qui donne au talent les fermentations que peut-être il n’a qu’une fois, et, nous le disons en le félicitant, il n’a pas taché cette fraîche jeunesse de sa pensée, il a su en conserver la généreuse innocence. Les Légendes de la ValléeGiraud se recommandent précisément par ce naturel et cette simplicité qui firent de Sterne un si grand modèle, et il faut remercier le hasard de ce que nous pouvons placer à côté de ce roi des conteurs mélancoliquesV. Littérature étrangère. les essais d’un jeune homme qui sent sa vocation littéraire l’entraîner du côté des récits rêveurs et touchants. Ce voisinage du doux Laurence n’effraiera pas sa modestie. L’ombre de la statue des Maîtres n’est pas froide aux fronts de ceux qui les admirent et qui veulent les imiter.

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Nibelle, comme inspiration et comme forme, a goûté à cette candide coupe de lait écumant dans laquelle buvait Yorick… Lorsque la visée commune est la force, soit dans l’expression des caractères ou des passions, soit dans les situations dramatiques, à une époque de corruption et de décadence où l’on a transporté dans le langage, cette forme rationnelle de la pensée, la couleur torrentielle des peintres les plus éclatants, il faut savoir bon gré à un jeune homme d’avoir, dans ses premiers récits, été sobre et simple comme s’il avait eu l’expérience, et de ne s’être adressé qu’aux saintes naïvetés du cœur pour plaire et pour intéresser. Les Légendes de la Vallée se composent de trois nouvelles que nous conseillerons de lire, mais que nous n’analyserons pas, par la raison que plus les fleurs sont veloutées, moins il faut froisser leurs calices. Berthe, la Famille de Kervoren et le Chercheur de Rives, sont trois romans entrelacés qui n’en font qu’un seul. Ainsi que nous le disions plus haut, la qualité suprême de cette trilogie romanesque c’est une remarquable sensibilité touchée par la vie et qui rend éloquemment son premier accord. Lorsque le temps, les déceptions, les fautes, les repentirs, tout ce dont, hélas ! la vie est faite (et le talent aussi !), l’auront déchirée davantage, cette sensibilité aura des profondeurs, des intonations, des creux qui lui manquent aujourd’hui et qui lui donneront du caractère. Le caractère, en effet, l’originalité, l’individualité dans l’expression sensible, voilà ce qu’on désirerait davantage quand on se rend compte du talent de Nibelle. La nature donne tout cela parfois aux génies supérieurs dès leurs premières œuvres. Dans le rugissement des lionceaux on entend le rugissement des lions futurs. Mais quand la nature ne le donne pas, la vie peut le donner avec la culture de ses douleurs, et Nibelle, qui est au début de la vie, n’en a pas encore reçu tous les dons !

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Un autre livre de Nibelle, mais qui nous a paru très inférieur aux Légendes de la Vallée, est un petit volume de Récits antiques réunis sous le titre collectif et assez mystérieux de la Fin d’un SongeGiraud… Nous acceptons le titre comme excellent s’il veut dire que ces récits n’ont pas d’autre valeur qu’un rêve de rhétorique, et que l’auteur, éveillé de cette griserie au souper de Nicias, n’y reviendra plus. Nous avons rarement lu quelque chose de plus froid, de plus exsangue, que ces récits dans lesquels traînent, au milieu de leurs roses éternelles, ces vieilles idées communes de bonheur tel que les Anciens le concevaient, et l’ennui, l’horrible ennui que ce bonheur, qui ne prenait pas le fond de l’âme, devait nécessairement engendrer ! Sensible et vibrant comme il l’est, avec ce beau flot de sang vermeil qui ne bout pas, mais qui circule si largement dans ces Légendes de la Vallée où les tièdes impressions de la réalité nous montent au front comme des émanations de vie, l’auteur de Berthe et du Chercheur de Rives n’a-t-il donc pas mieux à faire qu’à se plonger, masque de païen sans visage, dans l’odieuse tristesse d’Épicure ?… Pourquoi, d’ailleurs, des livres pareils ? Ils ne sont pas de l’art, car l’art vit d’inspirations sincères et de ce que nous avons de plus intime en nous. Mais ils ne sont pas même de l’archéologie ! Nibelle ne sait, sur les choses de l’Antiquité, que ce que nous en avons ramassé dans les mêmes livres. Sa mosaïque ne se compose que de morceaux rapprochés déjà. Or, quand on touche à l’Antiquité, ce foyer froidi d’inspirations éteintes, il faut au moins trouver dans les cendres ces précieux débris que l’amour d’une société finie cherche encore dans la poussière d’Herculanum. Après Agathon, après Anacharsis, après Télémaque et Alcinoüs, on est tenu d’entrer dans le monde de l’Antiquité comme y est entré Gœthe, ou bien de rester sur le seuil. Gœthe lui-même eût mieux fait de ne pas sortir du monde moderne. Nous ne disons pas du monde chrétien, car le chef-d’œuvre de Gœthe est peut-être son Divan, dont l’inspiration, comme on le sait, est orientale, et qui est un tour de force de cette impersonnalité des grands génies qui les fait s’incarner, par la pensée, dans l’âme la moins semblable à la leur. Grâce à cette faculté caméléonesque, que, de tous les penseurs dans l’art et dans l’humanité, Shakespeare eut au degré le plus incomparable, et que Walter Scott, son descendant en ligne directe, et Gœthe, son descendant en ligne collatérale, eurent tous les deux après lui, l’auteur du Prométhée put singer puissamment la vie de cette société morte, dont les beaux Vampires de la Renaissance avaient tari le cadavre de leurs lèvres brillantes et enivrées. Mais tout cet archaïsme coûte plus qu’il ne vaut même à ceux qui savent y porter des facultés supérieures, et, malgré le succès de ses expériences, on sent la déperdition des forces colossales que le magnétisme du Génie doit employer, comme l’autre magnétisme, pour faire vivre ce qui ne vit plus.

./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml: Gabriel FerryLe Coureur des bois (Pays, 31 décembre 1853) ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml:

Le Coureur des boisCadot. est le livre mort d’un homme mort qui avait du talent, mais qui n’en a guères laissé que la mâle promesse, et à qui la mort, comme toujours, n’a pas manqué de conquérir la bienveillance universelle. Qui ne le sait, du reste ? Rien n’est plus habile que de mourir. Les gens qu’on ne gêne plus vous ensevelissent dans tous les parfums de l’éloge, et la bile de l’envie désopilée devient l’ambre jaune dans lequel on vous embaume pour la silencieuse éternité. Assurément ce n’est pas pour le vain et cruel plaisir de troubler cette espèce de succès d’outre-tombe que nous venons parler des défauts d’un livre dont l’auteur n’a plus rien à apprendre. L’intérêt d’une mort prématurée — et même poétique — ne doit pas faire oublier à la Critique impartiale et sévère qu’elle s’adresse à ceux qui survivent, et que la seule question qu’il y ait pour elle n’est jamais qu’une question de littérature.

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Dans le Coureur des Bois, l’Amérique a été exploitée par un homme qui l’a vue réellement, et qui l’a prise pour théâtre de ses inventions aventureuses. Malheureusement c’était l’Amérique et les américains, et l’Amérique n’est poétique, intéressante et belle que sans eux.

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L’Amérique ne vaut que quand elle est un désert, une forêt, un silence, une chose antédiluvienne et sauvage, un chaos virginal et tout-puissant, une solitude du cinquième jour de la création. L’Amérique, avec les américains qui la cultivent et la prosaïsent, n’est, hélas ! que le plus vulgaire des pays. Nous connaissons les américains. Nous les avons étudiés dans tous les livres qui en ont été les daguerréotypes implacables, d’autant plus implacables qu’ils avaient (quelques-uns du moins) la bonne volonté d’être flatteurs. Nous les avons vus dans Tocqueville, dans mistress Trollope, et même dans madame Beecher Stowe, et nous savons la puissance d’ennui que ce peuple travailleur a créée et à quelles splendides destinées d’abrutissement matériel il est réservé. N’avoir pas senti cela, après avoir pris pour le multiple personnage d’un livre d’imagination un peuple pareil, un peuple de puritains à l’ouvrage, de Turn Penny capables de tout par suite d’affaires, voilà le grand tort de Gabriel Ferry. Un poète ne s’y serait pas trompé. Dupe, ou, pour dire un mot moins dur, victime du génie de Cooper, Ferry a cru qu’on pouvait reprendre la création achevée d’un immense artiste, et il ne s’est pas aperçu que dans Fenimore Cooper le véritable personnage, le vrai héros des poèmes que nous avons sous les yeux, c’est l’Amérique elle-même, la mer, la plaine, le ciel, la terre, la poussière enfin de ce pays qui n’a pas fait son peuple et qui est émietté par lui… Il n’a pas vu qu’en ôtant Bas-de-Cuir lui-même des romans de Fenimore, — cette figure que Balzac, qui avait le sens de la critique autant que le sens de l’invention, a trop grandie en la comparant à la figure épique de Gurth dans Ivanhoe et qui n’est guères que le reflet du colossal Robinson de Daniel de Foe, — il n’a pas vu qu’il n’y avait plus dans les récits du grand américain qu’une magnifique interprétation de la nature, que l’individualisation, audacieuse et réussie, de tout un hémisphère, mais que là justement étaient le mérite, la profondeur, l’incomparable originalité d’une œuvre qui n’a d’analogue dans aucune littérature.

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Des paysagistes, il y en avait ! Chateaubriand, Bernardin de Saint-Pierre, avaient peint des coins de savanes, des bords de fleuves, des marines, derrière les personnages qui exprimaient avant tout, pour eux romanciers, les idées et les sentiments qu’il leur importait de creuser. Mais Cooper, paysagiste aussi, d’un bien autre faire et d’une bien autre largeur de toile, est cependant bien plus encore qu’un paysagiste. Ses personnages, à lui, ne sont que les ciceroni de l’odyssée qu’il fait faire à son lecteur à travers les plaines et les beautés grandioses du continent américain. Ce n’est pas tout. Pour échapper au mortel ennui de cette civilisation hypocrite, vaniteuse, âpre au gain, qui est la civilisation américaine, Cooper s’est rejeté à la vie sauvage, et il a été le peintre de ces vieux patriarches des prairies, aussi poétiques que ceux de la Bible ou des Burgraves du désert, dont les forteresses terribles et menaçantes sont un bout de buisson immobile, un carré de hautes herbes qui frissonnent, un lac étincelant dont la surface ne fait pas un pli aux tranquilles rayons du soir. Gabriel Ferry, qui en tant de choses imite Cooper avec une rare candeur, n’a pas songé à reproduire les. grands sujets et les procédés de son modèle. Quoi d’étonnant, du reste ? Il est des procédés qui ne s’emploient qu’une fois, car ils ont l’importance d’une découverte, et une découverte ne saurait se recommencer. Aussi, quand on voudra caractériser l’auteur du Coureur des bois, on dira de lui qu’il n’est rien de plus qu’un Cooper d’Ambigu-Comique. Ses romans, qui n’attestent ni profondes études sur la nature humaine ni intuitions nouvelles sur les passions ou les caractères, défient l’analyse et la désespèrent.

./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml: Champfleury ; DesnoireterresContes d’été ; Les Talons rouges (Pays, 14 janvier 1854) ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml:

C’est surtout quand on vient de lire les poésies de HebelV. Littérature étrangère., que les Contes d’étéLecou de Champfleury doivent paraître une lecture insipide et glacée ! On a chaud de toute cette bonne et grasse couleur qu’Hebel étend sur la nature et les choses visibles ; on est encore tout attendri du sentiment moral qui spiritualise et poétise cette couleur d’école hollandaise appliquée sur des sujets allemands, et voilà que de ces fomentations délicieuses pour l’imagination et pour le cœur on entre dans le froid de la nudité et de la pauvreté réunies, — pauvreté d’idées, nudité de style, toutes les indigences à la fois ! Champfleury est, comme les conteurs, un écrivain qui touche aux poètes. C’est un écrivain qui, nous l’espérons pour l’honneur de son diamant futur, est encore tout entier dans sa gangue, et pour lequel nous serons obligé d’être sévère parce que nous lui croyons du talent en germe, et que l’esprit de ce système qui perd tout dans les arts et dans la littérature pourrait étouffer ce talent que nous tenons à voir s’épanouir.

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Il est une tradition d’école qui fait accuser le Père Malebranche d’avoir, dans son grand ouvrage De la Recherche de la Vérité, médit de l’imagination avec beaucoup d’imagination, jugement singulier et faux comme tant d’autres, car le Père Malebranche, qui a l’espèce d’imagination qui, pour un philosophe, est une maladie, n’a pas celle qui, pour un écrivain, est une faculté. Le Père Malebranche, à part sa valeur philosophique incontestable, n’est, en fait d’imagination, qu’un Platon éteint ou voilé par un mysticisme dont les nuées sont plutôt grises que lumineuses. Eh bien, ce qu’on dit encore aujourd’hui si mal à propos de cet auteur, peut-on le dire plus justement de l’école à laquelle Champfleury appartient ? Cette école, qui a sa petite cohérence, mettrait-elle de l’imagination dans ses théories contre l’imagination, et ne les dresserait-elle que par précaution contre de trop fougueux tempéraments d’artiste dont elle redouterait les ardeurs ? Certes ! à voir les livres qu’elle publie, impossible de le penser. Ces réalistes contemporains, dont Courbet est l’épais champion en peinture, et qui n’ont pas encore trouvé de Courbet littéraire dans leurs rangs, ne prennent point en suspicion des facultés absentes ; au contraire. Attachés à la réalité la plus vulgaire, parce que pour des hommes comme eux, aveuglés de matière, elle est la plus indéniable des réalités, s’ils exilent l’imagination des systèmes d’expression qu’ils préconisent, ce n’est point qu’ils se défient d’elle, mais c’est qu’au fond ils n’en ont pas !

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Et si l’on en voulait la preuve, on la trouverait plus nette que jamais dans ce livre que Champfleury nous place sous les yeux. Ce livre contient trois nouvelles : les Souffrances de M. le professeur Delteil, les Trios des Cheniselles et les Ragotins, et, malgré la variété de ces trois sujets, jamais livre ne fut plus exsangue, plus dépourvu de tout ce que l’imagination crée, c’est-à-dire d’invention, de combinaison et d’idéal ! Champfleury, comme tous les hommes de son triste système, décrit pour décrire, mais il ne peint pas ; car peindre, c’est nuancer les couleurs, c’est entendre les perspectives, c’est creuser ou faire tourner par les ombres, c’est éclairer par le sentiment presque autant que par la lumière. Isolant chaque détail de la masse, allant sans discernement et sans choix d’un objet quelconque à un objet quelconque, comme l’enfant, mené par son désir innocent de prendre chaque chose et de la saisir dans sa vulgarité complète, égaré par cette manie de touche-à-tout, il enfile toutes les venelles qui se présentent à sa flânerie dans ce récit sans raison d’être, sans unité de composition et sans but ! Nous.l’avouons en toute humilité, nous avons cherché vainement dans chacune des trois nouvelles le sens et l’unité que doivent avoir les plus courtes compositions. Et ce n’est pas tout. À défaut de ce sens et de cette unité qui sont l’organisme de toute pensée, nous avons cherché au moins un peu d’observation vraie et nouvelle, et nous n’en avons pas trouvé davantage. L’imagination écartée, il semblait pourtant que la faculté qui observe devait voir plus clair. N’était-ce pas la prétention de l’École ? Mais, malgré cette prétention et le nom qu’il porte, le Réalisme ne peut jamais donner la réalité. La réalité est complexe ; c’est une implication qu’il faut fouiller pour en démêler les mélanges et les profondeurs. Or, le Réalisme agit comme le peintre chinois, qui ne voit que la ligne et que les surfaces, et, comme le peintre chinois, qui néglige les ombres, en toutes choses il arrive au plat.

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Est-ce là qu’un homme comme Champfleury doit vouloir éternellement aboutir ?… Si jeune dans les lettres, du moins par le nombre de ses ouvrages, Champfleury serait-il déjà ossifié dans le système qu’il a collé sur sa pensée, au lieu de la laisser indépendante dans la liberté de ses instincts ? Quoiqu’il n’ait point, nous l’avons dit, cette puissance d’imagination qui n’aurait pas accepté la honte d’une théorie faite contre elle, quoique ce volume ait besoin d’être racheté par un livre meilleur, il y a cependant çà et là, et particulièrement dans les Souffrances du professeur Delteil, le morceau capital du recueil des Contes d’Été, quelques accents de sentiment qu’on voudrait plus longtemps entendre et qui disent que l’âme d’un talent se débat sous toutes ces banalités et ces insignifiances de détail. Cette lueur de talent qui nous permet une espérance, cette lueur qui brille faiblement comme une larme et qui est même une larme, voyons ! Champfleury l’éteindra-t-il ?...

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Les Talons RougesDagneau., de Gustave Desnoireterres, ont paru dans les derniers jours de l’année qui vient de finir. C’est aussi un recueil de nouvelles, mais d’un tout autre ton et d’un tout autre caractère que les Contes d’Été de Champfleury. Nous sommes fort heureux de le dire, les Talons rouges , simples et élégants récits, très souvent aristocratiques, ne mentiront point à leur étiquette, et ils marquent un progrès incontestable dans le talent de l’auteur, qui s’affermit, s’affine et s’aiguise.

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Cela était hardi, cela était original, et cela était charmant ! Le Petit chien de la Maréchale et la Magnifique sont deux nouvelles de la plus chaste et de la plus douloureuse volupté. Quand on touche aux fils saignants des cœurs délicats avec cette délicatesse de main, on est mieux qu’un miniaturiste d’une époque fanée, on est un moraliste et un émouvant écrivain.

./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml: MéryConstantinople et la mer Noire (Pays, 28 décembre 1854). ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml:

Quand on lit seulement le titre du nouvel ouvrage de Méry, — Constantinople et la mer NoireBelin, Leprieur et Morizot., — on pense tout naturellement à un livre de circonstance, et l’on ne se trompe pas. Cet ouvrage en est un : il est intéressant, passionné, palpitant, comme la question qui nous prend tous, en ce moment, par le cœur ou par la pensée, par le sang ou par la fierté. Mais ce livre est autre chose encore. Sa valeur ne tient pas uniquement au temps qu’il fait, aux événements qui grondent sur nos tètes… Il n’y a que Méry pour donner à la glaise, fiévreusement pétrie, d’un livre de circonstance, l’éclat et la solidité d’un livre qui doit rester et durer quand la circonstance ne sera plus, parce que le talent y aura laissé son empreinte et sa signature de rayons. Aujourd’hui, à propos d’une grande question d’histoire contemporaine, Méry nous fait de l’histoire séculaire. Pour éclairer l’avenir encore obscur de Constantinople, il remonte dans les profondeurs de son passé et nous peint, dans une fresque au plus éclatant vermillon, l’énorme et houleux panorama d’hommes et de choses qui s’étend, se roule et se perd à l’horizon des siècles, depuis les rives du Bosphore jusqu’au Danube, et du fond de la Perse au Pont-Euxin ! Talent byzantin par l’or de sa manière, Méry est vraiment bien le peintre qui convenait à Byzance. Dieu soit loué ! nous sommes assez loin, comme l’on voit, de l’histoire pâle et sans cœur de Ranke, ce doctrinaire de l’Allemagne, dont nous pouvions dire le vers de Voltaire :

./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml: FuretièreLe Roman bourgeois, avec des notes historiques et littéraires et une notice, par Édouard Fournier et Asselineau (Pays, 12 février 1855). ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml:

Le reproche que nous avons adressé à Adrien Destailleur au sujet de sa réimpression des Caractères de La Bruyère, nous ne l’adresserons point à Édouard Fournier, l’auteur des notes annexées au Roman bourgeoisJannet. de Furetière. Ces notes sont renseignées ; et que ne sont-elles plus nombreuses encore ! En effet, cette manière d’écrire l’histoire d’une époque, en la tournant autour d’un livre considérable ou d’une œuvre justement exhumée, nous semble plus intéressante, plus concentrée et plus vivante que l’histoire qui se déploie d’elle-même, dans son ordre chronologique et dans le mouvement général de ses événements. Les sources d’où sont tirées les notes d’Édouard Fournier sont moins connues que les sources dans lesquelles a puisé le nouvel éditeur des Caractères. Ce dernier naviguait dans des eaux trop explorées pour n’être pas obligé d’en faire jaillir de nouvelles, sous peine de rappeler ce que chacun sait. La gloire oblige. Elle est le centre d’une si grande lumière, elle offre à tout le monde, même aux myopes, une telle facilité de se renseigner, une si bonne occasion de voir clair, que, pour savoir et voir plus que les autres, il faut un effort d’autant plus grand ou une pénétration supérieure. Entre deux annotateurs de facultés égales, la chance la meilleure de frapper l’attention et de la captiver sera donc presque toujours en faveur de celui qui aura choisi un texte oublié.

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Tel était le cas pour Furetière, — Furetière, un homme de lettres énorme, qui a fatigué les mille voix de la renommée de son temps, et sur la mémoire duquel s’est assis un profond silence. Furetière est un peu de la race des Saumaise et des Scaliger, mais il en est avec des facultés que n’eurent point ces Calibans de la grammaire, ces mastodontes de la science lexicographique, pour lesquels l’engloutissement du déluge est à peu près arrivé. L’homme du dictionnaire qui fit trembler l’Académie, le pamphlétaire d’une si belle rage, qui mordait et rugissait si bien, aurait péri, comme tant de savants, — les maçons de la langue, que la langue qu’ils construisent dévore, — n’était un roman à peine achevé, échappé à sa veine, et qu’il méprisait peut-être quand il le comparait à ses vastes travaux de philologue et de linguiste ! C’est ce roman— le Roman bourgeois — que deux hommes d’esprit et de littérature, Édouard Fournier et Charles Asselineau, ont arraché à la poussière et replacé sous les regards trop indifférents du public.

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« Le Roman bourgeois — dit avec raison Asselineau — est le premier roman d’observation qu’ait produit la littérature française. » La manière de l’auteur, ce vieux raillard, comme parlerait Rabelais (le père à tous de ces observateurs ricanants de la nature humaine et du monde), la manière de l’auteur, incisive, colorée, gauloise, étreignant la réalité, et quelquefois jusqu’au cynisme, est caractérisée avec beaucoup de bonheur par Charles Asselineau. À en croire le jeune commentateur, il y aurait tout un côté caricaturesque au Roman bourgeois, et il l’explique par une étude très substantielle, où les mots tiennent moins de place que les choses, sur la société du temps où Furetière écrivait. La seule réserve que nous voulions faire contre ce morceau distingué, où toutes les influences qui durent modifier le talent et l’observation de l’auteur du Roman bourgeois sont discernées et indiquées, est l’intention de caricature et d’épigramme prêtée beaucoup trop, selon nous, à Furetière, lequel a peint la bourgeoisie de son temps bien plus comme il la voyait et comme elle était qu’autrement.

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En effet, pour nous du moins, Furetière romancier est, surtout et avant tout, un réaliste, un réaliste beaucoup plus fort que nos blafards réalistes d’à-présent, car il a de la couleur, du repoussé, du relief, des qualités chaudes qui rendent la copie de la réalité plus intense, et qui, par là, touchent à l’idéal ; — mais c’est un réaliste et rien de plus ! Quand on l’accuse de faire grimacer, sous un pinceau férocement acharné comme celui d’Hogarth, la bourgeoisie qu’il nous a peinte, on le punit d’avoir un jour de sa vie été un pamphlétaire. On le punit en s’en souvenant ; mais on ne craint pas de s’abuser. On s’abuse pourtant. L’auteur du Roman bourgeois est dans la vérité de son modèle. C’est un observateur sans vertige, et, quoique le rabelaisien soit dans le tonde son œuvre, il ne fausse pas les faits parce qu’il aime à gausser et à rire, et, s’il peint des grotesques, il ne les invente pas.

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Prenez tous les moralistes de son temps, tous les poètes comiques du xviiie siècle, tous les écrivains qui ont parlé longuement ou brièvement de la bourgeoisie et qu’a invoqués Asselineau, tous déposeront plus ou moins dans le sens de Furetière et appuieront son mérite de romancier, qui est très grand. Peintre de mœurs dans un cadre étroit et qu’il n’a pas dépassé, il a créé des types auprès desquels les types de la comédie en qui nous croyons le plus, les Chrysale, les Dandin, les Vadius, les Jourdain, les Chicaneau, ne sont que de véritables maigreurs dramatiques ; car le drame ne permet pas de faire le tour d’un type comme le roman, dans lequel un personnage plus grand que nature ne cesse pas pour cela d’être nature. En veut-on un exemple ? La Collantine du Roman bourgeois écrase complètement cette pauvre petite marionnette de plaideuse que, sous le nom de la comtesse de Pimbêche, Racine introduisit dans les quatre coulisses du théâtre où tout ce qui est creusé profondément et vastement étreint paraît forcé. Impossible, quand on a lu attentivement le Roman bourgeois, de le méconnaître ! Furetière est trop artiste pour incliner et déjeter la réalité sous l’invention satirique. C’est un romancier qui a placé et élargi la comédie dans le roman, mais qui n’en est pas moins resté sérieusement attaché à la vérité de l’art et à la vérité sociale. Prétendre qu’il a voulu forcer le trait jusqu’à le faire crier, et convulser la vérité jusqu’à la caricature, c’est le rapetisser comme artiste sans pouvoir historiquement légitimer la prétention qu’on met en avant. Asselineau a dépensé beaucoup d’esprit et de nuances pour justifier l’opinion qu’il exprime, mais il ne nous a point convaincu, et la meilleure réponse contre cette opinion qu’on s’étonne de trouver à côté d’une admiration si intelligente, c’est, pour les hommes doués d’un peu d’intuition littéraire, le livre même que le spirituel biographe a ressuscité.

./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml: J.-J. Ampère ; A. Regnault ; Édouard SalvadorPromenade en Amérique ; Voyage en Orient ; L’Orient, Marseille et la Méditerranée (Pays, 8 novembre 1855). ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml:

Le Voyage en OrientBertrand., que nous avons placé à dessein, dans cet examen forcément rapide, en regard de la Promenade en Amérique, est un livre beaucoup moins cavalier de ton, beaucoup moins beau touriste, mais, par le sujet et par la manière simple dont il est traité, nous croyons qu’il intéressera davantage.

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Ce Voyage en Orient nous conduit naturellement au livre d’Édouard Salvador, qui porte aussi ce grand nom d’Orient dans la première ligne de son titreAmyot.. À la rigueur, il ne devrait venir qu’à la seconde ; car c’est Marseille et non pas l’Orient qui est la pensée première et centrale de ce livre ; c’est Marseille, la clef du monde dans le présent, dans le passé et dans l’avenir. Quoique Salvador ne soit pas strictement parlant un voyageur dans son ouvrage, il est facile de voir que son intelligence a les instincts, le mouvement, l’horizon, l’expansibilité des hommes de race voyageuse. Son livre l’atteste par ses qualités et par ses défauts.

./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml: Madame de La Fayette ; Frédéric SouliéMémoires de Hollande ; Œuvres complètes (Pays, 12 février 1857) ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml:

Voici un roman I attribué à madame de la Fayette. Techener l’accompagne, il est vrai, d’un petit volume à part, renfermant une protestation écrite par A.-P. Briquet, l’un des rédacteurs du Bulletin du Bibliophile, contre le titre, l’introduction, les appendices de Barbier, l’éditeur du roman en question. Mais, quoique cette protestation soit spirituelle et fondée, quoiqu’elle réduise assez plaisamment à néant les prétentions et les interprétations de Barbier, qui nous fait l’effet d’un érudit… à côté ; quoique, enfin, Techener s’associe au travail de Briquet, cependant il ne résulte pas pour nous de ce travail que madame de la Fayette soit étrangère, dans l’opinion de Techener, au livre qu’il publie. Qu’importe ! du reste. Le livre est-il, quel qu’en soit l’auteur, un de ces diamants qu’il fallût s’empresser d’enchâsser et de mettre en lumière ? Franchement, nous ne le pensons pas. En soi, c’est un livre médiocre. Impossible, selon nous, d’y reconnaître cette plume qui n’a servi qu’une fois et qui nous écrivit ce suave roman, dont le sens se perd tous les jours un peu plus : la Princesse de Clèves. Ce qui fait l’étonnant mérite de la Princesse de Clèves et de Madame de La Fayette, ce sont les nuances les plus tendres et les plus choisies qu’on ait jamais vues fleurir, un matin, dans la délicatesse humaine, et que madame de la Fayette nous a offertes avec l’adorable simplicité qui prend de l’eau de source dans ses belles mains pour nous montrer combien elle est pure. Le roman actuel, si mal nommé Mémoires de HollandeTechener., parce que l’action s’y passe en 1630, n’a rien de cette fleur d’âme qui est tout madame de la Fayette. C’est une œuvre froide, quoique bizarre, mais bien moins romanesque dans les sentiments que dans les faits. Le sujet du livre est la conversion d’une belle juive qui devient chrétienne pour épouser un seigneur français, ou qui épouse un seigneur français pour devenir chrétienne. On ne sait trop lequel des deux. Quelques détails de toilette assez gracieux et vivement rendus, et qui révèlent une main de femme dans un temps où l’on ne décrivait pas, ne sont point assez pour qu’on nomme hardiment madame de la Fayette, cette platonicienne sans le savoir, qui ne voit absolument rien dans le monde que l’expression chaste des sentiments. La gravité dans l’enjouement qu’on remarque en plusieurs endroits, qui veulent être plaisants, de cette composition, la phrase longue, négligée, monotone, mais noble, cette phrase qui a le pas du menuet et qui est commune à tout le xviie siècle, ne sont pas des raisons non plus. Le xviie siècle, qui était un siècle beaucoup plus social qu’individuel, avait un style, comme une politesse et une étiquette. Il inclinait peu à l’originalité. Il aurait éteint sous sa convenance jusqu’au génie de Bossuet lui-même, si ce génie n’eût pas eu pour se rallumer la flamme divine des Écritures. Excepté quatre écrivains tout au plus : La Fontaine, La Bruyère, madame de Sévigné et Saint-Simon, tout le monde écrit à peu près du même style au xviie siècle, et encore madame de Sévigné n’écrit si bien que parce qu’elle oublie d’écrire, et Saint-Simon n’a sa verve du diable que parce qu’il ferme les deux battants de son cabinet à son siècle et s’enferme tête à tête avec la postérité ! D’un autre côté, que madame de la Fayette fût de l’hôtel de Rambouillet et portât des jupons musqués de peau d’Espagne, la quintessence du goût dans une si délicate créature ne pouvait aller jusqu’au faux et au violent, et l’aurait, à ce qu’il nous semble, empêchée d’écrire l’épisode de la chemise, au madrigal sanglant, qui touche à l’impudeur, et qui est bien plus une idée du temps d’Henri IV qu’une idée du temps de Louis XIV. À ne juger donc que littérairement un ouvrage dont historiquement Barbier a très peu prouvé l’origine, nous n’acceptons pas, par respect pour la mémoire de madame de la Fayette, le cadeau qu’on veut faire aujourd’hui à une femme qui a trouvé dans un petit coin de son cœur un filon de génie, et qui peut se passer de tous les cadeaux avec la seule perle qu’elle porte à son front. Faibles de donnée et d’exécution, entre Scarron et mademoiselle de Scudéry, sans les qualités et le relief de l’un et de l’autre, les Mémoires de Hollande pouvaient rester dans l’ombre où le Temps, juste, cette fois, les avait mis. Sans ce nom d’une femme qui est le plus charmant souvenir de nos esprits et dont on les couronne, ils ne soulèveraient pas, même l’espace d’un jour, le poids de leur obscurité.

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Les Œuvres complètesDulacq de Frédéric Soulié sont aussi une réimpression. Mais est-elle littéraire ?… La littérature implique le style et la langue. Est-ce donc de la littérature que ces Mémoires du Diable, qui prouvent avec éclat qu’on peut avoir beaucoup de talent sans savoir écrire ? Frédéric Soulié fut un inventeur. Il ne fut pas un écrivain. Ce fut un des tempéraments les plus vaillants qui aient surgi dans la jeunesse de 1830. Les Mémoires en question, les autres romans de l’auteur, ces drames de toute forme, très intrigués et dans lesquels les événements semblent des nœuds gordiens impliqués les uns dans les autres, frappèrent à poing fermé sur l’imagination d’une époque qui avait ressenti les étincelantes secousses du Romantisme. Nul plus que Soulié ne montra ce qu’on dépense de force pour combiner des événements et des caractères. Ce fut un dompteur de difficultés ; seulement il ne prit pas dans ses fortes mains, qui auraient pu fermer la gueule des lions, cette petite chose ailée qu’on appelle le style, et, parce qu’il ne l’avait pas, il restera, malgré sa verve d’invention, un grand dramaturge inférieur, quelque chose comme le Shakespeare des portières. Mais c’est encore beau d’être cela !

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Du reste, le plus étonnant, dans les Mémoires du Diable, ce n’est pas, comme on pourrait le croire, le souffle vraiment diabolique qui met en danse les faits, les personnages, les épisodes, les histoires ; mais c’est surtout l’immense psychologie qui circule à travers ces fantastiques créations. Frédéric Soulié ne fait pas seulement remuer l’homme : il le pénètre et le fouille dans les dernières fibres de son cœur. Si, comme nous le croyons, c’est un bon bâton de longueur pour mesurer la grandeur de l’homme que son aptitude à la métaphysique, Soulié, qui était investi de dons d’organisation formidables, aurait pu, en s’y appliquant, traiter les idées comme il traita les passions et les caractères. Il aurait scié ce chêne en maître. Ignorant, mal élevé, sans méthode, attelé avec l’ardeur d’un étalon à une production forcenée, d’une passion qui s’étendait à tout et qui le tua d’un anévrisme (car ce cœur qui battait trop fort fut le marteau qui brisa sa vie !), Soulié révéla bien à son lit de mort, où il entra dans la métaphysique par le catéchisme, ce que, dans d’autres circonstances, un tel esprit aurait pu devenir. L’invincible droiture qui était en lui, et qui l’avait empêché d’être gauchi par l’action funeste de son temps, le fit mourir chrétiennement, posant à un de ses amis nouvellement converti toutes les questions du catéchisme, écoutant les réponses, et, foudroyé d’évidence, ne faisant pas une objection. Il avait jusque dans le plus mauvais de son talent, laborieux et déréglé, comme dans son caractère, quelque chose de magnanime, et pourtant il ne sera point compté parmi les grands artistes ; car qui n’a pas de style doit périr. Mais les grands artistes ne l’oublieront pas, et c’est pour eux encore plus que pour la foule qui le lit qu’une réimpression de ses œuvres était nécessaire. Les grands artistes étudieront Soulié comme on étudie certains torses, certains raccourcis, certains écorchés, toutes ces choses qui ne sont en elles-mêmes que des fragments tourmentés de la vie et de la nature, mais qui servent à les exprimer !

./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml: Hippolyte BabouLes Païens innocents ; Lettres satiriques et critiques, avec un défi, au lecteur (Pays, 17 novembre 1858 ; 8 août 1860). ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml:

Il y a presque de l’audace, ou une magnifique ingénuité, à publier aujourd’hui un simple recueil de nouvelles. Nous ne sommes plus à une de ces bienheureuses et virginales époques littéraires où l’on n’avait abusé de rien, et où une nouvelle, comme le Mouchoir bleu, par exemple (de la cotonnade en littérature), faisait la réputation d’un homme d’esprit qui n’avait pas, au fond, dans la tête, beaucoup plus d’invention qu’un marchand… de mouchoirs. Au contraire, nous sommes à une époque où l’on a abusé de tout, et où il faut, pour exciter l’intérêt de ceux qui lisent encore, des romans compliqués comme des labyrinthes et démesurés de longueur. Dans l’état présent de la littérature, les journaux, qui sont les espaliers du roman, n’aiment à en étaler que dans des proportions formidables. Au plus, entre deux de ces énormes productions qui se succèdent, y a-t-il quelquefois un joint, un interstice par où l’on puisse glisser une nouvelle, intéressante et courte, qui permette au lecteur de respirer un moment. Le lecteur ne se soucie pas de respirer.

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Eh bien, voilà pour nous ce qui recommande à l’attention le livre de nouvelles d’Hippolyte Babou ! Babou n’est pas dans les moutons qui rêvent. Il ne rêve pas les gros publics ! Il ne fait plus partie des ingénus de la littérature à leur début, de ces petits jeunes gens qui croient inspirer des passions sérieuses aux filles perdues comme l’est la Gloire. Il a dans les lettres un passé de travail et de luttes. Il sait ce que rapporte le talent à son homme, lorsqu’on est assez noblement bête pour ne pas vouloir l’abaisser. Puisque Babou sait tout cela, puisqu’il a l’expérience de la vie littéraire, — la plus cruelle des expériences, — il reste donc, pour expliquer la publication de son volume, cette fierté d’artiste qui se prend où est sa tendance et là où est aussi la difficulté, et qui a écrit laborieusement de courtes nouvelles où d’autres auraient écrit facilement de très gros romans. Soit, en effet, qu’il eût compris qu’il faut plus d’art peut-être pour construire un drame ou un récit dans les proportions de Madame Firmiani ou de la Grande Bretèche que dans celle des Mystères de Paris ou de Monte-Cristo, soit qu’il ne se sentit dans l’esprit, pour chacune de ses conceptions, que le cadre étroit d’une nouvelle et qu’il ne voulût pas trop embrasser pour mal étreindre, il n’en a pas moins donné à la Critique le spectacle de deux choses l’une, auxquelles elle est peu accoutumée : — l’amour désintéressé de ce qui est difficile, et l’exacte conscience de soi.

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Or, il n’y a dans les nouvelles que nous venons de lire rien de moins sec que l’esprit d’Hippolyte Babou. C’est, au contraire, un écrivain plein de fraîcheur et d’une sensibilité charmante. Et que les Païens innocentsPoulet-Malassis et de Broise. aient été écrits avant ou après l’Introduction aux Lettres du président de Brosses, ils disent éloquemment que si c’est après la tête et la poitrine de l’auteur se sont ouvertes et que, dans ces lèvres pincées, a éclos le naturel et bon sourire ; et si c’est avant l’Introduction que ces nouvelles ont été composées, elles disent non moins éloquemment encore que l’auteur a porté la peine de ses doctrines, — car, pour une minute, elles ont desséché et défiguré son talent.

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Ce talent, l’avait-il, ou lui a-t-il poussé ?… Et cependant, s’il y avait un sujet sur lequel les idées philosophiques de l’auteur pouvaient porter et déteindre, c’était le fond de ces nouvelles, qui n’est pas d’invention chez Babou, et sur lequel il a détaché des combinaisons et des personnages. Hippolyte Babou est un méridional, et son talent sent le terroir de sa patrie. Nous ne nous en plaignons pas : ce qu’il y a de plus savoureux dans le talent, c’est le goût des terroirs ! Voyez Walter Scott ! Babou est né entre Toulouse et les Pyrénées, dans ce pays où la domination romaine a laissé des traces aussi profondément enfoncées que les casques, les épées et les grands ossements — grandia ossa — qu’on y retrouve dans le sol, et ce sont ces vestiges d’une influence païenne, qui ont résisté à quatorze siècles de christianisme, que l’auteur des Païens innocents a voulu peindre. Du reste, ce qui fait l’originalité de ces mœurs, c’est leur mélange les unes dans les autres.

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Hippolyte Babou, fils de ces contrées, ayant été bercé de légendes païennes, a été ramené, par la rêverie de son talent, vers les impressions de ses premières années, et les Païens innocents sont sortis, un soir ou un matin, de cette rêverie. Dans la circonstance d’un tel sujet, on pouvait craindre, n’est-il pas vrai ? que le glorificateur de la Renaissance, le philosophe de la libre pensée et l’admirateur de ce de Brosses à qui dernièrement on a fait une gloire parce qu’il aimait les priapées bien gravées sur un vase antique et se permettait d’indécentes plaisanteries contre l’Église, — oui ! on pouvait craindre que Babou, qui est à lui seul tous ces hommes-là, ne les montrât un peu trop dans un sujet imprégné profondément de paganisme, et qu’il n’en fonçât outrageusement la couleur. On se disait qu’il y avait là une mesure qu’il allait peut-être dépasser. Eh bien, non ! heureusement, l’homme d’idées dans Babou n’a point fait tort à l’artiste, et l’artiste n’est point sorti de la nuance harmonieuse hors de laquelle il n’y a ni vérité ni charme. Comme les personnages de ses récits, il est païen, mais on le lui pardonne, et s’il est moins innocent qu’eux, parce qu’il en sait davantage, il songe si peu à être autre chose qu’un écrivain aimable et sincère, que les chrétiens n’auront pas grand’peine à lui témoigner une sympathie plus personnelle encore que la charité.

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Les six nouvelles qui forment les Païens innocents s’appellent : la Gloriette, — le Curé de Minerve, — le Dernier Flagellant, — l’Hercule chrétien, Jean de l’Ours, — l’Histoire de Pierre Azam, — et la Chambre des Belles Saintes, et elles sont, à notre avis, de petits chefs-d’œuvre d’expression, comme doit l’être, de rigueur, cette simple création d’une nouvelle, intaille ou relief d’une seule idée, travaillée avec les caresses de l’Amour. Moraliste aux nuances fines, observateur qui s’attendrit en raillant, peintre gai, mais dont la gaîté touche si joliment à la mélancolie, enfin paysagiste vivant par-dessus tout cela, voilà ce que nous a paru Hippolyte Babou en ces nouvelles, d’une valeur inégale entre elles, mais toutes de cette distinction, recherchée et obtenue, qui appelle non pas les tapages, — abyssus abyssum invocat, — mais la distinction du succès.

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Les deux supériorités du volume sont évidemment le Dernier Flagellant et la Chambre des Belles Saintes. Homme d’observation sur place ou sur souvenir, — c’est du moins ainsi qu’il s’est donné et qu’on l’accepte, — l’auteur des Païens innocents n’a point cette force d’invention qu’eut Balzac dans ses nouvelles les plus courtes, mais il est vrai de dire qu’il s’applique à peindre des milieux beaucoup plus que des caractères. Le milieu, l’atmosphère ambiante, l’action qu’elle exerce sur l’individualité humaine, telle est surtout la grande affaire de Babou et sa pente. Dans sa Gloriette, dans son Curé de Minerve, dans son Hercule chrétien et dans son Histoire de Pierre Azam, ce qui le préoccupe, c’est la couleur locale et morale, et les personnages de ses récits presque légendaires ne sont guères que des figures, pour la plupart, connues, et parfois d’une physionomie fatiguée. Ainsi, dans la Gloriette, par exemple, nous avons l’éternelle petite Bohémienne, — qu’on nous passe le mot ! — cette voyoue de toutes les publications contemporaines ; car, faute d’idées dans ce temps vide, tout le monde éreinte la même à force de grimper dessus !

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Cette absence d’originalité dans les personnages de ses nouvelles, la Critique est bien obligée de la reprocher à l’auteur des Païens innocents, et voilà pourquoi justement elle préfère et classe plus haut que les autres la Chambre des Belles Saintes et le Dernier Flagellant. En effet, en ces deux-là, on trouve, avec ses qualités habituelles et dans le milieu ordinaire de l’observation de l’auteur, deux ou trois individualités, deux ou trois têtes, en profil, il est vrai, mais qui sont arrêtées et dont la fine originalité vous saisit au plus délicat de votre être. Dans le Dernier Flagellant, ce sont les « Dames noires », la femme et la fille de ce Rouziac, de ce mauvais riche qui a sucé, par l’usure, le sang et la vie de toute une contrée, et qui, vouées à un deuil éternel et grandiose, tiennent, pour les restituer un jour, le livre des biens volés de Rouziac, à mesure qu’il les vole, et chantent à Dieu, quand l’émeute furieuse met le feu chez elles, un si bel hymne de délivrance devant leur château incendié ! C’est, dans la Chambre des Belles Saintes, dom Bazin et sa sœur Bénigne, ce dom Bazin qui était bénédictin et que l’on n’appelle plus que le Malédictin, par risée, parce qu’il est de ces mauvais qu’on adore, une de ces combinaisons, délicieuses et contrastées, de la bonté du cœur et de la malice de l’esprit.

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Est-il inconséquent, ce titre : Lettres satiriques et critiquesPoulet-Malassis et de Broise., qui s’atténue lui-même après s’être très bien exprimé !… Pourquoi ces lettres, qui sont vraiment des Lettres satiriques dans tout le vif, et, disons le aussi, le capricieux du mot, ajoutent-elles à leur titre, qui est loyal et hardi, l’épithète rougissante de critiques, qui a l’air d’un repentir (déjà), ou d’une petite réserve ou d’une petite peur ?… Serait-il donc possible qu’Hippolyte Babou eût peur… de faire peur au public avec son titre net de Lettres satiriques, lui, Babou, qui, comme Scudéry, ma foi ! ou Cyrano de Bergerac, jette des défis à la tète de son lecteur et qui s’en vante jusque sur la couverture de son livre ? Ou bien, dans sa pensée intime, car nous prenons souvent nos prétentions pour notre conscience, le spirituel et amusant satirique se croit-il naïvement des quarts d’heure de justicier et d’oubli de malice dans la justice ?...

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La première obligation du critique, qui peut être froid, mais à qui il n’est pas défendu d’être ardent, c’est une forte possession de soi-même. Babou a bien de l’esprit comme un possédé, mais je crois que cet esprit le possède plus, lui ! qu’il ne le possède. Je crois que son esprit est son maître plus qu’il n’est le maître de son esprit. Écrivain d’imagination, romancier qui a fait plus que de nous donner des romans, car il nous a donné des nouvelles qui sont des romans concentrés, l’auteur des Païens innocents a parfois interprété et illuminé même l’Histoire avec cette fantaisie qui touche le vrai, souvent, dans les délicieux colins-maillards qu’elle joue ; mais cette devineresse par éclairs n’est point l’imagination du critique, qui, comme une lampe entretenue d’huile, verse sur des œuvres qu’il faut pénétrer une clarté égale et continue.

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La clarté de Babou a trop de pétillement pour être jamais la fixe lumière nécessaire au critique. Lui, le satirique qui veut être critique aussi par-dessus le marché ; lui, l’esprit malin, taquin et lutin, — car sa grâce tient parfois du prestige, — a certainement bien trop d’entrain et de mouvement dans la moquerie pour pouvoir, la main encore vibrante du trait qu’il vient de lancer, être l’opérateur patient et à la main sûre qui en dépeçant l’œuvre d’un homme n’a pas pour but de le faire souffrir. Je m’imagine même que de ne pas faire souffrir est d’une assez mince considération pour l’auteur de ces Lettres, pour cette gaîté de pinson qui rit et qui pince, pour l’esprit léger qui a lancé tant de choses légères, pesantes seulement aux amours-propres au nez desquels il les a soufflées, en cette sarbacane d’enfant terrible qui, dans ses mains d’artiste, est la flûte même de l’ironie ! Ne pas faire souffrir ! Allons donc !

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Il n’est pas féroce néanmoins, ni atroce : c’est tout le contraire. Lisez-le : vous trouverez un esprit bienveillant, ouvert, généreux, sympathique aux belles choses, qui écrit, dès le commencement de son volume, un très beau morceau sur les Amitiés littéraires, un morceau qui n’est peut-être pas vrai, mais qu’il faudrait faire vrai pour notre plus grand agrément et notre plus grand honneur à nous tous ! Seulement, si Babou est tout cela, s il a cette fleur de bienveillance qu’on aime à voir fleurir, comme celle du cactus, entre deux dards, il en utilise les deux dards autant que la fleur. Sa bienveillance n’a jamais parfumé les sots. Oh ! les sots ! Jamais personne n’a senti plus vivement que Babou leurs inconvénients, leur ennui et leur ridicule ; jamais personne n’a eu plus complète l’agaçante perception de la médiocrité, pire que la sottise !

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Si, un jour qui n’est pas très éloigné dans sa vie littéraire, il y eut pour Hippolyte Babou des Païens innocents, — dans le pays des romans, il est vrai, qui ne peuvent jamais (c’est sa théorie) être trop romanesques, — il n’y a pas à ses yeux de sots innocents sur le terrain de la réalité. Tous sont coupables, et il parle d’eux et de l’ennui qu’ils causent avec le ressentiment d’un homme qu’ils ont longtemps empoisonné. Il se venge de cette pluie de sots obscurs, dont nous avons tous souffert dans la vie, sur le dos de ceux qui portent l’étiquette d’une célébrité quelconque. Les fameux paient pour les obscurs… Mais voilà une seconde raison pour que Babou, le sceptique, exclusivement, de nature, ne fasse pas de critique dans les meilleures pages de ses Lettres » — car critique, c’est justice étroite, et vengeance, c’est large justice, disait lord Bacon, cet homme ample de tontes façons.

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Voilà le reproche, — et voilà l’éloge ! Si nous n’étions que des épicuriens intellectuels, nous nous tairions sur les infériorités de ce livre, comme des gens heureux et reconnaissants qui ont bien dîné. Notre amphitryon n’a point d’égal pour découper des aiguillettes dans la vanité de quelque sot, cuit à point au feu roulant des épigrammes. Il les découpe, la fourchette en l’air, d’un couteau brillant de prestesse, et on n’a jamais fait de pareilles dentelles avec de pareilles épaisseurs ! Joli spectacle qu’il nous donne tout le temps de ses Lettres, écrites comme il découpe : au pied levé, à la main, à la plume levée. Mais, au fond, pour les esprits qui lui font l’honneur d’être difficiles, rien de plus.

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Voilà, sans doute, des traits heureux. Mais ce ne sont là que des traits, des percées, et je voudrais, moi, une œuvre complète, inspirée, savante et continue, puisqu’elle est intitulée satirique et critique, cette œuvre à deux faces ! Eh bien, franchement, est-elle dans ces Lettres, que rien ne relie les unes aux autres, et dont quelques-unes (par exemple celle sur Jules de la Madelène, dont la mort interrompt le critique autant que l’auteur, ) semblent des fragments inachevés ! L’inspiration vraie et désintéressée y est-elle toujours ? La science y est-elle ? La continuité y est-elle ? La science paraîtra peut-être un mot bien lourd à la légèreté ailée d’Hippolyte Babou ; mais, à défaut de science, la conscience — la conscience littéraire, bien entendu ! — y est-elle ? Et toujours nerveux, toujours voltairien, toujours haine ou amour, créature de sympathie ou d’antipathie, l’auteur des Lettres satiriques, de ce livre qui ne sera que la moitié de ce qu’il veut être, peut-il, en définitive, être considéré dans ces lettres autrement que comme l’éblouissante et harmonieuse girouette de ses élégantes haines ou de ses indulgentes affections ?

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Et s’il n’y avait que l’inconvénient des affections en Babou, ce serait peu de chose ! on s’en consolerait ! En effet, même quand il est le plus aimable pour ses amis, ce moqueur a de telles habitudes d’ironie qu’elles le sauvegardent de l’enthousiasme dangereux. Le siffleur qu’il est siffle encore, quand il ne croit plus que respirer. Ainsi, dans sa lettre sur Théodore de Banville, après lui avoir servi de toutes sortes d’éloges, ne finit-il pas par lui dire que lui, Banville, en ses Poésies funambulesques, a fait de l’Apollon du Belvédère un Polichinelle, et, pour qu’on n’en ignore ! avec ses deux bosses.. Nous avions bien cru, nous, que la poésie de clown de Banville était désossée, mais nous ne savions pas qu’elle fût bossue ! Du reste, qu’importe ! Babou n’aurait pas de ces petites erreurs de système respiratoire, et le sifflet ne reviendrait pas si vite et si naturellement dans son souffle, qu’importerait qu’un de ses amis fût surfait ! Qu’est-ce qu’un homme surfait, après tout ? Mais les inconvénients de la haine sont plus grands et plus redoutables ; car la haine sait mettre une blessure où l’amitié ne met qu’une caresse.

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Cette sensibilité ondoyante, dont parfois les impressions sont justes et vraies, et d’autres fois injustes et fausses, cette sensibilité qui, dans les Lettres satiriques, tourne si brusquement de la haine à l’amour et de l’amour à la haine, tient évidemment trop la place de l’étude attentive d’une conscience sévère, et Babou en a donné une preuve particulièrement malheureuse, et que je me permettrai de citer, parce que je le dois. Dans la farandole bariolée de ces Lettres, qui passent sous nos yeux lestes, pimpantes et rapides, et que l’auteur des Amitiés littéraires a mises chacune à l’adresse d’un de ses amis, il en est une adressée à

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Montégut (de la Revue des Deux-Mondes), et le sujet de cette lettre est Nicolardot et son livre : Ménage et finances de Voltaire. Je n’ai pas à défendre ce livre, sur lequel j’ai appelé le premier le bruit et la lumière, pas plus qu’à m’étonner de ce que les hommes qui invoquent le plus l’autorité de Burckhard contre Alexandre VI, et trouvent très bonne l histoire des vices de ce Pape, trouvent mauvaise l’histoire des vices de Voltaire et abominent Nicolardot pour l’avoir écrite, en les flétrissant.

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Et de tous les reproches que j’ai faits à Babou, c’est là le plus grave ; car je ne le fais pas seulement au point de vue de la moralité littéraire. Je le lui fais au nom de son talent, qu’il a cessé d’avoir dans cette lettre, de son esprit, toujours si fidèle, qu’il a appelé et qui n’est pas venu ! Babou, nous l’avons assez dit, en a du plus fin, du plus gai, du meilleur en tout. Quand il ne se donnera point pour ce qu’il n’est pas, on sera toujours heureux de le prendre pour ce qu’il est. C’est un écrivain d’imagination pénétrante et inventive qui vient d’écrire ces Lettres, satiriques parce qu’il y a plus, dans la satire, du genre d’imagination qui invente que de celui qui simplement réverbère. C’est donc un satirique, mais bien plus charmant qu’effrayant, — excepté pour les sots ! si les sots n’étaient des intrépides, les héros mêmes de leur sottise ! C’est un satirique, mais très peu tigre, et souvent adorablement chat.

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Eh bien, dans cette malencontreuse lettre à Mon-tégut, et qu’il faut déchirer de ce recueil, ce n’est pas au critique… absent, mais au satirique… présent, que Babou a fait tort ! Il ne s’est pas donné à lui-même de la griffe sur la patte, ce qui serait normal. Non ! pas même cela. Mais il s’est maladroitement marché d’une lourde patte sur cette griffe, qui ne le souffrirait pas si cette insolence-là venait d’une autre patte que de la sienne. Moi qui aime la satire, et encore plus le satirique, je suis fâché de cela pour tous les deux ! Mais, pour l’oublier, je me réfugie à l’ombre du vrai chef-d’œuvre de ces Lettres, — dans cette Notre-Dame (précisément) du Refuge, dans laquelle il a renfermé si gentiment M. de Sacy.

./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml: Feuillet de GonchesContes d’un vieil enfant (Pays, 4 janvier 1859). ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml:

Il nous l’a indiqué, en effet. Dans cette dédicace qui sert de préface à son livre, Feuillet nous a fait l’histoire de ces récits qu’il reprend en sous-œuvre aujourd’hui. Ce sont, la plupart, d’anciennes traditions populaires, mais qui ont été déjà travaillées avant le travail auquel il les a soumises de nouveau. Ramassé sur bien des sillons, ce grain du ciel a été déjà moulu plus d’une fois… Deux fins meuniers bien connus en Allemagne, les frères Jacques et Guillaume Grimm, ont beaucoup trituré et passé par les cribles cette excellente farine des traditions populaires avec laquelle Feuillet fait ses gâteaux pour les enfants. Il a lu les Contes d’enfants et de la maison, les Forêts tudesques et les Légendes allemandes, et avec cette nature d’esprit qui le distingue et qui lui fait rencontrer parfois les unissons les plus heureux, il s’en est admirablement inspiré.

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Pour notre compte, nous aimerions mieux, il est vrai, une origine moins connue et moins authentiquée. Nous ne sommes pas Schlegel. Il ne s’agit ici ni des traditions qui peuvent plus ou moins éclairer le berceau des peuples, ni des ressemblances de récit qui attestent les analogies intellectuelles du genre humain. Non ! il s’agit simplement pour nous des Contes d’un vieil enfantLibrairie nouvelle. à des enfants plus jeunes, et surtout d’impression profonde et sincère, et voilà pour quoi nous croyons que les contes en question auraient gagné à avoir une origine plus obscure et moins savante ; car, en fait de récits merveilleux et de légendes, tout ce qui nous vient par les livres nous vient diminuant. Au lieu donc de ces MM. Grimm les philologues, à travers les recueils de qui ces contes ont passé, nous eussions beaucoup mieux aimé, par exemple, quelque servante, comme cette servante de Perrault dont Feuillet nous a parlé dans son livre actuel, en supposant qu’elle ait existé, en supposant que, pour s’excuser d’avoir fait des contes d’enfants, cette petite chose, dans un siècle qui n’aimait que le grand et qui l’aimait jusqu’à l’hypocrisie, cette servante en faveur de qui Perrault, bêtement honteux, a donné la démission de son génie, n’ait été de sa part qu’une invention de plus.

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Ainsi, voilà le reproche à faire à ces Contes d’un vieil enfant, que les enfants sentiront peut-être, avec leur imagination vierge et le velouté sensible de leur ignorance, mais qui doivent être, en définitive, jugés par des hommes. Intéressants pour ces derniers, mais d’un intérêt qui n’a pas le poignant de la nouveauté, ce sont des créations de deuxième et de troisième main, ressemblant à tous ces contes dans le surnaturel et le merveilleux dont le monde féerique est la base, ce monde qui n’existe que pour les imaginations à leur aurore, que ce soient des enfants de peuples ou des marmots d’enfants. Seulement, tels qu’ils sont, il faut bien le dire, ils n’ont ni les développements, pleins de grandeur de ces Mille et une Nuits qui sont les épopées de l’enfance, ni le dramatique et le concentré de Perrault, — ce Shakespeare en raccourci s’il avait du style et les grâces riantes ou mélancoliques de cette fée des Contes de fées, la ravissante madame d’Aulnoy ! Excepté peut-être la Trempe miraculeuse, l’un des plus réussis du recueil, français d’origine, celui-là, et net de tout ce que le prince de Ligne appelait « l’allemanderie » , tous ces contes ont une physionomie commune. Ils se ressemblent entre eux.

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La seule chose qui appartienne bien à Feuillet, c’est le sentiment, sinon très sincère, au moins très bien joué (en art c’est identique), qui circule à travers les combinaisons qu’il n’a pas faites ; c’est le style, qui anime et colore toutes ces combinaisons. Mais voyez l’unité de naturel Feuillet est le même dans sa force relative que dans sa faiblesse. Homme de style autant qu’il est peu inventeur, il se l’est composé, ce style, par je ne sais quelle alchimie secrète ; il n’a point le sui generis qu’ont les grands écrivains spontanés qui, vraiment, ont un style à eux. C’est du style d’ordre composite, fait de deux ou trois autres qui ont joué sur la pensée de l’écrivain, qui l’ont teinte et qui l’ont embrasée. Ainsi, vous y trouverez du La Fontaine dans des proportions extraordinaires. Hémistiches brisés, tronçons d’images, groupes d’expressions, la phrase de Feuillet, en ses contes, roule du La Fontaine à plein bord. On le retrouve partout, l’immortel enfant à barbe grise, dans ces Contes du vieil enfant.

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Nous avons parlé de Rabelais déjà, de Rabelais, l’aïeul de La Fontaine, et par qui toute langue se colore, mais il faut y ajouter le dernier venu de cette robuste famille rabelaisienne, l’auteur des Contes drolatiques, notre grand et moderne Balzac. Il n’y a, de fait, que Balzac, dans ces contes inouïs qui ne sont pas pour les enfants et qui ont tout, excepté l’innocence ; il n’y a que Balzac qui ait parlé depuis Rabelais cette langue phénoménale que Feuillet rappelle en plus d’un endroit de son livre par la propriété pittoresque de l’expression, l’opulence des vocables, le mouvement ému, les contours renflés, la grâce du tour, et particulièrement ce coloris qui étend sur toutes choses ses clartés rougissantes et qui nous fait nous demander, à nous, vieux critiques, accoutumés au feu de la phrase quand elle en a : « Mais dans quel baquet de pourpre s’est-il plongé, ce diplomate, pour en être ressorti avec cet éclat et cette vie qu’un artiste de profession lui envierait ? »

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C’est, en effet, l’Éson du conte renouvelé que ce vieil enfant, comme il s’appelle, et ce n’en est pas un que nous vous faisons là ! Les sujets qu’il traite n’étaient pas neufs, et même la plupart, comme la Dame Holle, Jean et Margot, etc., étaient tombés dans le domaine commun littéraire. Eh bien, il les a rajeunis par le style, par le style qui sauve tout, le style magicien, mais pas seulement pour les enfants, et qui se promène, dans ces contes, comme une fée de plus ! Désormais les enfants qui liront cet Arioste du coin du feu et à leur usage garderont, dans cette imagination qui se souvient toujours des premiers baisers qu’on lui donne, la trace des deux lèvres paternelles qui s’y seront appuyées et y auront laissé leur phosphore.

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Naïf scélérat, comme nous l’avons appelé, ce conteur de ruse aimable, Feuillet, en se servant avec tant d’habileté de la langue du xvie siècle et en la fondant avec tant de goût avec celle du xixe n’a pas voulu seulement faire acte d’artiste, mais d’éducateur. Il n’a pas voulu que vivifier ces contes et divertir ces petites têtes pensives dont il caressait les cheveux. Il a voulu aussi les instruire, et il a jeté dans leurs mémoires, aussi grand ouvertes que leurs yeux, des tournures de langue oubliées, de charmantes choses tombées en désuétude, des mots divins que La Fontaine, qui n’était pas fier, ramassait, et qu’il faut rapprendre à l’enfance, si on ne veut pas qu’elle périsse, l’ancienne langue française, exténuée dans les maigreurs du xviiie siècle. Nous avons donc eu dans ces Contes, au prix d’un plaisir, deux leçons : la leçon morale que doit aux enfants tout conteur, et qui est le pain de la confiture, disait Bernardin de Saint-Pierre, et la leçon de langue que le conteur ne devait pas et qu’il nous a donnée, sans avoir l’air d’y toucher, — la seule chose, cette finesse (j’aurai la brutalité de le dire en finissant), qui sente la diplomatie et qui nous rappelle à quel diplomate nous avions affaire, puisque, dans tout ce carnaval de contes d’enfant et de grand-père, il s’est si parfaitement et si délicieusement déguisé.

./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml: Eugène Fromentin ; Maxime du CampUne Année dans le Sahel ; En Hollande ; Un homme plus grand que son fauteuil (Pays, 17 mai 1859 ; Triboulet, 25 décembre 1880). ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml:

De cela faudrait-il un exemple ? Supposez que le plus intéressant, le plus plein et le plus brillant sans contredit des voyageurs du xixe siècle, le marquis de Custine, n’eût pas pris pour une vocation la paresse trop aristocratique et l’inquiétude trop troublante de son esprit, et qu’il nous eût donné moins de Voyages, nous aurions des œuvres sévères, creusées et profondes comme ce génie dépensé sur les chemins était capable d’en produire, et cela ne vaudrait-il pas mieux que les quelques belles pages au-dessus desquelles surnage, déjà obscurément, son nom ?...

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L’un est l’auteur d’Une Année dans le SahelMichel Lévy, qui n’en est pas à son coup d’essai en fait de voyages, car il nous a donné déjà Un Été dans le Sahara. Peintre de talent sur la toile, que nous n’avons pas ici à apprécier, Eugène Fromentin est allé demander deux fois à l’Afrique ce que les peintres vraiment inventeurs trouvent par l’intuition seule de leur génie, fussent-ils culs-de-jatte, et voilà qu’une fois parti il n’a pu résister à la facilité de ce livre de tout le monde que chacun peut faire, et même les enfants et les femmes, car les femmes et les enfants aiment très fort à parler de leurs impressions personnelles. Seulement ils ne les publient pas. Celles d’Eugène Fromentin valaient-elles donc réellement la peine qu’il a prise de les publier ?

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Il ne se vante pas d’être un observateur à forcer toute confiance, il ne tient pas à regarder de près les choses, aimant mieux observer mal que de ne pas respecter l’imagination en lui. Ceci est anti-voyageur ! Pour un rêveur, chose assez insolite, Fromentin ne niaise jamais. C’est un esprit sain, très naturel, sans utopie, admirant et comprenant très bien les arabes, qu’il nous a peints en larges traits, — et ce sont les meilleures pages, parce qu’elles sont morales, de ce récit, abusivement physique, où l’éternelle description dévore tout et en a le droit, car dans les livres de voyage elle est sur son terrain plus qu’ailleurs. L’auteur d'Un An dans le Sahel n’a pas l’antipathie moderne pour la guerre, et il croit à la haine implacable des races, nées ennemies, que toutes les civilisations de l’avenir seront impuissantes à empêcher. S’il admet le progrès, il ne le veut pas bête. « Si l’avenir efface le passé, — dit-il spirituellement quelque part, — au moins il excusera le présent, qui a bien besoin d’être excusé ! »

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Tel son Voyage dans le Sahel révèle Fromentin. À ces qualités de son esprit ajoutons encore les qualités de son livre, car il en a, ce livre, et la première, à nos yeux, est d’être le moins possible un livre de voyage, comme son auteur est le moins possible un voyageur. En effet, c’est d’un séjour d’un an qu’il est question en cet écrit, et d’un séjour recommencé, ce qui donne à l’ouvrage un charme de passé que ne connaissent pas d’ordinaire les livres de voyage, qui poussent droit devant eux la tête en avant, et ne savent pas la retourner en arrière avec cette mélancolie qui convient si bien aux livres des hommes ! De plus, sous sa forme flottante, familière, épistolaire, peu littéraire par conséquent, il a comme un besoin d’unité vaguement obéi, un essai de secrète ordonnance qui sentie livre combiné, et donne comme une pointe d’unité dramatique à ces récits qui ne se suivent plus pour se suivre, à ces impressions d’ordinaire inconséquentes et sans autre raison d’être que les hasards de son chemin pour le voyageur, et qui tournent ici autour d’une figure et d’un fait central, — la figure et l’épisode d’Haouâ.

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Certes ! voilà des qualités, n’est-ce pas ? qualités d’écrivain, qualités de livre : talent, intérêt romanesque, qui n’est pas seulement l’intérêt de ce gros je que détestait Pascal et qui est le mot damné de tout voyageur. Mais tout cela restera inférieur pourtant, parce que l’ouvrage de Fromentin n’est rien de plus qu’un livre de voyage individuel et pittoresque, quoiqu’il le soit moins que bien d’autres, — des pages sur des pages, des descriptions sur des descriptions ! Comme tous les livres de cet ordre, qui tentent tous les esprits, même les plus débiles, parce qu’ils n’exigent pas de composition résolue, accusée, sévère, il doit périr et périra, et ce qu’il a de style ne le sauvera pas. Qui parlera d'Un An dans le Sahel dans quelques années, excepté, entre eux, les amis auxquels il aura été adressé ?… Et c’est tout simple, du reste. Ce que l’homme fait si aisément en se jouant, le temps doit s’en jouer à son tour. Qui dit littérature facile dit littérature éphémère. C’est la même chose. Facile à vivre. Facile à mourir !

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Du Camp est, en effet, volontairement ou involontairement, parle style, un des échos les plus semblables de Théophile Gautier. Par les idées, c’est différent. Il est saint-simonien, phalanstérien, on ne sait pas bien. Il a chanté les mécaniques, puis fait encore d’autres poésies qu’il a intitulées Convictions, titre turbulent qui, par parenthèse, ferait bien sourire Gautier dans sa barbe placide. Or, l’une de ces convictions, et même la plus forte, doit être assurément de croire qu’il possède, lui, Maxime du Camp, l’expression plastique, et la couleur, et la technique de l’auteur d'Émaux et Camées, et qu’il joue avec la puissance de son maître avec tout ce style, difficile à manier, d’un Dictionnaire des Arts et Métiers qui fait le beau !

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Eh bien, c’est ce style dont nous pouvons dire : « J’ai vu mieux », que nous retrouvons dans le livre sur la Hollande, où rien, absolument rien de l’auteur ne rachète les défauts inhérents au genre d’ouvrage qu’il a entrepris ! Puisqu’il s’agit inévitablement ici d’impressions personnelles, autant Eugène Fromentin est aimable, intelligent, ouvert aux grands spectacles des mœurs arabes, autant l’auteur d'En HollandePoulet-Malassis. est peu avenant, et, il faut bien le dire, fermé à la Hollande réelle et vivante, qu’il ne voit que dans ses tableaux ou comme un sujet de tableau !

./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml: Francis WeyChristian (Pays, 1er juin 1859). ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml:

Le silence s’est fait, dans les hauteurs de la littérature, en matière d’œuvres fortes et de longue haleine. Mirèio, dont nous avons tant parlé, Mirèio et ses douze chants, ce poème de longueur à l'Énéide, est un poème écrit en provençal ; mais, en français, nul grand travail de poésie, de philosophie et d’histoire n’a révélé des noms nouveaux ou consacré des noms déjà connus. Cependant la production littéraire va toujours son train, et çà et là le talent brille ; mais c’est du talent qui s’émiette lui-même. C’est du talent qui vise au petit pour en avoir plus tôt fait ; car nous sommes en chemin de fer pour l’imagination comme pour le reste, et viser au grand demande, pour y atteindre, du temps et de l’effort, — de l’effort, cet auxiliaire du temps, et le seul auxiliaire qui puisse l’abréger !

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C’est là une question à laquelle, seul, il répondrait, et, du reste, qu’importe ? Lui, pas plus que nous, ne comparerait jamais, même à perfection égale dans le détail, la plus admirable des Chroniques de la Canon-gate, par exemple, à Old Mortality ou à Redgauntlet, ou encore Madame Firmiani, si épinglée qu’elle soit, à la double épopée domestique des Parents pauvres : le Cousin Pons et la Cousine Bette. Il sait trop la différence essentielle qu’il y a entre de telles œuvres, et que dans les choses même parfaitement belles il est encore une hiérarchie. Mais une œuvre courte, ou, pour parler exactement, d’une concision sévère, peut-elle atteindre dans sa concision ce degré de profondeur qui est de l’ampleur et de la largeur à sa manière ? Voilà la question que Wey pose avec son nouveau roman et que la Critique, en rendant compte du livre, est appelée à examiner.

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Je dis : son nouveau roman, car Francis Wey ne débute pas dans le roman, comme on pourrait le croire si l’on s’en fiait uniquement à la réputation qu’il s’est faite, grâce aux multiples tendances et aux multiples facultés de son esprit. L’auteur de ChristianLibrairie Nouvelle. est, à la vérité, également apte aux choses de l’imagination et de l’observation humaines et à celles de l’érudition et de l’observation littéraires ; mais jusqu’ici, dans le bruit et les hasards de sa renommée, ce sont ces dernières qui l’ont emporté. Quoiqu’il ait déjà publié des romans, — et un entre autres pour lequel les femmes, qui en raffolent, ont été de véritables oiseaux : le Bouquet de cerises, — Francis Wey est beaucoup moins connu comme romancier que comme linguiste, comme critique littéraire et d’art. Présentement, il est surtout un homme de lettres très compétent et très sérieux. Classé parmi ceux qui ne prennent pas les tambourinades des journaux pour la gloire, et qui attendent que de tels bruits finissent, pour introduire la célébrité qui ne finit pas, Wey est au meilleur rang des vrais et trop rares hommes de lettres contemporains qui, un jour, ont trouvé la littérature dans la rue et l’ont fait monter chez eux, l’ont essuyée des éclaboussures du ruisseau, qui n’était pas d’azur, et l’ont rendue la noble femme qu’elle doit être de la bohémienne qu’elle avait été trop longtemps. Francis Wey a écrit des livres renseignés et d’une érudition mordante, comme les Remarques sur la langue française, le style et la conviction littéraire ; ou l'Histoire des révolutions du langage en France ; mais ces études, qui l’ont posé comme homme de lettres devant le public d’une manière si carrée et si imposante, ont versé l’ombre de leur gravité sur un genre de littérature abordé par lui une ou deux fois, et que les pédants croient plus léger parce qu’il ne pèse plus le poids des livres, mais le poids du cœur qu’ils n’ont pas. Telle est l’explication d’une obscurité dans laquelle a été trop tenu comme romancier un homme digne du grand jour par tous les côtés de son esprit.

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L’homme de lettres, aux travaux considérables, a intercepté le conteur ; mais aujourd’hui, ramené par Christian de l’érudition des livres à l’érudition du cœur, plus intéressante et plus amère, Francis Wey, s’il persévère dans la route où il vient de faire un nouveau pas, devra plus lard effacer l’homme de lettres sous le conteur, — le conteur, plus cher que tout dans les vieilles littératures ! Et plus tard, plus tard encore, ce sera du conteur que l’on se souviendra le plus ; car l’Imagination touchée est la plus reconnaissante des facultés qui composent l’ensemble de notre ingratitude, et c’est aussi l’écho qui brise le moins la voix qu’il renvoie à cette pauvre chanteuse, à l’écho qu’on appelle fastueusement la gloire.

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Et, d’abord, disons ce qu’il est, ce roman. Quoique la description et le sentiment y tiennent leur place, ils n’y débordent pas, comme dans la plupart des romans actuels, et l’auteur, qui a vécu, car il faut avoir vécu pour faire des romans, a mis tout au fond une pensée. Ce n’est pas là — vous le reconnaissez tout d’abord — le bouquet de cerises que Jean-Jacques jetait dans le corsage des jeunes filles de ses Confessions, et que Francis Wey, avec une grâce inconnue au pataud de Genève, ramassa un jour pour en faire, sous son habile main, quelque chose de mieux qu’un dessus déporté si vulgaire ! Le roman de Wey est plus viril que cela. Il s’appelle Christian, et, s’il s’appelle ainsi, ce n’est pas, certes !… pour des cerises. C’est là un nom qui dit l’esprit du livre. Christian est un livre chrétien.

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Le roman de Christian est divisé en trois parties. Dans la première, qui est l’inférieure, Wey rappelle Charles Dickens, mais avec une distinction que ne connaît pas l’écrivain anglais, ce romancier des malheurs de l’enfance ; et cette partie du livre est racontée plus que soufferte. L’auteur est plus un curieux, qui se regarde en se retournant, qu’un pathétique romancier qui épouse ardemment et les personnages et les événements de son histoire. Il n’a pas l’amour ou la haine des uns (amour ou haine c’est tout un pour réchauffement du récit), et il ne tire nulle thèse des autres. Quand il blâme, c’est comme un historien, et, franchement ! il faut en convenir, c’est là un peu de froid que nous avons à traverser.

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Le combat de la vocation religieuse contre la vocation de la mère de famille qui se révèle avec tant d’énergie dans la scène, au village, où Éliane est obligée, par les combinaisons du roman, à tenir un enfant dans ses bras, — scène magnifique, d’un contenu excessivement émouvant, et que Stendhal seul aurait pu écrire s’il avait été chrétien, — le triomphe enfin de la vocation de l’épouse, le discours de la mère Saint-Joseph qui clôt le roman dans une souveraineté de raison éclairée par la foi, et surtout, surtout, la réalité de la sœur Saint-Gatien, qui représente l’être surhumain, l’ange gardien d Éliane, et qui s’en détache si humainement et si vite quand elle lui a préféré, pour s’appuyer, le cœur d’un homme, — trait cruel que Wey n’a pas manqué, — voilà les beautés de la troisième partie de ce livre, écrit avec une sûreté de main et une maturité de touche qui n’ont fait faute à l’auteur de Christian qu’une seule fois.

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L’esprit trouvé dans le roman de Christian nous a rappelé Chamfort et de Latouche. Intellectuellement, ils sont parents de Wey. Il a de leur saveur mordante Il a comme eux le coup de dent, et cette belle horreur du vulgaire qui donne en passant si bien le paquet aux idées communes et au faux goût. Comme eux, c’est un concentrateur dont la force porte bien plus en dedans qu’en dehors, ainsi que nous l’avons montré en racontant son livre ; et l’on peut même douter, à la vigueur expérimentée de son esprit et à la décision de sa pensée, dont les plis sont trop marqués pour s’effacer, qu’il élargisse beaucoup cette « cuiller à café » dans laquelle Chamfort voulait faire tenir toutes les émotions et tous les efforts de la vie. Peut-être Francis Wey est-il destiné aux œuvres sans horizon, mais non sans lumière, aux œuvres qui n’embrassent pas, mais qui percent. Comme chez de Latouche et Chamfort, ce qui domine chez lui, c’est l’esprit, l’esprit, ce roi en France, qui fera un succès plus grand certainement que celui de

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Christian à cette chose ravissante, l'Été de la Saint-Martin, mise là, à la fin du volume, à ce qu’il semble pour le finir, et qui en sera la fortune ! Seulement, cet esprit, supérieur au talent chez Francis Wey, n’a pas le charme empoisonné et atroce qu’il a sous les plumes implacables de de Latouche et de Chamfort.

./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml: Arthur de GravillonLes Dévotes ; J’aime tes morts ; Histoire du feu, écrite par une bûche (Pays, 10 mai 1862). ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml:

Un critique mordant (je le sais, moi ! pour l’avoir éprouvé, mais je ne hais pas une bonne et franche morsure), Frédéric Morin, a parlé de lui, une seule fois je crois, et sans morsure, et certainement il l’avait lu et il en a parlé parce qu’il l’avait lu ; mais si l’auteur obscur de J’aime les Morts, de l’Histoire du feu par une bûche, et des DévotesLibrairie Nouvelle ; Méra, à Lyon, Ballay aîné., n’avait pas été lyonnais et petit-fils de Camille Jordan (une réputation établie), Morin, qui est un lyonnais, un lettré, et, si je ne me trompe, un philosophe, l’aurait-il seulement lu ?… Le plus souvent les lectures des critiques se font sous la dictée du bruit public, et ce devrait être le contraire. Les critiques devraient dicter le bruit public. Or, le bruit public s’établit, d’amour, autour de tout ce qui est vulgaire. Abeille de sottise, il y va comme l’autre abeille — celle qui n’est pas bête — à la fleur ! Voilà donc, de compte fait, ce que la distinction du talent a jusqu’ici rapporté à Arthur de Gravillon. Qu’en dites-vous, hein ? C’est toujours le mot si comique de madame de Staël, de madame de Staël avec laquelle pourtant l’Autorité avait le droit de se montrer plus sévère que la Critique n’a le droit de se montrer distraite avec Gravillon : « Si vous avez des enfants, monsieur, — disait-elle en riant au colonel de gendarmerie qui la reconduisait à la frontière de Suisse, — apprenez-leur ce que le talent rapporte et dégoûtez-les d’en avoir ! »

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Ici, Gravillon n’est pas si franc de nature. Celui qui n’a pas imité Henri Heine imite La Bruyère. La Bruyère l’a fasciné, La Bruyère, cet opulent misanthrope, sans violence et sans brusquerie, poli et méprisant, triste au fond comme Chateaubriand, et qui a les mêmes raisons de l’être ; La Bruyère, qui sait le néant de la vie, mais qui, comme les gens du xviie siècle qui n’étaient pas de Port-Royal comme Pascal, avait trop de convenance mondaine pour montrer sa tristesse, cette coquetterie des temps égoïstes et débraillés ; La Bruyère est une terrible menace pour l’originalité de l’homme qui l’admire. Arthur de Gravillon, qu’il l’ait voulu ou qu’il l’ait simplement souffert, a dû porter d’abord sur sa pensée l’influence de La Bruyère Est-ce que nous ne commençons pas tous par être le pavois d’un homme ?… Les Dévotes ont bien évidemment la prétention d’être des caractères, et les Dévotes, si j’en crois les éditions que j’ai sous les yeux, furent son premier livre.

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comme dit Molière de Damis. Il est évident qu’au lieu de cette chose tranquille — et profonde et brillante dans sa tranquillité — des Caractères, nous n’avons plus là que cette chose violente, forcenée et un peu trouble, des caricatures.

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Ainsi, un La Bruyère jeune homme, un La Bruyère Damis, quand La Bruyère ne le fut jamais, quand La Bruyère est le plus beau talent d’automne qui ait jamais épandu sur les choses humaines des rayons désarmés, tout souriants de mélancolie ; ainsi, un La Bruyère en colère, — aussi en colère que lord Byron dans sa fameuse satire contre la fille de chambre qui l’avait brouillé avec sa femme, et qui était probablement une dévote de l’Église officielle d’Angleterre, — tel est l’auteur de ce petit livre des Dévotes, dont la seule sincérité est le ressentiment qui l’inspira. On s’étonnerait même qu’un homme animé d’un sentiment ou d’un ressentiment si personnel pût se traduire avec tant de verve et de mouvement et de vérité dans l’émotion sous des formes d’une imitation si complète, si on ne savait combien les habitudes de l’esprit sont impérieuses et enveloppantes. Hamlet ne pleure-t-il pas son père pédantesquement et comme un écolâtre de l’université de Wittemberg ?...

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L’auteur des Dévotes s’est infusé du La Bruyère à si haute dose qu’il peut être en colère pour son compte personnel avec une voix dans une voix qui n’est pas la sienne, et que nous reconnaissons dès le premier mot qu’il dit en ouvrant sa galerie de caricatures ; « D’où vient votre presse, Gudule ? Il fait à peine jour, et déjà vous avez chaussé vos claques, tordu votre chignon, et vous vous serrez, crainte de la bise matinale, dans votre grande mante au capuchon rabattu. Lors même que vous ne daignez me répondre, je vous entends, etc., etc. » Cette voix, cette langue, cette allure, cette coupe de phrase, à laquelle notre langue à nous du xixe siècle a jeté une couleur plus vive, et, si l’on veut (qu’est-ce que cela me fait ?), plus turbulente que celle de La Bruyère, — le seul coloriste et le seul pittoresque pourtant, dans le sens moderne, que le xviie siècle ait produit, car Fénelon n’est qu’une bergerie et Bossuet ce n’est pas un reflet, mais un embrasement de la Bible et des Pères, — vous n’en trouverez pas d’autres le long de cette galerie de trente-six dévotes, dont les noms choisis : Pétronille, Scholastique, Dosithée, Gorgonie, Hilarione, etc., rappellent les noms, admirablement appropriés à ses types, du grand moraliste du xviie siècle : Gnaton, Cléophile, Acis, Ménalque, Onuphre, etc., etc., noms que le génie a touchés de son phosphore et qui sont à l’état de choses inextinguibles dans nos esprits ! Et pourtant il y en a une autre qui sera tout à l’heure la vraie voix d’Arthur de Gravillon, et dont ici il n’a donné qu’une note, quand, esprit poétique qui a tout vu de la poésie que ce type de dévotes cachait, il a fait sa spirituelle réserve : « On dit les dévotes comme on dit les champignons, et l’on ne songe souvent point que, parmi tous ces poisons, il y a d’excellents champignons et de vénérables dévotes », et qu’alors il nous a écrit cette délicieuse page attendrie sur la piété des femmes vraiment pieuses, pour nous prouver qu’il pourrait faire des portraits exquis et reposés de dévotes adorables, et que c’est là sa vocation En effet, la colère n’a duré qu’un moment, elle est évaporée maintenant dans cet Hogarth de colère ! Il n’est plus, et le La Bruyère de prétention va cesser d’être… Et vous allez entendre et juger le fantaisiste et l’humouriste vrai : vous allez voir le véritable Arthur de Gravillon que voici !

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Le véritable Arthur de Gravillon, — celui qui n’est le souvenir de personne, mais l’espérance de tous, l’espérance de tout ce qui aime la littérature et lui souhaite l’aubaine d’originalités inconnues, — le véritable Arthur de Gravillon a paru pour la première fois dans le livre de J’aime les Morts. J’aime les Morts est un livre de cœur, profond et bizarre comme la chose même dont il parle. Artiste d’ailleurs d’un instinct trop grand pour avoir peur de la bizarrerie, cette mystérieuse puissance, l’auteur de ce livre singulier et enivrant nous dit, quand il nous a grisés :

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Et ce qu’il a voulu faire, il l’a fait, cet enlumineur de vitrail jusqu’à l’incendie, ce faiseur de rosace de la mort, dont il grave les feuilles de flamme jusque dans les plus noires obscurités de nos cœurs ! L’idée de ce livre fascinant de J’aime les Morts a, au fond, même quand on ferme les yeux à l’éblouissante enluminure, une douceur dans l’amertume qui y fera sans cesse revenir. On boira à petits coups passionnés cette absinthe, parfumée d’un dictame. On goûtera et on épuisera une à une toutes ces raisons qu’une sensibilité poétique s’y donne pour n’avoir plus horreur de la mort.

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Telle est la seule réserve que je mets à ma sympathie pour le livre d’Arthur de Gravillon. J’allais dire le poème, et j’aurais bien dit : un poème où la Fantaisie a posé un crêpe sur ses ailes roses, qui n’en sont que plus roses par-dessous ! Telle est ma réserve de chrétien ; mais s’il a l’âme chrétienne, a-t-il l’esprit chrétien comme nous, les catholiques, les inaccessibles aux idées du temps et les fidèles ? Il a été bien élevé, je le sais, mieux élevé que moi, puisqu’il l’a été pour être prêtre et qu’il est allé jusqu’à la porte du sacerdoce. Dans son livre de J’aime les Morts, on reconnaît, à plus d’un endroit, qu’il a été plongé dans l’eau divine de la vérité et qu’il en a gardé des gouttes lumineuses ruisselant jusque sur ses erreurs ; mais, il faut bien le dire, il sort souvent des influences de cette mâle éducation chrétienne. Il en sort par la rêverie, l’imagination et les fausses tendresses. Il dédouble le Christianisme, comme tant d’autres qui n’en prennent que les agréments (les agréments pour eux !) ; il le dédouble pour n’en prendre que le côté qui répond à sa nature. Et cette nature délicate, plus délicate que solide, et qui pourra, je l’espère, se solidifier, a glissé sur cette tangente misérable des idées du temps. Il en a les douceâtres indulgences. Il en a cette sensibilité pour laquelle je voudrais trouver un nom qui ne fût pas une injure, et qui, malgré la distinction de sa nature (cette distinction qui ne sert absolument dans ce monde qu’à être distingué, comme la blancheur des lys ne sert qu’à les faire blancs, dans leur royauté inutile), le mène droit, lui ! aux idées communes, et les plus communes, sur le Moyen Age et sur l’Église.

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Mais à cela près de ceci, qui est grave pour le moraliste et pour le chrétien, à cela près de ceci, que je ne veux point diminuer, je n’ai plus qu’à louer dans le livre, et Arthur de Gravillon peut être sûr que son J’aime les Morts sera très aimé des vivants. Ce n’est pas moi qui vous l’analyserai. Est-ce qu’on décompose l’arc-en-ciel ? Montrer toutes les plumes d’un oiseau, les unes après les autres, ne donne pas l’idée de son plumage : il faut les voir, quand il s’envole, réunies sur ses ailes ouvertes, ces aquettes de la lumière qui sont faites pour la renvoyer ! Gravillon est un poète qui ne se classe dans aucun genre particulier et déterminé ; mais qu’importent les genres par où il passe ! Il a ce fil de la Vierge dont Guérin parlait quand il disait :

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Par quelles perles fera-t-il plus tard passer ce fil ? Quel sera le collier de ses œuvres ? Sera-t-il romancier ? conteur fantastique ? Fera-t-il des comédies comme Alfred de Musset, des comédies dans le bleu, ou, comme Tieck, des voyages ? Fera-t-il même des vers, de vrais vers ? Mais, quoi qu’il fasse, il y mettra ce fil doré de poésie qui, mêlé à toutes les trames de la vie et de la pensée, semble, en y passant, y glisser comme le scintillement d’une étoile. Je suis sûr de cela, moi ! Tenez ! je ne mets pas au niveau du J’aime les Morts l’Histoire du feu. Je n’aime pas beaucoup l’idée de cette histoire, écrite par une bûche, — titre maniéré, qui promet un livre maniéré et qui ne vous trompe pas. Mais là même, dans ce livre où le feu est regardé sous tous les aspects, comme l’auteur de J’aime les Morts avait déjà regardé la tombe, il y a des passages — et ils sont nombreux — d’une poésie d’images teintées de tous les reflets de l’élément dont il fait l’histoire, et, de plus, comme dans J’aime les Morts, il y a cette autre poésie de la langue, aussi certaine en prose, quoique différente, que la poésie de l’idée et des vers.

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Arthur de Gravillon aime la langue française à la fureur, et c’est comme cela qu’il faut l’aimer, et il lui fera de fiers enfants, s’il ne s’amuse pas à madrigaliser avec elle dans toutes ces préciosités que je lui ai reprochées et qu’il a, du reste, comme tous les amoureux qui commencent. Vous verrez plus tard ! Fermons ici le bilan de ce jeune homme qui n’a imité qu’un seul jour, et puis qui, tout de suite, a été lui-même, d’une humour à lui, d’une poésie à lui, d’une langue à lui, et dont l’écueil, je l’ai dit, pour son succès immédiat et sa gloire, est la distinction même de son talent. Ah ! vous vous permettez, monsieur, d’être distingué, quand il est reçu d’être vulgaire ! Eh bien, vous voilà condamné à dix ans de travaux forcés pour le moins ! Vous allez entrer dans les Misérables littéraires. Mais j’aime mieux ceux-là que les autres.

./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml: Ernest FeydeauUn Début à l’Opéra ; M. de Sàint-Bertrand ; Le Mari de la Danseuse (Pays, 20 décembre 1863). ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml:

Nous avons toujours rendu compte des divers romans d’Ernest Feydeau ; Fanny, Daniel, Catherine d’Overmeire, ont été successivement examinés avec le sérieux qu’ils méritaient encore ; car, si manqués que soient ces livres et quelque singulière diminution de talent qu’on pût signaler dans chacun d’eux, ils accusaient tous, du moins, l’effort concentré de l’artiste. Tandis que nous ne trouvons plus même cet effort en. ces trois volumes publiés à la fois, et qui ne sont, du reste, que le même roman en trois parties distinctes. Destinés à paraître dans un journal sous cette forme de roman-feuilleton qui peut se permettre tant de hors d’œuvre et de bavardages, les romans actuels de Feydeau sont tout aussi victimes de la forme qu’ils ont revêtue que des idées fausses et des facultés décroissantes de leur auteur.

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Le roman-feuilleton est, en effet, la forme la plus énervante et la plus traîtresse des formes littéraires, parce qu’elle en est la plus facile et la plus débordée. Elle sacrifie tout au jour le jour, à l’intérêt de la minute présente, et c’est tous les jours à recommencer ! Aux robustes seuls à y toucher, et encore que de robustes elle a perdus ! Que de talents elle a déformés, épuisés, anéantis ! Évidemment, je n’appelle pas romans-feuilletons tous les livres publiés en feuilleton, tels chefs-d’œuvre qui, comme les Parents pauvres, par exemple, auraient été ou seraient obligés de passer par cette porte basse de la publicité, sous cette fourche caudine de l’imagination publique. Mais j’entends par romans-feuilletons tous les livres composés, ou plutôt décomposés, en vue de l’intérêt de chaque jour et de son succès, et je dis que cette forme littéraire abaissée pourrait, au fond, très bien s’appeler la forme « Rigolboche » en littérature !

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Eh bien, c’est cette forme-là qu’Ernest Feydeau a choisie, ou qu’il a subie ici ! Qu’il ait écrit les trois livres qui n’en sont qu’un : Un début à l’Opéra, M. de Saint-Bertrand et le Mari de la DanseuseMichel Lévy, tout d’une haleine ; qu’il en ait inventé ou combiné les événements à tête reposée et de longue main ; ou, comme tant d’autres marquis de la Rocambole du feuilleton, qu’il les ait trouvés au jour le jour dans cette improvisation qu’on apprend comme tout ce qui est de métier et d’exercice, il n’importe ! Il a fait certainement du roman-feuilleton selon les exigences de l’imagination contemporaine et des débitants de publicité qui la servent. L’abaissement de son exécution fait resplendir qu’il a eu, en écrivant, les yeux attachés sur le public pour lequel il écrivait ; qu’il lui en a fourré selon ses goûts ; qu’il l’a pris par ses préoccupations les plus momentanées ; que l’homme s’est fait enfin le courtisan du public et non son dompteur de génie… cherchant, avant la gloire de l’art, le petit chatouillement de la popularité.

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Dans un roman qui devrait être, comme tout roman, une profonde ou riche étude du cœur humain, il nous a donné beaucoup de cabotinisme, suffisamment de Bade, beaucoup de Pologne, un peu de Californie, et, pour terminer la chose, une brûlure de danseuse en plein théâtre. Il a exploité jusqu’à l’attendrissement causé par la mort de la malheureuse Emma Livry ! Il est impossible — comme vous le voyez ! — d’avoir plus tiré sur les cordes de la mandoline de la publicité. Les aura-t-il cassées ?… C’est douteux. Ce sont les boyaux d’une si bonne bête !… Que cette littérature de feuilleton fût restée modestement au bas de ces journaux que le vent de chaque jour emporte vers ces cabinets où s’en allait le Sonnet d’Oronte, la Critique n’aurait point à en parler… Mais, après le succès fait par les portières de loge ou de salon, que l’auteur nous donne comme des œuvres cette littérature de feuilleton, aussi éphémère que les articles de mode de madame de Renneville, la Critique a vraiment le droit de s’instruire en faux contre tant d’aplomb, et de dire à ces trois volumes : « Vous ne passerez pas ! » ou plutôt : « Vous êtes déjà passés. »

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Non pas l’exactitude qui arrive à temps dans ce qu’elle fait, — qui donne, par exemple, son feuilleton à heure fixe (sur mon âme, je l’ai cru un moment !) ; non pas l’exactitude des surnuméraires et des commissionnaires ; mais (ne plaisantons pas !) l’exactitude dans le sens de renseignement, de description et de notions complètes et scientifiques des choses… La littérature de la dernière moitié du xixe siècle, annonce dogmatiquement Feydeau, sera la peinture exacte de ce qui est. Et il ne s’aperçoit pas que voilà les commissaires-priseurs, avec leurs procès-verbaux, lâchés dans la littérature ! Mais, bouffonnerie à part, c’est là écloper la question. Après la représentation exacte de ce qui est, il y a encore la manière de peindre, qui fait l’artiste, et qui n’est déjà plus la même, par exemple, dans Ernest Feydeau l’auteur de Fanny, et Ernest Feydeau l’auteur de M. de Saint-Bertrand, le roman-feuilleton !

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Jamais on n’aurait trouvé dans Fanny, dans Catherine d’Overmeire, ni dans Daniel (le plus mauvais de ses romans avant ceux d’aujourd’hui), quelque chose de comparable au commencement d’Un Début à l’Opéra, qui est purement et simplement une dissertation technique et numérotée sur l’intérieur de l’Opéra, l’administration supérieure, le directeur, les sujets de la danse, les protecteurs du corps du ballet, les auteurs, compositeurs, professeurs, maîtres de ballet, les habilleuses, les coiffeurs, les chefs de claque, les abonnés, les feuilletonistes ; et qui, placée là en dehors du roman, comme un feuilleton à part, pouvait se publier toute seule, puisqu’elle ne se rattache en aucun lien appréciable à l’économie du récit qui va suivre.

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Les abonnés, dont dépend le journal, n’auraient peut-être pas accepté la monstrueuse et basse immoralité du monsieur dont Feydeau a distillé les infamies dans son roman, si, de temps à autre, l’auteur n’eût montré une indignation honnête, et allongé, pour l’acquit de la conscience publique, un coup de fouet à l’indigne animal qu’il conduit l’espace de trois volumes dans le brancard de son feuilleton. Ces trois romans : Un début à l'Opéra, M. de Saint-Bertrand et le Mari de la Danseuse, qui ne font, comme je l’ai dit, qu’un seul livre, malgré leur triple étiquette, et qui devraient seulement s’appeler M. de Saint-Bertrand, ne sont que la vie de ce beau fils aimé d’une danseuse, homme entretenu (il faut dire exactement le mot), qui, pour jouer et bambocher, vend tout, se vend lui-même d’abord, puis vend sa maîtresse, puis sa femme, puis, quand sa femme n’est plus, son cadavre !

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Je ne crains pas de l’affirmer, étant ce qu’il est, ce Saint-Bertrand, nul talent, nul génie n’aurait pu se tirer d’un tel personnage. Mais Feydeau, qui n’avait pas d’idées à lui, a cru, en outrant l’infamie de son héros, dissimuler mieux un sujet de roman déjà traité et qui ne lui appartenait pas… Ce sujet, c’est celui de Leone Leoni. C’est l’amour mystérieux, incorrigible, inexplicable aux moralistes qui ne croient pas au péché originel et à la fange dont est faite notre âme, d’un être pur pour un être immonde. C’est l’amour idolâtre, mêlé de haine et de mépris, et s’enflammant davantage de ce mépris et de cette haine. C’est, enfin, la lâcheté, sublime ou abjecte, d’une passion qui ressemble à une maladie dont les rechutes seraient éternelles !

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Madame Sand, qui faisait un livre, a traité ce sujet en se plaçant en plein centre d’âmes et de drame tète à tête, et, quoique sa main de femme ait un peu tremblé sur le scalpel et ne l’ait pas enfoncé aussi avant qu’il le fallait, elle en a mis pourtant la pointe à la place juste, tandis que Feydeau, venu après elle et faisant un feuilleton, a enroulé autour du Leone Leoni de madame Sand, dissous et délayé dans une boue plus liquide et plus infecte que la boue qui avait servi la première fois à la confection de ce type, un tas d’événements en arabesques qui sont des prétextes à feuilleton, mais qui ne font rien, absolument rien au sujet.

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Voilà le grand, le capital reproche que la Critique est en droit de faire à l’auteur de cette trilogie : Un début à l’Opéra, M. de Saint-Bertrand et le Mari de la Danseuse. C’est, d’une part, l’absence complète d’invention dans l’idée de son ou de ses livres, et l’odieuse abjection, l’abjection extra-humaine, d’un personnage déjà odieux dans le livre de madame Sand, où il est brutal, joueur, escroc, ce qui suffit pour poser et montrer le mystère de cet horrible amour sans bandeau, qui se jette, les yeux ouverts, dans des bras infâmes !

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Quoique toute âme mérite son coup de pinceau ou son coup de lumière, pour certaines âmes cependant il faut que le coup de pinceau soit vite donné, que le coup de lumière n’ait pas plus que la durée d’un éclair ! Le Leone Leoni de madame Sand n’est pas long, et par là l’artiste a épargné à son lecteur, tout en l’émouvant, la sensation du dégoût qui n’eût pas manqué d’arriver si on eût prolongé la scabreuse situation, nécessaire au développement du sentiment qu’on a voulu peindre. Le Leone Leoni de Feydeau a trois gros volumes, lui ! C’est une véritable exhibition américaine de toutes les lâchetés, de toutes les sordidités, de toutes les ignobilités dans lesquelles un homme, par amour de l’argent et des jouissances qu’il procure, peut tomber. Aussi arrive-t-il un moment, quand on ne lit pas l’ouvrage comme il a été fait, dans l’ordre suspendu du feuilleton avec ses interruptions et ses coupures, où le lecteur le plus intrépide et le plus cuirassé contre le mal au cœur est tenté de rejeter le livre dont un pareil homme est le héros.

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Eh bien, ces faits, — la seule ressource qui restât à Feydeau dans sa pénurie d’idées, de sentiment, de conception quelconque ! — ces faits sont aussi plats, aussi connus, aussi usés que les personnages. C’est toujours la même potée de choses vulgaires qu’on nous jette, depuis des siècles, sur la tête. En voulez-vous la preuve ? Voulez-vous les compulser avec moi ?… Dans Un Début à l’ Opéra, vous avez, bien entendu, la première représentation ; puis un duel, l’éternel duel dont la cause est un potage de bisque renversé sur le collet d’un habit (il faut être exact !) ; puis la mort par indigestion de la mère de la danseuse, madame Chaussepied (il faut être exact !) ; puis la chute morale de la danseuse, qui s’en va vivre en concubinage avec Saint-Bertrand. Dans M. de Saint-Bertrand, c’est la lune de miel de ce concubinage. C’est Bade et son jeu. C’est le mariage de la danseuse, qui n’aurait pas lieu s’il ne fallait un troisième volume, intitulé le Mari de la Danseuse. C’est l’Afrique, dont Feydeau a rapporté un petit épisode militaire. Toutes choses, du reste, qui se succèdent aussi bêtement (il faut être exact !) que les événements de la vie, et qui donnent à l’œuvre de l’art tout Je décousu de la réalité. Enfin, dans le Mari de la Danseuse, vous avez la Pologne, couplet de circonstance, chanté pour le public de l’Opinion nationale où le livre de Feydeau a paru : et, pour faire pendant à l’Afrique, vous avez un bout de New-York et de San-Francisco, cette actualité pour les feuilletonistes en quête de neuf !

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Certes ! je défie d’avoir moins inventé. Je défie d’avoir plus écrit sous la dictée des choses qui dictent à tout le monde. Le style (nous ne voulons rien oublier), le style dans lequel tout cela est écrit s’est desséché comme la tête de l’auteur sous sa théorie de l’exactitude. Il y a encore un reste de ressort pourtant dans l’articulation de cette phrase, aux jointures craquantes, mais le brillant qu’elle avait n’y est plus… Ah ! Feydeau a trouvé le moyen de nous faire regretter Feydeau… On nous a accusé, dans le temps, d’avoir été trop sévère pour l’auteur de Fanny, de Daniel, de Catherine d’Overmeire, parce que nous ne trouvions pas que son talent fût du génie ; mais, franchement, si nous le jugions rétrospectivement à la lumière de ses nouveaux livres, nous pourrions croire qu’il en avait.

./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml: Madame Sand ; Octave FeuilletMademoiselle de la Quintinie; Sibylle (Pays, 10 janvier 1864). ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml:

Le croirez-vous ? pour l’honneur de l’esprit français ?… En ces douze mois qui viennent de s’écouler, non seulement les œuvres ont été rares, mais, dans ce petit nombre d’œuvres, aucun livre véritablement puissant et lumineux ne nous a splendidement vengés de la médiocrité des autres. Aucun jeune nom inconnu, l’espoir de ce qui nous reste de xixe siècle à vivre, n’a jailli de l’obscurité et brillé, je ne dis pas comme une étoile, — je ne suis pas si ambitieux, — mais simplement comme une de ces bulles de lumière dont le destin est de tout à l’heure s’évanouir ! Comprenez-moi bien : il s’agit de 1863. Des réimpressions d’œuvres anciennes — comme, par exemple, le Théâtre complet d’Alexandre Dumas, qui se met en mesure avec la postérité parce qu’il se sent fini pour le temps présent, — ne sont pas des livres de 1863, quoiqu’elles en portent le millésime. Des œuvres posthumes comme celle de Maurice et d’Eugénie de Guérin, ces esprits enchanteurs dont j’ai appris le premier les noms au public, n’appartiennent pas davantage à la génération actuelle. Elles ne lui appartiennent ni par la date ni par l’inspiration, qui fut la grande inspiration du xixe siècle, l’inspiration de 1830, désormais épuisée ; car l’Esprit qui renouvelle les littératures, et qui ne souffle qu’à son heure, varie ses manières de souffler et ne descend point sur deux têtes ou sur deux époques sons la même forme de langue de feu… Il nous faut donc laisser là les réimpressions d’œuvres anciennes et d’œuvres posthumes qui ont aussi leur ancienneté. La revue littéraire d’une année ne doit contenir que ce qui provient de la germination intellectuelle de l’année. Elle ne doit embrasser rien de plus.

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Eh bien, je l’ai dit, cette germination a manqué de vigueur et d’abondance ! Elle n’a produit que des œuvres faibles, plus ou moins avortées ou plus ou moins mortes à quatre minutes de leur naissance. Pour mieux avoir la mesure des autres, prenez les plus fortes de ces œuvres, ou du moins celles-là que l’opinion surprise ou entraînée a mises, un moment, le plus haut. Certes ! je ne serai contredit par personne quand je dirai que des quelques livres qui ont fait le plus de cette fumée de bruit qui s’en va, comme l’autre fumée, le plus retentissant a été la Vie de Jésus, par Renan, et demandez-vous où elle en est déjà, cette Vie de Jésus ?… Des esprits attardés, les traînards des questions résolues, peuvent parler encore du livre, comme Jocrisse, dans la pièce, se met à battre les brigands quand il sait qu’ils sont des hommes de paille ; mais, pour tout ce qui n’a pas à l’esprit les pieds et sur l’esprit l’écaille de la tortue, la Vie de Jésus, qui a été les Misérables de 1863, aura le sort des Misérables, dont les flatteurs d’Hugo eux-mêmes n’osent plus parler !

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La Vie de Jésus tombera prochainement dans le néant du même silence. Seulement, ne nous y trompons pas ! Victor Hugo est resté après les Misérables le Victor Hugo qu’il était avant, c’est-à-dire un homme très capable de nous donner un grand livre après un mauvais, comme il nous a donné la Légende des siècles après les Contemplations, tandis qu’Ernest Renan, qui n’est pas de cette taille de génie, a été tué net sur le livre qu’il a fait et qu’il lui est impossible de surpasser… Pour faire plus de bruit, Renan a crevé son tambour. Qu’il nous menace, tant qu’il voudra, maintenant, de sa critique contre les premiers temps du Christianisme, il ne trouvera jamais de sujet d’un scandale supérieur à la Vie de Jésus qu’il nous a donnée. Forcément il sera toujours, dans le mal qu’il veut continuer, au-dessous de ce qu’il a été. Et ce n’est pas là tout encore. Ce livre, — qu’il aurait été plus habile de traiter, quand il parut, avec le silencieux mépris qu’il méritait, mais sur lequel tout ce qui est chrétien s’est élancé comme sur une barricade, — éventré, démoli comme une barricade, a entraîné, dans sa démolition, son auteur.

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Or, ce qui est arrivé à un ouvrage qui ne soulevait rien moins que l’épouvantable question de l’honneur ou de l’infamie de Notre Seigneur-Jésus-Christ, — car la Vie de Jésus, par Renan, pose cette question sacrilège, — devait arriver encore plus vite, n’est-il pas vrai ? aux œuvres qui, minces de talent, n’avaient pas, pour passionner le public, la ressource de la monstrueuse visée de Renan. Si tant est, comme le croient les grands vaniteux, qui ressemblent beaucoup aux grands imbécilles, que le bruit soit le succès, Ernest Renan est assurément le plus grand succès de l’année ; car le tapage qu’il a fait a couvert tous les autres bruits. Et cependant il y a eu deux livres — tous les deux de simples romans — qui ont fait entendre leur petit bruit de guimbarde à côté du vaste mugissement de la Vie de Jésus. C’est la SibylleMichel Lévy. d’Octave Feuillet (qui n’est pas celle du Dominiquin !) et la Mademoiselle de la QuintinieMichel Lévy. de madame Sand, — laquelle, d’ailleurs, n’est qu’une réplique à la Sibylle de Feuillet.

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En baisse comme la littérature tout entière de cette année 1863, le roman de Sibylle est un des moins réussis que Feuillet ait publiés jusqu’à ce moment. Je n’ai jamais nié, pour ma part, le talent de Feuillet ; mais j’en connais le centre et la circonférence, et ce n’est pas ma faute si ce talent n’est pas plus grand. En supposant que la grâce pût être commune et rester la grâce, je dirais qu’Octave Feuillet en a souvent. Un jour, quelqu’un l’appela spirituellement « un cueilleur de muguet », et c’était un mot doux et juste… Mais aurait-on jamais pu croire que cet aimable cueilleur de muguet pour les jeunes personnes qu’il ne faut qu’honnêtement émouvoir, aurait l’incroyable ambition de protéger le catholicisme ?… Eh bien, c’est là ce qu’on a vu pourtant ! Quoique ignorant comme un carpillon des choses de l’ Église, Octave Feuillet, ce jeune homme pauvre… en théologie, a eu l’extrême bonté de recommander le catholicisme aux petites dames dont il est le favori et pour lesquelles il fait des petites comédies, et de l’excuser, et de l’arranger, et de l’attifer, ce vieux colosse de catholicisme, de manière à le faire recevoir sur le pied d’une chose de très bonne compagnie dans les plus élégants salons du xixe siècle… Or, voilà ce que madame Sand, cette prêcheuse de la Libre Pensée, qui ne veut pas, elle ! que le catholicisme soit reçu nulle part sur un pied quelconque, n’a pu supporter, et pourquoi, indignée, elle a lancé tout aussitôt sa Mademoiselle de la Quintinie à la tête de la Sibylle de Feuillet !

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Dieu merci ! je suis bien obligé de dire que ce roman de Mademoiselle de la Quintinie, de madame George Sand, n’est pas de beaucoup supérieur dans son genre à celui d’Octave Feuillet dans le sien. Gela se vaut à peu près. Madame George Sand, dont le talent vieillit et prend des fanons de plus en plus tombants, a voulu — dans l’ordre des idées, bien entendu ! — donner une volée… de sa cravache d’amazone philosophique et littéraire à ce jeune missionnaire de salon qui se mêlait des affaires du catholicisme ; mais la main n’y est plus et la cravache n’a ni sifflé ni cinglé. Faux à son tour, mais d’une autre fausseté que celui de Feuillet, le roman polémique de madame George Sand, entrepris pour prouver que le catholicisme doit être définitivement vaincu et enfoncé sur toute la ligne, n’est, d’exécution, qu’un livre mou et déclamatoire. Le prêtre catholique que madame George Sand a peint plus d’une fois dans sa vie y est repris et peint une dernière… mais on ne reconnaît plus ici le pinceau qui fit passer devant nos yeux, dans Lélia, le prêtre Magnus et le cardinal Annibal. Dans le prêtre catholique de Mademoiselle de la Quintinie, il y a plus de haine, mais il y a moins de coloris… Et qu’importe pour le bruit, après tout ! Madame Sand a fait le sien comme Feuillet ; seulement ce bruit, qui ne vient pas du mérite intrinsèque des œuvres, s’est promptement dissipé, et quoique nous ne soyons pas très loin du moment où il s’est produit, il semble qu’il y ait longtemps déjà qu’on ne l’ entend plus ! Après la Vie de Jésus par Renan, la Sibylle de Feuillet et Mademoiselle de la Quintinie de madame Sand sont donc les seules œuvres littéraires de l’année qui aient marqué sur l’opinion ; à vrai dire, pour s’y effacer presque aussitôt. Elles auront été les trois seuls livres qui, à distance, pourront donner une idée du mouvement littéraire de cette année et de son intensité !

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Et il n’y en a pas un quatrième ! Je vois bien là, au compte de cette année, le volume d’histoire de Michelet qu’il a intitulé Régence, et qui flamboie des qualités inextinguibles de cet écrivain de jeunesse éternelle ; mais, hélas ! je trouve aussi dans ce livre tous les vices de la pensée d’un homme qui se déprave de plus en plus, et qui, à chaque nouveau volume, augmente l’embarras de la Critique la plus résolue, par un système historique que l’on ne peut résumer que par le mot dont il devrait bien faire son titre : « De la Porcherie dans l’Histoire ! » Hormis en quelques articles de journaux où l’on a touché de l’extrême bout de la plume et des doigts aux hors-d’œuvre de cette histoire de la Régence, et en évitant soigneusement le fond des choses, impossible à discuter, on n’a généralement rien dit de ce nouveau livre de Michelet, qui, de cette façon, a fait moins d’effet que les romans d’Octave Feuillet et de madame George Sand. Et c’est qu’on ne peut plus vraiment rien en dire. Même les ennemis religieux et politiques de l’auteur, qui n’auraient, pour perdre Michelet comme historien, qu’à citer les faits étrangement immondes dont son livre est plein, ne peuvent pas justement les citer ! ! ! Chose inouïe ! qu’on n’avait jamais vue en histoire et qui doit, à force de la dégrader, tuer, un jour ou l’autre, l’œuvre de Michelet !

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Ce livre de la Régence, qui est resté enseveli sous le silence de la honte, n’en est pas moins, si on ne regarde qu’au talent, le livre qui en a le plus de tous les livres de l’année. Que sont, en comparaison, et le dernier volume de l’Histoire de Thiers, cette glace sans tain, comme il l’a lui-méme appelée, et les Nouveaux Éloges de Mignet, et l’Italie des italiens de madame Colet, et tout le reste de la liste si vite épuisée des livres d’histoire de cette année ? Et que sont, en comparaison, même les autres livres, à quelque catégorie de la pensée qu’ils appartiennent, d’une année qui, en fait d’œuvres en prose, n’a produit que la Madelon d’About, la Thérèse d’Erckmann-Chatrian, la Madame de Warens d’Arsène Houssaye, la Fior d’Aliza de Lamartine, les Tristesses de madame de Gasparin, et, en fait d’œuvres en vers, ne nous a donné que la Diane au bois de Théodore de Banville et les Satires de Veuillot, — de Veuillot qui n’est pas encore un poète aujourd’hui, mais qui le sera peut-être demain, s’il peut s’arracher aux difficultés contre lesquelles il lutte et se débat, comme le lion de Milton contre les dernières fanges du chaos I

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Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, le Victor Hugo chez lui par un passant… qui n’a pas assez vite passé ! les Miettes de l’Histoire par Vacquerie, — qui pourraient bien être l’histoire en miettes ! les Nouveaux Lundis de Sainte Beuve, la traduction de Eurêka d’Edgar Poe par Baudelaire, le Dictionnaire de Littré, cet attentat de la philosophie positive sur la langue française, le Capitaine FracasseV. Romanciers. de Théophile Gautier, et ces pauvres Mémoires, qui n’auront jamais le succès de ceux de Saint-Simon, du duc de la Rochefoucauld-Doudeauville, qui ne se rappelle pas assez que devant son nom de Doudeauville il y a le nom de La Rochefoucauld, qui oblige à être spirituel, je crois bien que vous êtes au bout du budget littéraire de cette année que je m’obstine à trouver inféconde, même en voyant ce qu’elle a fait !

./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml: L’Abbé ***Le Maudit (Pays, 24 janvier 1864). ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml:

Que j’aurais donc voulu me taire sur ce pauvre livre, digne, tout au plus, de l’in pace du silence, et que de mystérieux faiseurs nous avaient annoncé avec le mot sacramentel de tous les montreurs de lanterne magique : « Vous allez voir ce que vous allez voir ! » De fait, nous l’avons vu. Publié en Belgique, chez les éditeurs Lacroix et Verboeckhoven, les fonctionnaires publics du gouvernement Victor Hugo, descendu de la même planche qui, sans se rompre, a porté les Misérables, et bien autrement fort de café, disait-on, contre le sacerdoce et l’Église, que tout ce qu’on nous avait servi jusque-là, ce livre, intitulé sinistrement : le Maudit, était l’œuvre d’un prêtre, non d’un prêtre ébauché et d’un fuyard de séminaire comme Ernest Renan, mais d’un vrai prêtre, complet et héroïque, qui n’avait pas mis son nom à son ouvrage, parbleu ! mais qui l’avait bravement caché sous trois étoiles. Ah ! que pour ma part j’aurais voulu le supprimer par le mépris qui ne parle pas ; ne pas dire le plus petit mot de cette ineptie, car c’est une ineptie, et joué ce bon tour aux finauds qui avaient compté sur les profits de l’indignation et du scandale et nous avaient tendu cette souricière, si bien approvisionnée, dont l’abbé Trois-Étoiles était le lard et les éditeurs de Hugo le fromage !

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Et jugez de ma contrariété ! Ce m’est impossible ! Coûte que coûte, il faut que je vous parle du Maudit. Un pétard a été attaché à la queue de ce misérable livre, et ce pétard a fait trop de bruit pour que je puisse me taire et passer en disant que nous n’avons rien entendu. Tiré en pleine chambre du Sénat et de la main gantée d’écarlate d’un cardinal, il a forcé l’attention publique. Dans l’ingénuité de sa colère, Mgr l’archevêque de Bordeaux, en dénonçant le Maudit du haut de la tribune sénatoriale, ne s’est pas douté de la réclame qu’il faisait à M. l’abbé Trois-Étoiles et à MM. Lacroix et Verboeckhoven ! S’il l’avait préalablement exigé, ces messieurs l’auraient bien payée dix mille francs pour ses pauvres, cette splendide réclame qu’il leur aura donnée pour rien ! Monseigneur ne s’est pas aperçu qu’il continuait cette faute de charité en sens inverse commise par tout l’Épiscopat quand, à force de mandements, d’anathèmes et de coups de cloche, il a mis, de ses mains bénies, cinquante mille écus dans le chapeau de Renan, et a fait à ce petit gratte-papier d’une critique impie une position officielle, très confortable, contre Dieu !

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Je ne crois pas cependant que, malgré la réclame involontaire de Mgr l’archevêque de Bordeaux, l’abbé Trois-Étoiles ait l’heureuse étoile de l’auteur de la Vie de Jésus. En effet, depuis l’explosion du pétard cardinalesque je n’ai pas entendu grand’chose sur ce Maudit… trop maudit ! Les gens à qui on en avait parlé se sont mis à lire le fatras de ces trois volumes, mais personne n’y a trouvé ce qu’il y cherchait. Sans valoir la millième partie du bruit qu’on lui a fait, Renan a bien ce qu’il faut, semble-t-il, pour illusionner, je ne dis pas les évêques, dont les mains calmes et consacrées doivent savoir exactement le poids ou la légèreté de l’erreur, mais du moins ce gros public, dont l’instinct est faillible, — mauvais juge d’une science assez grande pour tromper et d’un style assez travaillé pour paraître beau.

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L’abbé Trois-Étoiles n’a, lui ! ni science quelconque suspecte, ni style quelconque douteux. Il n’a que trois étoiles, — très insuffisantes pour éclairer le monde et pour nous y faire voir distinctement ce qu’il tient à nous y montrer. Malgré ses étoiles, c’est une combinaison peu splendide et peu constellée que ce monsieur ! Je connais les deux éléments dont il est fait. Cet abbé, dont je ne garantis pas la tonsure, aurait bien dit la messe dans le feuilleton du Siècle, et je m’étonne que son roman du Maudit n’y ait pas paru. Il est de la maison, par l’esprit et par la doctrine ! Quand on le lit, on dirait la perversité d’Eugène Sue ramolli, avec l’innocence de style d’Hippolyte Lucas !

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J’ai parlé d’Eugène Sue et je suis forcé d’y revenir… C’est lui, en effet, qui a été le modèle de l’auteur du Maudit, dont le Juif Errant est un prêtre. La thèse de l’auteur, ou des auteurs du Maudit, — car des critiques plus aigus ou plus fins que moi, malgré l’unité de platitude qui règne dans ce livre de l’un à l’autre bout, ont prétendu qu’il y avait plusieurs astres en conjonction sous les trois étoiles de l’occulte abbé, qui ne serait pas un si pauvre diable alors et pourrait s’appeler Légion, — la thèse donc du Maudit, qu’on a voulu traduire en récit romanesque, sans doute pour plus vite la vulgariser, est la malédiction jetée par l’Église sur la tête du prêtre qui comprend que le vieux sacerdoce du passé croule de toutes parts, pour faire place au sacerdoce de l’avenir !

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Or, les idées de notre mystérieux abbé ne lui appartiennent pas plus qu’à son héros. Ce sont les idées qui, depuis trente ans, grouillent dans les bas-fonds d’un monde tombé, et qui étaient déjà jugées et déshonorées alors que des plumes plus puissantes que celles de l’auteur ou des auteurs du Maudit les remuaient. C’est toujours, comme alors, la suppression (pour le coup définitive !) de l’ordre des Jésuites, demandée par une haine furibonde et grotesque tout à la fois ! C’est l’abaissement désarmé de l’Épiscopat devant le clergé inférieur, envieux et rebelle ! C’est le mariage des prêtres, oh ! — le mariage des prêtres, — réclamé, exigé avec la furie d’un homme qui n’en peut plus, qui n’y tient plus, et pour qui c’est la grande question, la question pressée !

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Enfin, c’est le dépouillement de la Papauté de tout pouvoir politique et de ses trois couronnes, réduites à son simple bonnet, comme dit familièrement ce délicieux gamin d’abbé, qui doit, j’en suis sûr, porter joliment la casquette ! Si vous joignez de plus à cela l’horripilation impudique que causent, à ces sensitives du mariage des prêtres, le dogme de l’immaculée Conception et la haine profonde pour le Marianisme, — cette affreuse religion entrevue par Michelet, — qui remplacerait prochainement le Christianisme si nous n’avions pas pour le sauver des docteurs comme des Julio de la Clavière et des abbés Trois-Étoiles, vous aurez à peu près tout ce qu’il y a de vues et de choses nouvelles dans ce Maudit, que j’appelle plutôt le mal dit ; car il est impossible de plus mal dire, il est impossible de plus manquer que ce livre du talent qui sait exprimer même des sottises, et qui parfois les fait passer !

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L’artiste, en effet, est encore ici au-dessous du penseur. Suivez cette imbécille histoire ! Le roman du Maudit s’ouvre par une scène grossière du confessionnal et par le détroussement d’un pauvre neveu et d’une charmante nièce de toute la fortune de leur tante, que les jésuites se font donner selon l’immémorial usage de ces captateurs éternels. Le neveu et la nièce frustrés ne sont autres que l’abbé Julio et sa sœur. Il vient de sortir du séminaire, cet abbé Julio, d ont le vieux cardinal-archevêque de T.. a fait son secrétaire, son bichon épiscopal. Ce vieux cardinal, q ui a menti soixante ans avec une tenue et une sérénité infinies, a flairé le prêtre du progrès dans Julio, et il lui remet en mourant le soin d’un testament religieux, qui n’est rien moins que la rétractation des doctrines religieuses sur lesquelles il a vécu toute sa vie et volé l’estime des honnêtes gens de son diocèse.

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Une remarque à faire en passant, c’est que tous ces drôles qui sont, comme le Julio, issus du Vicaire Savoyard, ont le goût pour la botanique de Rousseau, leur père ; seulement, Julio y joint le goût de la géologie, et, comme madame Sand, qui fait présentement des voyages dans le cristal, il fait des voyages dans la pierre et passe sa vie, au lieu de dire son bréviaire comme tout curé y est tenu, à casser de petits cailloux pour leur regarder dans le ventre. Au milieu de cette occupation, pourtant, il sauve de la mort d’abord, et ensuite du déshonneur, un camarade de séminaire, curé du voisinage, gaillard râblé qui, pour cette raison probablement, avait séduit la fille de son maire, une jeune fille dont, par parenthèse, l’abbé Trois-Étoiles, ce grand peintre en un trait, ne dit mot, sinon qu’elle avait un parapluie rouge. Ce râblé de prêtre et cette demoiselle au parapluie rouge sont tous deux, notez-le ! le premier prétexte, dans le roman du Maudit, pour aborder la question du mariage des prêtres, cette grande question sans laquelle peut-être l’abbé Trois-Étoiles n’aurait pas mis la plume à la main. La plus tracassée à coup sûr de toutes celles qu’on agite dans ce livre, elle y est suspendue, à ce qu’il parait, aux reins de ce râblé, qui, de prêtre, finit par se faire imprimeur et par épouser, pour le bonheur et la gloire de poser cette question du mariage des prêtres devant l’autorité civile, une abominable souillon, comme disait Francisque Sarcey l’autre jour, avec une délicatesse digne de la chose.

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Cependant, pour revenir à notre Maudit, les dévotes de Saint-Aventin, qui veulent avoir leur miracle de la Salette, ce à quoi le rationaliste et naturaliste Julio n’a pas voulu consentir, se vengent de leur curé en le calomniant. Elles ont vu sortir la jeune fille, que Julio renvoie à son père du presbytère où une nuit il l’avait recueillie, et c’en est assez pour qu’elles fassent prendre en suspicion les mœurs du jeune prêtre par ses supérieurs ecclésiastiques. Sur ces entrefaites, une mission faite par un capucin mystique auquel Julio, qui hait les ordres religieux et généralement toute espèce de moine, montre une blessante froideur, achève le mal commencé par la calomnie. Le Maudit se pressent.

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Non ! nous ne sommes plus ici dans la littérature, pas même dans la littérature à quatre sous, — puisque, la démocratie de nos mœurs ayant passé dans nos esprits, nous avons maintenant dans la langue française la littérature à quatre sous. Eugène Sue, l’écrivain des Mystères du Peuple, plus bas de ton que les Mystères de Paris, Eugène Sue, qui, au début de sa vie littéraire, se vantait d’être anti-canaille, et qui a fini par effacer l’anti dans ce mot, a travaillé, en badigeon grossier, pour cette littérature. Mais l’auteur du Maudit n’a pas le badigeon voyant d’Eugène Sue, et il ne fera pas de propagande chez les Limousins du bâtiment et chez les cochers. Pour personne donc, ni en bas ni en haut, le Maudit ne peut avoir, comme je l’ai dit déjà, le funeste honneur d’être dangereux. En haut, n’avons-nous pas lu la Religieuse de Diderot, la Femme et le Prêtre de Michelet, le séminaire de Stendhal (dans le Rouge et le Noir), et les pamphlets de Courier sur le mariage des prêtres et les satyriasis qui les dévorent ? Tous livres scélérats de talent et de couleur, compositions affreusement fausses et coquines, mais amusantes, spirituelles, entraînantes, dues à des débauches de génie ! Mais le Maudit ! Le Maudit, ce livre qui crève de sérieux, est écrit par un Prudhomme pédantesque et dissertateur qui irait à la messe chez l’abbé Châtel, si l’abbé Châtel la disait encore en français dans son hangar de roulage du faubourg du Temple ! Que peut donc un pareil bonhomme contre l’Église catholique, apostolique et romaine ?...

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Le livre qu’il commet n’est ni médiocre ni mauvais ; il est nul, puisque l’on n’y trouve que des idées qu’on a vues ailleurs et qui y sont noyées dans un style bien moins ridicule qu’ennuyeux. Ah ! qu’un peu de ridicule nous rafraîchirait ! Mais nous n’en avons même pas, et nous sommes réduits à en désirer quelque peu ! Il ne m’est guères permis, à moi, d’écrire le mot d’idiotParce que sur les murs de Paris on lisait alors : Barbey d’Aurevilly idiot, réponse à sa critique des Misérables. « Ma couronne murale », disait-il. (Note de l’éd.), mais je crois bien que c’est ce mot-là qu’il faudrait ici, en parlant de ces trois énormes volumes sans couleur, sans passion, sans esprit, sans gaîté, et que les éditeurs belges ont pu seuls nous donner comme un grand coup porté à l’Église dans le pays de Voltaire, où il faut de la verve et de la gaîté même aux camouflets du voyou. Pauvre Voltaire ! Il serait bien humilié, s’il revenait au monde et s’il lisait le Maudit, par l’abbé Trois-Étoiles, de l’adjonction d’une telle capacité à son parti, et il ne s’en consolerait qu’en pensant à la peur farouche qu’après tout une sottise peut causer à un cardinal !… Ah ! dirait-il, c’est toujours cela.

./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml: Victor HugoL'Homme qui rit ; Lucrèce Borgia ; Quatre-vingt-treize (Nain jaune, 28 avril et 23 mai 1869 ; Parlement, 12 février 1870 ; Constitutionnel, 19 mars 1874) ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml:

L’Homme qui ritLibrairie Internationale., de Victor Hugo… L’homme qui rit, c’est nous ! Nous n’en sommes, il est vrai, qu’aux premières attitudes, car ce livre vient de paraître, ou plutôt seulement le premier volume de ce livre ; mais ce sont déjà des attitudes de dévots devant la sainte hostie, et qui se préparent à communier. Dans quelques jours, nous aurons le grand jeu des extases, des ravissements et des visions en Dieu. Aujourd’hui, nous nous embrasons l’âme par des citations… Nous n’en sommes encore qu’à la période des citations ; c’est le vers de Gilbert :

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Avant ce temps-là, nous voudrions pourtant risquer notre mot sur ce premier volume dont on nous inonde. Et, de fait, cette critique ne saurait aujourd’hui aller bien à fond, comme elle ira peut-être, puisque nous n’avons que le premier volume d’un ouvrage qui en a plusieurs. La composition intégrale de l’ Homme qui rit, son intérêt continûment passionné, les caractères qui doivent s’y développer, y grandir et y tomber avec l’action même, le pathétique final, tout, oui ! à peu près tout nous manque, dans ce premier volume, de ce qui peut être plus tard. Et il n’y a probablement au monde que Victor Hugo qui puisse se permettre la haute impertinence de jeter au nez du public le premier tome d’un ouvrage qui doit en avoir encore trois ! Il n’y a que Victor Hugo et son libraire qui puissent avoir l’aplomb de nous dire : « Tenez ! Buvez à petits coups. Ceci est suffisant d’abord… Dans l’hostie, toute miette est Dieu. Dans ceci, toute miette est du génie. On vous dose prudemment la lecture, pour que vous ne mouriez pas tout d’un coup de plaisir et d’admiration, et que vous mouriez un peu, en attendant, de curiosité… ce qui est notre affaire ». Et voilà comme ils parlent, sans avoir l’air de parler, ces messieurs ! Certes ! je ne sais pas si, dans la partie de l’ouvrage qui m’est inconnue et qui est encore à venir, il y a de quoi nous faire mourir d’admiration et de plaisir ; mais ce que je sais, c’est que je viens de lire le premier volume, sur lequel ils avaient compté pour allumer la curiosité comme un incendie, et que je n’en brûle ni n’en meurs… de curiosité. On pourrait même supprimer, si on voulait, sans que je les lusse, les volumes inconnus de l’ouvrage… que, franchement, je n’en mourrais pas !

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Car tout ce qu’il y a là-dedans, je le saisi Tout ce qu’il y a là-dedans est déjà vieux sous la plume de l’homme qui l’écrit ! et qui n’écrira plus jamais que ces sortes de choses, parce que le temps et surtout l’orgueil ont solidifié son génie au point qu’il lui serait impossible, quand même il le voudrait, de seulement le modifier. Dès les premières pages jusqu’aux dernières de ce premier volume de l’Homme qui rit, j’ai reconnu le Victor Hugo des Misérables, et surtout des Travailleurs de la Mer. Les Travailleurs de la Mer ont marqué dans le génie de Victor Hugo non pas les qualités, mais les défauts de sa manière, et c’est des Travailleurs de la Mer que ressort son livre d’aujourd’hui. La conception de l’Homme qui rit, que j’ignore, mais qu’il n’est pas si difficile de deviner, est peut-être différente ; mais les mêmes manières ou les mêmes absences d’art s’y retrouvent. Jamais Victor Hugo n’a su construire un livre cohérent et équilibré. Lui, l’architecte amoureux de l’architecture, mais que l’architecture n’aime pas, n’a jamais compris l’harmonie qu’en vers, — et encore pas toujours ! — mais, dans ces derniers temps, la notion de l’harmonie dans les choses de la pensée, dans les masses d’un livre, roman ou drame, dans la distribution des faits ou des effets, est absolument tombée de son cerveau, et si je parlais comme lui je dirais qu’elle y a laissé un trou énorme. Dans le premier volume de l’Homme qui rit, comme dans les Travailleurs de la Mer, il ne bâtit pas : il plaque. Faiseur par pièces et par morceaux, il coupe le fil à son récit et à ses personnages avec des dissertations abominables, dans lesquelles se débattent, comme dans un chaos, les prétentions d’un Trissotin colossal. Il y a du Scaliger dans Hugo, mais du Scaliger équivoque ; car je doute fort de la sûreté et de la pureté des bizarres connaissances qu’il étale, et qu’il a ramassées dans des livres oubliés, ténébreux et suspects. C’est aussi lui le pédant de l’Abîme, comme il le dit d’un des personnages de son Homme qui rit, et plus il va, plus l’abîme se creuse et plus se gonfle le pédant. La dissertation, déjà insupportablement fréquente dans les Travailleurs de la Mer, a pris de bien autres proportions dans le volume actuel. Depuis l’histoire des Comprachicos jusqu’aux histoires des cyclones, des écueils, de la mer et du mécanisme des vaisseaux, tout ce qui devrait être fondu, en supposant que ce soient là des connaissances précises, dans le récit et dans le drame, est détaché en dissertations qui vont toutes seules, oubliant le roman, et pendant des temps infinis. Délabrement déjà entrevu d’un talent qui n’avait pas assurément l’organisation dans la force, mais qui n’en a pas moins, quelquefois, une force admirable par éclairs ! N’est-ce donc pas plus étonnant et plus triste que la syrène finissant en phoque, de voir le grand Hugo — je le dis sans raillerie, et même au contraire avec un respect douloureux ! — écrivant un livre tardif où je n’aperçois, au bout de quatre cents pages, poindre ni caractère original, ni beauté d’âme, ni intérêt profond de trame humaine, se livrer à des besognes inférieures de pédant et de faiseur de dictionnaire, et atteler son vigoureux génie au haquet des plus lourdes dissertations ?

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Et si c’était tout ! mais ce n’est pas tout. La syrène a deux queues, comme le célèbre veau avait deux têtes. Après le dissertateur qui envahit Hugo et l’empâte d’une obésité pédantesque, il y a le descripteur menu qui coupe dans cette obésité. Grotesque opposition et lamentable métamorphose ! Le peintre ardent des Orientales, le magnifique et le puissant de la Légende des Siècles, qui faisait ruisseler la couleur par si larges touches, n’a plus maintenant, pour peindre ce qu’il voit ou ce qu’il veut montrer, qu’un hachis de hachures pointues… Voyez son pendu, dans ce premier volume de l’Homme qui rit, cette description qui dure le temps d’une dissertation, et qui n’est, après tout, qu’un cul-de-lampe extravasé, malgré sa visée d’être un tableau net et terrible ! Cette charognade à la Baudelaire, que Baudelaire aurait faite plus courte, cette charognade, calquée à la vitre de la plus immonde réalité et avec des détails qu’un grand peintre aurait oubliés dans l’intérêt de sa peinture, voilà donc tout ce que peut nous donner à présent un homme qui se croit plus qu’un Michel-Ange et qui n’est pas même un Goya ! Victor Hugo s’est mis à pointiller les choses les plus vastes : la mer, les espaces, le Léviathan, les montagnes, comme le pendu de son livre, dont il fait voir, par un enragement de description mêlé à une étourderie supérieure, jusqu’aux poils de barbe, du haut de sa potence et dans la plus épouvantable nuit. Entassement puéril des plus petites chiures de mouches (qu’on me passe le mot parce qu’il est exact !) qu’il y ait dans la création ! Victor Hugo en est arrivé à ponctuer tout, dans un style ponctué comme cette phrase :« Il se hâtait machinalement (un point). Parce qu’il voyait les autres se hâter (un autre point). Quoi ? Que comprenait-il ? L’ombre. » Un jour, il écrira le mot : « Je », puis il mettra un point, et on criera à la pensée ! Style en écailles d’huîtres, disait le vieux Mirabeau du sien. Style en têtes de clous, pourrait-on dire du style que se fait présentement Hugo ; seulement, ces têtes de clous sont parfois grosses comme des loupes, car le mot est souvent ballonné dans la phrase maigre. Poitrine taillée pour les plus longs souffles, et qui semble asthmatique dans l’alinéa-Girardin ! Tel le changement, tel le dernier pas d’Hugo dans ce premier volume de l’Homme qui rit.

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Certes ! je ne lui demandais pas l’impossible. Je sais qu’on n’arrache point sa vieille peau. J’avais affaire à Victor Hugo le poète romantique, le matérialiste profond, même quand il touche aux choses morales et aux sentiments les plus éthérés ; tellement matérialiste que nous avons été tous pris, comme des imbécilles, au titre de son livre de l’Homme qui rit. Nous avons cru à quelque philosophe ou à quelque bouffon de génie fouaillant le monde avec son rire, et nous nous disions : Comment s’y prendra-t-il pour être gai, cet homme le moins gai de France ?… Cet homme bouffi, qui a toujours les joues enflées comme un sonneur de trompe, comment pourra-t-il se dégonfler et avoir la grâce d’un rire franc ?… Et pas du tout ! C’est nous qui nous trompions. Il s’agissait d’un monstre fait à la main, d’une grimace fixée, d’un homme défiguré, qui, malgré lui, rit à poste fixe. — Nous ne demandions pas non plus à Victor Hugo des idées et des sentiments autres que ceux-là qu’il exprime, qu’il est obligé d’exprimer. Il commence son livre par un coup de pied dans le ventre du xviie siècle, qu’il appelle un siècle byzantin, puis au pape, « qui a besoin — dit-il — de monstres pour faire ses prières ». Ces choses devaient venir, et bien d’autres encore, qui viendront dans les volumes à venir, sur Jacques II probablement, sur l’aristocratie anglaise, sur le catholicisme. Le Nabuchodonosor de la Poésie romantique, qui, en punition de son orgueil, broute l’herbe de la démocratie, mourra sans doute en la broutant. Mais nous pensions que, dans la forme au moins, ce poète exagéré, mais grand, ce Gongora, mais ce Gongora de génie, resterait jusqu’à sa dernière heure le maître Victor Hugo d’autrefois, et ne réaliserait jamais cette combinaison stupéfiante que voici : un dissertateur de la Revue des Deux-Mondes et un descripteur du Petit Journal.

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Disons maintenant notre dernier mot sur l’Homme qui rit, dont tous les volumes ont paru, et presque disparu… du moins de la préoccupation publique. Plus tard, il ne serait plus temps. L’Homme qui rit aurait rejoint le Shakespeare de Victor Hugo dans ce néant de l’oubli où il a le mieux et le plus vite sombré de tous les ouvrages de cet homme sonore, qui, même quand il le voudrait, ne pourrait pas faire silencieusement une bêtise.

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Le Shakespeare, il est vrai, n’était que de la critique, et l’on sait combien peu Victor Hugo est organisé pour en faire… La fameuse préface du Cromwell n’était point de la critique ; c’était une proclamation romantique, inspirée par les guerres du temps. La raison, la lucidité, la profondeur, le sang-froid, le désintéressement de soi-même, la possession réfléchie de sa pensée, ont été trop radicalement refusées à Victor Hugo pour qu’il puisse faire jamais de la critique. Il trouble trop toute chose de sa personnalité… Même dans ce clair et immense miroir de Shakespeare, il a fait tomber l’ombre d’un insupportable Narcisse qui voulait s’y voir… Mais l’Homme qui rit est un roman. Et un roman, c’est aussi un drame, c’est une œuvre de création et d’imagination poétiques, c’est-à-dire un livre dans les puissances intellectuelles de Victor Hugo. Et pourtant ce livre, attendu comme tout ce que fait encore son auteur, n’a pas produit l’effet que devaient certainement espérer son orgueil et le fanatisme de ses amis.

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Tout le monde a été surpris, — et moi-même. Quand le premier volume de cet Homme qui rit a paru, j’ai dit combien je m’attendais à un de ces succès arrangés, préparés, organisés par les assassins de ce Vieux de la Montagne, qui essaient de venger leur grand bonhomme comme si on l’avait insulté quand on ose le regarder d’un œil ferme et qui ne tremble pas. Je croyais véritablement que l’esprit de parti, la badauderie et la bassesse devant toute puissance reconnue, ces trois choses malheureusement françaises, tambourineraient, une fois de plus, avec fureur, la gloire et le génie du grand poète dont on dit : le Poète, comme on dit : le Pape. Eh bien, il faut le reconnaître, je me trompais !… L’Homme qui rit n’a point eu l’accueil que je prévoyais. Malgré le désir très marqué, quand elle parut, de se jeter à genoux devant cette œuvre inconnue et nouvelle, on est resté debout, et même assis… Il a manqué bien des tambours dans cette batterie aux champs… Il est vrai que l’Empereur n’était pas sorti ! Les adorateurs des Misérables ont relevé leurs nez prosternés, et, en se levant, devenus narquois. Les attardés et les vues faibles, qui n’avaient pas vu que depuis longtemps le talent de l’homme s’en allait, — avec de grands airs, des gonflements, des ballonnements, des roues de paon, mais n’en fichait pas moins le camp tout de même, — ont commencé de le voir, et, mieux ! d’en convenir… Ils ont bien tardé, mais enfin ils y arrivent et vont y être. Une fois bien établis dans l’opinion que Victor Hugo est fini, ils n’en bougeront pas. Les Travailleurs de la Mer, — si l’on peut comparer les petites choses littéraires aux grandes choses militaires, — les Travailleurs de la Mer, pour Hugo, c’est Leipsick. Mais l’Homme qui rit, c’est Waterloo. U n’y a plus que les amis et les enfants qui puissent battre encore le rappel autour du grand homme défait, diminué, et qu’on abandonne ; mais ce serait la générale qu’il faudrait battre, car génie, gloire, popularité (popularité surtout), tout, pour le moment, dans Hugo, est terriblement en danger !

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Cependant il pourrait être grand, malgré tout cela. Son livre pourrait être bon. Il est des infortunes qui sont plus belles que des victoires. Intellectuellement, ce qui est très fort a chance de n’être pas, du moins immédiatement, compris. Or, voilà la question : Ce livre d’Hugo mérite-t-il le sort qu’on lui fait ?… J’ai dit sur le premier volume ce que j’en pouvais dire. Je n’en pouvais juger que l’accent, le style, la manière… Accent, style, manière connus, antithétiques, défectueux souvent, mais aujourd’hui décadents, dégradés, dépravés, et d’une dépravation systématique et volontaire après laquelle le talent cesserait absolument d’exister… Il reste à examiner la composition de l’Homme qui rit, les caractères, l’action, l’intérêt, les entrailles mêmes du livre, et à conclure que le destin qu’il a est mérité.

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vous n’auriez pas, certainement, quatre-vingts pages de l’histoire en quatre volumes de l’Homme qui rit. Quatre-vingts pages (et même moins) peuvent être un chef-d’œuvre, mais c’est à la condition première de se tenir et de se suivre, et dans l’Homme qui rit rien ne se suit ni ne se tient. Plaqué et saccades ! Saccades et plaqué ! De personnages réels, historiques ou humains, exceptionnels, mais vivants, car l’exception elle-même doit vivre, vous n’en trouverez pas plus ici que de composition. L’Homme qui rit n’est qu’une épouvantable grimace, avec rien derrière que Victor Hugo. Le philosophe Ursus n’est qu’une silhouette falotte, avec rien derrière que Victor Hugo. Diva, l’aveugle, qu’un profil fuyant au fusain, avec rien derrière que Victor Hugo. La Josiane, cette grande coquine à imagination phosphorescente et pourrie, n’est qu’une saloperie à froid tout simplement impossible, avec rien derrière que Victor Hugo. Si le chien-loup Homo aboyait, ce qui aboierait en lui serait encore Hugo. Hugo dans toutes ces créatures, Hugo partout et toujours Hugo ! C’est trop d’Hugo, n’est-il pas vrai ? Mais c’est que, pour lui, tout ce qui n’est pas lui n’est pas… Victor Hugo, cet artiste en mots, cet homme-dictionnaire, n’a de comparable à son vide que son orgueil. Il n’y a que son orgueil, il n’y a que le sentiment de son moi qui puisse maintenant combler le vide de sa pensée.

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Ce poète, qui ne fut jamais qu’un lyrique, c’est-à-dire un égoïsme chantant, et qui s’est donné, et que les imbécilles ont pris, pour un poète dramatique, dont la première qualité obligatoire est d’être impersonnel, a, dans ses drames, poussé le monologue jusqu’aux dernières limites de l’abus. Charles-Quint y met des centaines de vers à s’éteindre le cœur ! Mais que sont les plus longs monologues de ses drames en comparaison des dix et vingt pages que vomissent, les uns après les autres, tous les personnages de l’Homme qui rit, dans leurs plus simples conversations ?… Quoi ! ils ont le temps et la patience de s’écouter, ces passionnés, au lieu d’agir, et ils ne songent pas à s’interrompre une seule fois ! C’est qu’Hugo ne s’ennuie jamais quand il s’entend parler, et que c’est lui — et lui seul ! — qui parle à travers toutes ces marionnettes de carton.

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Aussi, de cet égotisme effrayant, s’il ne finissait par être écœurant, il résulte, et il doit nécessairement résulter, que l’action et l’intérêt du livre sont parfaitement nuls. L’action, d’ailleurs, n’est qu’une piètre antithèse. Faire d’un grand seigneur un enfant volé qu’on a mutilé, et du bateleur mutilé un pair d’Angleterre, qui laisse là la pairie pour retourner à sa boite roulante de bateleur, telle est cette action, qui sautille, commune et capricante, par-dessus les dissertations et à travers toutes les impossibilités d’un conte de fée sans fée ; car on sait où l’on est dans la Belle au bois dormant de Perrault : on sait qu’on est dans le monde surnaturel de la féerie ; mais, dans l’Homme qui rit, on ne sait plus où l’on se trouve. L’auteur nous dit : en Angleterre. Mais quand, en Angleterre, au commencement du xviiie siècle, ce temps que nous touchons presque avec la main, il n’y a pas dans le palais d’un pair tout-puissant un seul domestique qui vienne quand il sonne comme un enragé, quand il se perd à travers les labyrinthes des salles et des salons de son palais absolument vide et où tout le monde doit dormir sans doute encore plus fort que dans la Belle au bois dormant, et que cette longue course à travers ces salles, comme à travers une lande ou une forêt, est inventée seulement pour nous ménager la surprise, au bout, de la baignoire et de la nudité de la duchesse Josiane, voilà qui doit détruire tout intérêt — même le grossier qu’on voudrait faire naître ! — par l’impossible. Et l’impossible n’est pas uniquement dans cet endroit du livre. Comme Hugo, il est partout… Il est précisément dans cette scène, la plus préparée, la plus travaillée et la plus indécente du livre, cette scène du viol (presque) de Gwynplaine (l’Homme qui rit) par cette duchesse Josiane, que l’auteur, l’ennemi des duchesses, a bâtie à la chaux et au sable de la plus audacieuse corruption. Cette scène, que j’accepterais sans bégueulerie si elle était passée aux flammes de la passion, purificatrices comme le feu, mais que j’accuse de la plus dégoûtante indécence, est surtout impossible par la raison que toute femme assez affolée pour, comme la femme de Putiphar, déchirer le manteau d’un homme, oublie tout, quand la terrible furie de ses sens l’emporte, ne songe point à parler alors, comme un vieux et froid faiseur d'éroticum, d’Amphitrite qui s’est livrée au cyclope, d’Urgèle qui s’est livrée à Bugryx, de Rhodope qui a aimé Phtah (l’homme à la tête de crocodile), de Penthésilée, d’Anne d’Autriche, de madame de Chevreuse, de madame de Longueville, et ne se livre pas, en ce moment décisif et décidé, au plaisir érudit de faire, qu’on me passe le mot ! tout un cours de catins. Il y a là, dans cette blanche peau de la duchesse Josiane, bourrée à froid de cantharides, un affreux pédant qui s’appelle Victor Hugo, et qui, de cette femme, rend tout à coup grotesque la tragique monstruosité ! L’impossible est aussi dans Gwynplaine, dans cet homme qui ne rit que parce qu’on lui a taillé au couteau un rire dans la face, et qui, dit l’auteur, faisait contagieusement rire, à se tordre, les foules rassemblées, dès l’instant seul qu’il se montrait. De toutes les sensations, en effet, que devait donner cet homme hideux, à la bouche fendue jusqu’aux oreilles et aux lèvres coupées sur les dents, ce n’était pas la sensation du rire, du rire communicatif et joyeux. Ceci n’est pas plus vrai que tout le reste ! C’était l’horreur, c’était l’épouvante, c’était le dégoût. Ce n’était pas, ce ne pouvait pas être le rire, et si, par une hypothèse que je n’accorde pas, cette douloureuse et cruelle hideur avait pu produire l’irrésistible rire, ce n’est pas du rire que peut naître jamais l’amour ni même le désir, et Josiane, sérieuse comme la passion et comme le vice, n’aurait jamais aimé Gwynplaine. Ainsi, encore là l’impossible ! et un impossible bien autrement compromettant que le simple impossible de l’événement, des circonstances, de la mise en scène, dont un habile homme ne se joue guères ; mais l’impossible de la nature humaine, la méconnaissance absolue des lois qui la régissent et dont, sous peine de faux et d’absurde, il est défendu — à n’importe qui ! — de se jouer.

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Victor Hugo, qui se croit tout permis, a osé s’en jouer, lui ! et à ce jeu, d’ailleurs facile, il a gagné de faire un livre toujours ennuyeux quand il n’est pas impatientant et incompréhensible. Et ceci, comme on voit, c’est ce que j’ai appelé « les entrailles même du livre ». C’est dans les entrailles que nous sommes ! Je pourrais, comme d’autres l’ont fait, me livrer à des critiques de détail, parler, moi aussi, de « la colonne vertébrale de la rêverie », citer, à mon tour, des phrases inouïes de préciosité insensée ; car Hugo a l’éléphantiasis de la préciosité, et produisant bien autrement le rire que l’Homme qui rit, et bien plus à coup sûr ! Je pourrais, comme on dit, chercher la petite bête dans un livre qui en est plein, de petites bêtes… Mais je dédaigne cette manière taquine de critiquer un homme, et je la laisse à mes pieds, par respect pour l’ancien talent d’Hugo. Je le traite en artiste fort, en homme qui doit savoir la nature humaine et la faire vibrer à commandement quand il lui plait ; mais qui, malheureusement, n’a montré dans son Homme qui rit ni art, ni âme, ni nature humaine ! Barbouillade et amphigouri, éclairés peut-être ici et là de cinq à six pages gracieuses ou éclatantes (tout au plus !), l’Homme qui rit — il coûte de le dire ! — pourrait déshonorer intellectuellement la vieillesse d’un homme qui n’a pas su se taire à temps, par pudeur pour des facultés faiblissantes...

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Voilà pour l’esprit ! Mais quant à la moralité de ce livre, dans lequel tout ce que le monde respecte à juste titre : les grandeurs sociales, les pouvoirs, les royautés, les aristocraties, les religions, les législations sévères, tout ce qui fut l’honneur de l’Histoire, est insulté, — systématiquement et résolument insulté, — je n’hésiterai point à dire qu’elle est basse. Victor Hugo fait avec sa plume comme Tarquin avec sa baguette ; mais les pavots qu’il coupe sont tous plus grands que lui, et voilà pourquoi il les coupe ! Les sentiments de l’envieux social, les flatteries aux peuples et même aux canailles, — cette aristocratie renversée des peuples, — par ce flatteur de tous les gouvernements, les uns après les autres, et à qui il ne restait plus qu’à flatter cela aussi pour être complet, circulent et respirent dans toutes les pages de ce roman, qui n’est peut-être qu’un prétexte à déclamations pourpensées au lieu d’être un livre d’imagination de bonne foi… Ah ! les hommes de génie sont de grands ingénus, mais quel est l’homme parmi les amis d’Hugo, et les plus grisés par l’opium qu’il leur verse, quel est l’homme qui pourrait croire ingénument à l’ingénuité d’Hugo ?… Qui pourrait croire à son ingénuité, même comme artiste ?… Hugo n’est et n’a jamais été qu’en grand Retors. Tout est rétorsion en lui, violente, réfléchie, volontaire, et cette rétorsion a quelquefois été puissante. Elle produisait de grands effets, dont les imaginations plus naïves que la sienne ont été dupes longtemps. Mais l’Homme qui rit sera l’homme qui dessille les yeux ! Ce crachat guérira les aveugles Victor Hugo, l’heureux joueur à la renommée qui faisait martingale depuis vingt ans, vient de perdre la dernière partie...

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Dans un article d’examen sur la Lucrèce Borgia d’Hugo, qui n’a inspiré le premier jour que de la curiorité, sans enthousiasme, et le lendemain que les grandes phrases d’une critique sans indépendance, nous avons touché cette question des Borgia, qui n’est plus à présent qu’une mystification de l’Histoire. Mais nous ne nous doutions pas qu’aux travaux historiques et critiques signalés par nous en passant, contre la grosse balourdise des crimes des Borgia, il allait s’en ajouter un autre, définitif, sur le chef de la hideuse famille, sur le serpent générateur de toute cette nichée de serpents...

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Nous ne nous doutions pas qu’un livre sur Alexandre VILe pape Alexandre VI et les Borgia. Première partie. Le Cardinal de Llancol y Borgia, par le R. P. Ollivier, des Frères Prêcheurs (Alhanel). achèverait d’un dernier coup le monstre postiche devant lequel les imbécilles et les hypocrites vertueux se sont indignés ou ont tremblé depuis trois siècles avec une émotion si comédienne ou si dupe, et qu’il serait solennellement envoyé à Victor Hugo pour refaire son éducation sur cette question des Borgia, et lui montrer qu’il est plus honteux pour le génie que pour personne d’être, à ce point-là, mystifié.

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Car il a été mystifié. Victor Hugo, poète et non pas critique, quoiqu’il ait voulu faire de la critique en ces derniers temps, ne s’est nullement inquiété de savoir si les Borgia étaient réellement bien les scélérats dans lesquels on les avait costumés. La probité d’Hugo ne s’est nullement inquiétée de cela. Poète, et poète dramatique, il a le sentiment de l’Histoire à peu près autant que son vieux complice, Alexandre Dumas, qui, lui aussi, s’est enfoncé jusqu’aux oreilles dans les Borgia, et s’est occupé de leurs crimes, non pour la scène, mais pour l’enseignement. Délicieux professeur ! Il y a un oiseau qui s’appelle l’engoulevent, qui vole le bec ouvert et avale le vent, symbole des badauds, et que Victor Hugo pourrait prendre pour ses armes. Mais l’engoulevent n’est qu’une grive en comparaison du poète dramatique qui avale, lui, des choses bien plus difficiles à avaler que le vent, quand ces choses peuvent se réduire en drame, en effets à produire, en applaudissements… Or, la Lucrèce Borgia d’Hugo est une de ces choses-là… Lucrèce Borgia avait été, comme son père Alexandre VI, arrangée de longue main, pour le scandale et pour l’horreur, par des drôles, ennemis de la Papauté, qui trouvaient joli de faire la Renaissance des crimes de l’Antiquité en même temps que la Renaissance littéraire ; et l’engoulevent dramatique avala cette Lucrèce comme Gargantua avala ses six pèlerins en salade, et nous la rendit, cette Lucrèce, en cette chose qu’on joue pour apprendre au peuple la véritable histoire. Il y avait pourtant un chef-d’œuvre qui aurait dû mettre la main sur l’épaule d’Hugo et l’avertir. C’était la dissertation de Roscoe.

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Et c’est là-dessus qu’il faut insister. Quand Victor Hugo fit sa Lucrèce Borgia, il n’était, pas le Victor Hugo d’aujourd’hui. Il n’en était alors qu’à son avatar Louis-Philippe, lui qui ne croit pas pour des prunes à la métempsycose ; car il s’est métempsycosé avec tous les régimes : restauration, monarchie de juillet, république, empire, re-république ! Pythagore n’était qu’un cul-de-jatte immobile, comparé à Victor Hugo ! En ce moment, dit-on, il pond et couve un Torquemada, qui ne sera certainement pas plus vrai que Lucrèce, ce Torquemada de son dernier avatar, de l’avatar de la république démocratique et de l’enragement contre l’Église. Je devine sans peine tout ce qu’il sera.

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Mais, du temps de Lucrèce Borgia et de Louis-Philippe, nulle raison que la démangeaison seule de l’applaudissement, nulle autre que la mendicité dramatique, pour dauber, comme l’a fait Victor Hugo, dans la Lucrèce de Burchard, de Guichardin, de Sannazar et de Gordon ! En vain, en regard d’écrivains si suspects, un grand poète, qui ne s’était jamais avili, celui-là, avait-il chanté les vertus de Lucrèce. Le poète

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Hugo ne tint aucun compte des paroles de ce poète qui s’appelait l’Arioste. Il aima mieux croire des polissons. L’histoire des Borgia n’est, en effet, comme elle a été inventée, racontée et admise par des imaginations corrompues, qu’une immonde et scélérate polissonnerie, et les polissons et les polissonneries sont plus dramatiques que la vertu, la dignité, les attitudes patriciennes, l’immobilité majestueuse des caractères qu’on retrouve toujours à la même place, aujourd’hui comme hier et comme demain ! Victor Hugo moula donc sa Lucrèce en pleine fange, — en pleine fange qu’il n’avait pas faite, en cela au-dessous du maçon qui fait le mortier dont il se sert. Pour lui, dans son drame de Lucrèce Borgia, il ne s’agissait que de Lucrèce ; mais par Lucrèce il atteignait à Alexandre VI, qui n’était encore, dans ce temps-là, qu’Alexandre VI pour Hugo, mais qui présentement serait pour Hugo, dans son avatar actuel, quelque chose de bien pis, s’il avait à en parler, qu’Alexandre VI, car ce serait le pape, et il fut seulement pour Alexandre VI ce qu’il avait été pour Lucrèce. Il dut éclabousser le père avec la fille, et il l’éclaboussa ; mais croyez bien que s’il recommençait son drame, il ferait mieux que de l’éclabousser ! Croyez bien qu’au terme où en est descendu Victor Hugo, même le livre que voici, tout concluant qu’il puisse être, ne lui ôterait pas la boue de la main !

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C’est un livre érudit et discuté, — un livre hardi, même contre les catholiques, qui, eux aussi, ont été dupes, quand ils n’ont pas été très lâches, dans cette question d’Alexandre VI. Aujourd’hui, en ce moment encore, un journal, le Correspondant, qu’on pourrait appeler à plus juste titre « le Trembleur », et qui s’imagine que la vérité a, comme lui, peur de quelque chose, trouvait imprudent — et l’exprimait — de toucher à ce sujet fétide d’Alexandre VI, fût-ce pour l’assainir, fût-ce pour éponger la mémoire de ce pontife des souillures qu’on a fait ruisseler sur elle ! Une telle opinion, si elle était respectée et pouvait triompher, ne serait, du reste, que la confirmation volontaire et éternisée de l’immense faute commise par un clergé qui avait des ordres savants à son service, et même des hommes de génie, et qui n’a jamais songé à répondre péremptoirement et carrément, une fois pour toutes, aux effroyables calomnies qui n’entamaient pas que la personnalité d’un seul pape, mais, aux yeux du monde, jusqu’à la papauté elle-même !

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Courbé, aplati, stupéfié sous l’ascendant de ces calomnies, le clergé, il faut bien le dire, a laissé imbécillement établir aux ennemis de l’Église — car ils l’ont établi — qu’Alexandre VI était la Trinité de l’inceste, de la fornication et de l’empoisonnement sur le trône pontifical de saint Pierre, et, chose inouïe et particulièrement lamentable ‘ il a fallu attendre jusqu’à ces derniers temps pour qu’un protestant — Roscoe — eût un doute sur ces monstruosités fabuleuses, pour que le doux Audin, qui n’était pas un prêtre, mais un laïque, s’inscrivît hardiment en faux contre elles, et pour que Rohrbacher, qui n’y croyait pas et qui les discuta en passant, avec une force de bon sens herculéenne, dans sa grande Histoire de l’Église, écrivît ce mot, qui sent la vieille épouvante, incorrigible, du prêtre : « Il faudrait, pour bien faire, qu’un protestant honnête homme allât jusqu’au fond de cette question d’Alexandre VI », — comme si ce n’était pas plutôt à un prêtre catholique que l’honneur d’un pareil sujet incombait !

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Les premiers conspirateurs contre celle d’Alexandre VI sont, aux yeux de son nouvel historien, les mêmes qu’aux yeux d’Audin et de Rohrbacher… Ce sont Burchard, le valet déshonoré et cassé aux gages, et Guichardin, que le sceptique Montaigne ne craint pas de traiter d’esprit pervers ; Burchard surtout, « ce Procope menteur d’antichambre, avec lequel, si ses contes étaient vrais, le profond politique Alexandre VI, ce grand discret, ne serait plus qu’un idiot ! » dit Audin. Mais Burchard et Guichardin ne sont plus les seuls. Ils ont fait souche. D’autres qui vinrent après eux se servirent du Diarium de Burchard et de celui d’Infessura, un anecdotier et un chroniqueur du même genre, et les altérèrent et les corrompirent...

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Ce fut encore l’anonyme de la Vie de Rodrigue Borgia, plus mauvais pour les choses scandaleuses que le Diarium de Burchard, et qu’un ami du protestant Gordon copia. Ce furent à leur tour les poètes du temps, comme Sannazar et Pontano, les Épigrammatistes et les Renaissants qui imitaient l’ordure antique, les Suétoniens qui voyaient partout des Césars et des vices à la façon romaine, et tous ces ennemis de l’Église qui n’attendaient que Luther pour se faire protestants. Enfin ce fut Leibnitz lui-même, protestant aussi, qui, malgré sa haute probité, ayant mis la main sur le Diarium de Burchard reconnut qu’il fourmillait de fautes, et néanmoins le publia ! Et cette conspiration contre la vérité et contre l’histoire, qui va de Burchard à Leibnitz, a encore passé par Bayle et par Voltaire, qui, un jour de bon sens, en a ri, pour arriver enfin à Victor Hugo, qui n’a pas le bon sens de Voltaire, — et qui n’en rira pas !

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Ira-t-elle plus loin ?… Je n’en doute pas. Mais seulement elle n’ira pas sans honte après cette histoire d’Alexandre VI qui, sans colère, l’a démasquée. Elle ira, maintenant, si elle le veut, le visage nu. Elle ne pourra tromper personne. Le moine déterminé qui a entrepris la réhabilitation d’Alexandre VI ne s’arrêtera pas. Il a commencé par innocenter l’homme dans le Borgia avant d’être pape, et cet homme-là était plus difficile à reconstituer que ne sera le pontife, vu à la lueur éternelle et pure, pour ceux qui osent le regarder, d’un irréprochable bullaire. À tout seigneur tout honneur, même dans l’erreur ! Cette première partie de cette histoire, je l’ai dit, a été envoyée à Hugo pour qu’il pût s’en servir, s’il en fait une, dans sa préface future de Lucrèce Borgia. Mais Victor Hugo, qui doit tenir à son scélérat d’Alexandre VI et à toutes ses petites exploitations dramatiques, Hugo y répondra-t-il ?...

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Malgré son grand nom révolutionnaire, le nouveau roman de Victor Hugo, qui vient d’éclater comme le dernier coup d’un fusil qui crève, ne fait déjà plus de bruit. Quand on se rappelle la tempête d’éloges ou de blâmes que soulevèrent les Misérables, on trouve bien froid et même indifférent l’accueil fait au livre d’un homme qui, de toutes ses puissances à peu près perdues, n’avait jusqu’ici gardé intégrale que celle de passionner l’opinion. C’est presque un enterrement… civil, non ! mais incivil plutôt. La Critique est-elle donc ennuyée à la fin d’entendre appeler depuis si longtemps Victor Hugo « le grand homme ?… » Est-elle blasée sur son génie ?.… Est-elle indigérée de ses œuvres ?… Sent-elle que le nombre de ses œuvres toujours s’accroissant, et l’auteur ne changeant pas.sa manière et ne se renouvelant jamais, car les hommes d’un grand génie ont parfois de ces avatars sublimes, elle — la Critique — ne se renouvellerait pas non plus en en parlant ?… Autrement dit, prévoit-elle que les redites de l’auteur lui imposeraient des redites à elle-même ? Perspective désagréable pour qui tient à intéresser.

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Songez donc ! Lorsque, depuis les Contemplations, par exemple, jusqu’à ce Quatre-vingt-treizeMichel Lévy., on a examiné, analysé, jaugé, jugé, caractérisé tous les livres qui ont paru de cet infatigable travailleur de la mer… littéraire, comment s’y prendre pour être neuf, quand il ne l’est plus, et pour ne point rabâcher, quand il rabâche ?… Il est excessivement difficile de parler maintenant avec agrément de Victor Hugo. Il n’a certainement pas percé la langue de la Critique avec un poinçon d’or, comme la Fulvie d’Antoine perça la langue de Cicéron, mais il l’a fatiguée. Or, si c’est beau de lasser la langue de la Renommée, lasser celle de la Critique est un peu moins beau.

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Et cependant, voyez l’inadvertance ! Si Hugo est toujours, littérairement, Hugo, dans son Quatre-vingt-treize, — et c’est ce que l’on peut en dire de pis, — il n’est pas moins vrai qu’à part sa manière si connue, qualités et défauts éternels, il nous donne le spectacle de quelque chose de très inattendu et qui a le droit de nous étonner. Sans doute, je savais bien que si Victor Hugo, l’Olympien du Romantisme, ne bouge pas dans l’Empyrée de son génie, il n’a pas tout à fait la même immobilité de dieu dans ses opinions, et que la statue de Memnon, à la bouche pleine de soleil et à laquelle il s’est comparé autrefois :

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n’a pas toujours eu le même soleil dans la bouche : qu’avant Napoléon il y avait eu le soleil de la vieille monarchie française et de sa restauration, qui ne dura qu’une aurore ; et après le soleil de Napoléon, qui l’a toute remplie, celui de la révolution, après lequel il ne pouvait plus guères sortir que la flamme révolutionnaire de cette bouche rotonde et. profonde. Du moins, je le croyais, et je me trompais, à ce qu’il parait ; mais je ne suis pas humilié de mon erreur. Par un revirement dont Dieu et Hugo ont seuls le secret, le soleil de la monarchie, qui ne lui semblait plus qu’un soleil de petite Provence, bon seulement pour réchauffer de pauvres vieux, est revenu jouer autour des lèvres sonores du Memnon de tous les soleils, et il leur a redonné une harmonie qui, ma foi ! pourquoi ne pas le dire ?… a trouvé de l’écho dans nos cœurs. Oui ! voilà la grande et la seule nouveauté de ce livre. L’inspiration du romancier (stupete, gentes !) dans Quatre-vingt-treize est plus monarchique que révolutionnaire, et l’on dirait, si on ne connaissait pas la versatilité de l’âme des poètes, que c’est là une espèce d’amende honorable faite, par un républicain dégoûté de ses républiques, aux pieds encore absents d’une monarchie qu’il sent venir !

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Et, en effet, il s’agit de Quatre-vingt-treize, n’est-ce pas ? et, chose particulière, il n’y a pas, dans ce Quatre-vingt-treize, le grand événement de Quatre-vingt-treize, celui-là qui data la révolution française : la mort du roi, ce crime sans pareil dans les annales de la France, et qui décapita la France ! ce crime incomparable dans les annales du monde, parce qu’il tua à travers un homme le principe qui fait vivre les nations, — le principe d’autorité !… On n’en parle que pour mémoire. On en dit deux mots en passant, et c’est tout. Et quels mots ! deux mots puérils, et traînés partout, sur la veste blanche du roi et la couleur du fiacre qui le porta à l’échafaud. G est que, au fond, le Quatre vingt-treize de la Révolution et de la Convention est bien moins la visée du livre de Victor Hugo que le Quatre-vingt-treize de la Vendée et de la Chouannerie, placées toutes deux sous ce titre charlatanesque de Quatre-vingt-treize tout court, par un auteur qui n’ose pas rompre, du premier coup, avec les siens !… Ah ! la Révolution ne sera pas contente ! Si son Tigre de Nubie n’est pas mort, il est bien malade.

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Car elle est toujours la même, la Révolution ! On la trahit toujours ! Et c’est la trahir, pour parler comme elle, que d’admirer ses ennemis, fussent-ils admirables cent fois ! C’est la trahir que d’inspirer, comme vient de le faire Hugo, de l’intérêt et de l’admiration pour ces choses scélérates et ces hommes scélérats, les hommes et les choses de la monarchie ! que de faire parler et agir avec toutes les raisons et toutes les noblesses les soldats de cette Royauté détestée, que Victor Hugo ne déteste peut-être plus… et les soutiens de cette religion bête qu’un homme d’autant de génie que lui, parbleu ! ne pratique pas, mais contre laquelle, du moins, il ne vomit plus ici le flot d’impiétés ordinaire… En ce roman de Quatre-vingt-treize, le royalisme de ses premières années, qui repousse dans Hugo, a porté bonheur à son talent. On peut se demander ce que serait le livre sans ce royalisme-là… Tout ce qui est royaliste y est sublime de langage et de conduite. Tout ce qui s’y trouve de révolutionnaire y est faux, déclamatoire, insignifiant et nul. Tout ce qui retentit le plus de beauté et de vérité historique dans ce roman, qui a la prétention aussi d’être une histoire, et où la donnée romanesque, la donnée d’invention, est d’une misère à faire pitié, c’est la monarchie, les idées et les plans de la monarchie, l’héroïsme de la monarchie. Le vrai héros de Quatre-vingt-treize, c’est Lantenac, c’est le marquis, c’est l’émigré ! Et ce n’est pas seulement un héros dans le sens le plus fier et le plus idéal du mot, mais c’est de plus l’homme d’État qui voit le mieux dans les nécessités du temps, et qui a raison — absolument raison ! — dans tout ce qu’il fait comme dans tout ce qu’il pense. C’est l’homme fort du livre, le mâle, le lion, auquel Hugo ne peut pas donner plus de génie qu’il n’en a, lui, Hugo, mais auquel il en a donné autant qu’il pouvait en donner. Lantenac, c’est Hugo lui-même. Si Hugo avait été jeune, Lantenac n’aurait pas été vieux. Devant Lantenac, l’émigré et le marquis, que sont tous les révolutionnaires qu’il a contre lui, devant lui, autour de lui, dans toute la durée du roman ! Ce qu’ils sont ? des pygmées, même Robespierre, même Danton, même

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Marat, qu’il nous fait voir une fois seulement dans une conversation qui les rapetisse en les gonflant (manière de rapetisser de Victor Hugo), et les rend grotesques, ces hommes terribles, ces dieux tonitruants de la Révolution, qui ne sont plus là que les marionnettes sanglantes de leurs ridicules vanités ! Évidemment ils sont sacrifiés au royaliste Lantenac, et le livre semble une Légende des Siècles de plus, — la légende du dernier siècle de l’antique et grande Monarchie française, — qu’Hugo l’ait voulu ou ne l’ait pas voulu ! S’il l’a voulu, c’est bien ; c’est une rentrée chez nous à mots couverts et que nous aimons à découvrir. Nous ne sommes point pour l’impénitence finale. S’il ne l’a pas voulu, c’est mieux. La Vérité a pris le poète par les cheveux et l’a violenté. Elle a été plus forte que Samson, et Dieu, qui, en somme, est le vrai Roi qui s’amuse, Dieu s’est amusé.

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Et c’est ici que revient la question littéraire, l’inexilable question littéraire, qui va nous obliger à nous répéter, puisque Victor Hugo se répète. Si supérieur que soit le roman de Quatre-vingt-treize, qui n’a que le silence, à ce roman des Misérables, qui eut le bruit, à ce livre d’un sujet qui était, celui-là ! une mauvaise action, à effet pervertissant, tout à la fois monstrueux et vulgaire, et qui emporta tous les niais de France dans un transport d’enthousiasme un peu refroidi depuis que les Misérables ont fait la Commune comme Hugo avait fait les Misérables, il y a cependant, il faut le reconnaître, dans le Quatre-vingt-treize d’aujourd’hui, tous les défauts et tous les vices de composition et de langage que nous avons reprochés aux Misérables, quand ils vinrent dépraver l’opinion et la littérature. Victor Hugo ne se corrige point. Il est au-dessus de toutes les corrections, même des siennes. On cite de lui un mot, que j’aime, du reste : « Je ne corrige jamais mes livres qu’en en faisant d’autres, » dit-il. Méthode fière ! Mais j’en voudrais mieux voir l’application dans ses œuvres. Elle n’y est point. Littérairement, le Quatre-vingt-treize n’a point corrigé les Misérables… J’y retrouve toutes les fautes immuables de cet homme immuable, même quand il change ses inspirations.

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Ridicule, oui ! Ce n’est pas respectueux, j’en conviens, de le dire d’Hugo ; mais il y force, parce qu’il l’est ! Tomber des scènes les plus impossiblement terribles jusqu’à la découverte du sexe d’un cloporte par trois enfants — un chef-d’œuvre de puérilité ! — donne à l’esprit une secousse qui, du coup, frappe de ridicule ce naturaliste en cloportes ! Rien de changé d’ailleurs ici dans les déportements de l’auteur des Misérables. La puérilité fut toujours un des caractères de sa manière. Quand il veut avoir de la délicatesse ou de la grâce, ce Du Bar tas, qui a lu Gongora, devient sur-le-champ puéril. Enfin, après le ridicule des détails niais et bestiolets, il y a de plus, dans ce Quatre-vingt-treize, l’odieux du pédantisme de l’érudition la plus assommante, la plus vaine et la plus déplacée, et l’odieux aussi de ce matérialisme insupportable, le fond même de la nature, je ne dirai pas philosophique, mais poétique de Victor Hugo, qui ne lui fait pas métamorphoser en or tout ce qu’il touche, comme le roi Midas, mais en matière, — même jusqu’à la langue, qu’il encombre d’images physiques et qui sous cette main épaisse perd de sa transparence, et même encore jusqu’aux sentiments les plus purs et les plus élevés de l’âme, et, par exemple, ici, la maternité !

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C’est la maternité, en effet, qui est le sujet du roman que Victor Hugo a inventé pour le mêler à cet autre et beau sujet d’histoire qu’il a si vaillamment abordé dans son Quatre-vingt-treize. L’héroïne romanesque, la maitresse-pièce du livre, pour les imbécilles qui le liront, c’est madame Fléchard ; le hors-d’œuvre, c’est Lantenac. Seulement, il s’est trouvé que, pour les connaisseurs, le hors-d’œuvre est l’œuvre, et que l’héroïne de la maternité gémissante, errante et idiote, car positivement elle l’est, est bien petite devant Lantenac, ce majestueux, de taille d’Histoire. Quoi qu’il en soit, du reste, la maternité, voilà le sentiment humain, à hauteur des cœurs de la foule, — car les sentiments qui font agir les hommes comme Lantenac ne sont qu’à hauteur de cœur de quelques-uns dans l’humanité, — la maternité, voilà le sentiment dont Victor Hugo, qui, pour le moment, crée des héros vieux et ne met plus d’amour dans ses livres, a voulu tirer des effets dramatiques et touchants… Mais en la peignant avec son matérialisme ordinaire, en l’expliquant avec ce matérialisme qui n’est plus uniquement poétique, mais philosophique par-dessus le marché, cette notion, il l’a déshonorée ! La notion qu’Hugo a de la maternité, et qui n’est pas d’hier dans sa pensée, — car madame Fléchard n’est qu’une variante en écho de la Sachette de Notre- Dame de Paris, — est une notion sans vérité et sans grandeur.

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Il l’avoue lui-même, avec une innocence qui ne se doute pas de son cynisme : « Ce qui fait qu’une mère est sublime, — dit-il textuellement, —c’est que c’est une espèce de bête. L’instinct de la mère est divinement animal. La mère n’est plus femme. Elle est femelle. Elle a un flair. Ses enfants sont ses petits. » C’est ainsi qu’Hugo parle dans son Quatre-vingt-treize. C’est de la maternité aussi grossièrement, aussi païennement entendue, que ce poète, qui fut chrétien, qui a été élevé par une mère chrétienne, qui doit avoir, puisqu’il est poète, l’instinct du beau pour vibrer aux grandes et belles choses et à la maternité chrétienne telle qu’on la trouve souvent dans l’Histoire, c’est de cette espèce de maternité physiologique, incomplète et basse, qu’il a cru pouvoir faire sortir une palpitante et idéale tragédie ! Mais la Fléchard, qu’il fait aboyer comme Hécube, qui était une païenne et qui aboya, au dire d’Homère, n’est, à tout prendre, qu’une chienne de maternité.

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Oh ! la vérité et la vie ! voilà ce qu’on trouve dans Walter Scott et Balzac, et ce qu’on ne trouve pas dans Hugo. On y trouve qu’il leur est profondément inférieur, lui, cet homme d’une puissance plus verbale que réelle, plus dans les images et dans les mots que dans les choses. Son infériorité continue dans son livre de Quatre-vingt- treize. Je n’ai pas voulu descendre, dans l’examen de ce livre, jusqu’aux chicanes d’une critique de détail avec un homme qui, comme l’auteur, est assez haut placé pour qu’on lui fasse l’honneur d’une critique qui relève plus de la synthèse que de l’analyse. Je laisse à découvrir le sexe des cloportes aux enfants. Mais je n’ai découvert, moi, dans ce nouveau livre, qu’un royaliste de plus, — un fier cloporte, du reste, pour les amis d’Hugo ! Je n’y ai pas découvert un Victor Hugo plus fort et plus vivant que celui que nous connaissions. C’est toujours à peu près le même Vaucanson littéraire, le même fort mécanicien. Son Lantenac, la plus grande figure de son livre parce qu’il ne l’a pas faite, — car Lantenac, c’est Charette, c’est Charette, avec les femmes de moins et les années de plus. — oui ! même son Lantenac a quelque chose d’exsangue et de métallique dans l’héroïsme qui crierait un peu à la manière des ressorts, si Hugo ne l’avait huilé et ouaté avec ces choses charmantes qu’on appelle la légèreté française : la plaisanterie devant la mort, l’élégance, le ton comme il faut de sa classe ! C’est la seule figure qui, si elle n’est pas tout à fait la vie, approche de la vie dans ce livre qu’on dirait sorti des ateliers de Birmingham. Je l’ai dit en commençant, voilà la très grande, mais seule nouveauté de ce roman de Quatre-vingt-treize, qui doit tout à l’ancien régime. Que Victor Hugo ôte son vilain chapeau mou — qui est le bonnet rouge d’aujourd’hui — à l’ancien régime ! Il lui doit de la reconnaissance. Il lui doit son Lantenac, et son Lantenac l’engage.

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Nous aurons peut-être un bon Torquemada !

./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml: Léon CladelLa Fête votive de saint Bartholomée Porte-glaive (Figaro 4 mai 1872). ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml:

Ils ne sont pas rouges, les ruraux… et en voici un écarlate ! Écarlate d’opinion, écarlate de sentiment, écarlate d’expression : toutes les intensités d’écarlate, il les a, quoique rural, ce rural endiablé ! Auteur déjà connu du Bouscassié, cette robuste églogue qui monte parfois jusqu’à l’épique, Léon Cladel publie à l’instant même un nouveau livre, de l’haleine du premier, plein de rutilance et de furie pittoresque...

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Cladel, qui est un paysan et qui s’en vante, et qui a raison de s’en vanter ; Cladel, qui s’est voué à les peindre à fond, et qui les a peints une seconde fois dans sa Fête votive de saint Bartholomée Porte-glaiveLemerre, avec une énergie plus grande encore que la première fois (dans le Bouscassié), s’est bien gardé, tout républicain qu’il puisse être, d’écrire sur ses deux volumes : « Mes ruraux » , qui serait ridicule, mais il a mis : « Mes paysans » , qui dit nettement que dans ses livres il ne s’agit exclusivement que des paysans de son pays.

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Adoration… c’est bien fort ; mais ce ne l’est pas trop pour exprimer le sentiment qui circule à travers le nouvel ouvrage de Cladel. Shakespeare a dit quelque part, en parlant d’un fort orage, que « le vent et la pluie se battaient à qui serait le plus puissant » . Eh bien, dans ce livre, le sentiment et le coloris se battent à qui sera le plus puissant, et ils s’exaspèrent l’un par l’autre ! L’auteur de la Fête votive de saint Bartholomée Porte-glaive — un nom de tableau bien plus que de livre — n’est, à exactement parler, ni un inventeur dans l’ordre du roman ou du drame, ni un esprit d’aperçu qui voit les idées par-dessus les images, ni un écrivain… littéraire. C’est un peintre, — un peintre à la plume, et à une plume trempée dans le vermillon, rivale acharnée du pinceau. Ce livre éblouissant n’est pas un livre fait avec les combinaisons propres à tout livre, mais un tableau pris du pied des choses, presque contondant de relief, presque poignardant de couleur. Les pusillanimes d’organisation, les vues ophtalmiques, les sens qui se croient délicats parce qu’ils sont faibles, se plaindront de la violence d’une œuvre qui, par la couleur et le style, rappelle Rubens et Rabelais ; mais moi, non ! Je tiens à honneur pour Cladel de lui signaler son origine, et je veux qu’aristocrate en art ce républicain en politique soit fier comme un paon d’avoir de tels aïeux ! Peintre à la Rubens et à la Rabelais, peintre de grande nature, peintre de kermesses, de foules, de ruées, de batailles, peintre du tempérament physique le plus impétueusement débordé, Cladel s’est trouvé républicain comme il est peintre, et pour les mêmes raisons. La République, pour ce peintre genuine, c’est un tableau, une suite de tableaux à la David, mais à un David chauffé à rouge. La République, ce sont des batailles, des fêtes votives aussi, des apothéoses. L’œil de Cladel fait grandiose l’objet en le regardant, et le républicain, chez lui, est tellement peintre, qu’il rajeunit et splendifie par la couleur les vieilles rengaines républicaines, quand elles lui tombent sous le pinceau. Magie du talent ! Les choses qu’il devrait le plus avoir en horreur, les choses les plus répugnantes à un grand artiste, les misérables vulgarités du Siècle, par exemple, il les inonde d’un flot de couleur qui les transfigure, comme la lumière d’or de Murillo ruisselant sur la teigne de son Pouilleux.

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Il est un génie de terroir. C’est le sol et le soleil de son sol qui l’ont fait, comme le vin. La patrie, cette patrie qui n’a que quelques pieds d’horizon et qui a porté notre berceau, qui nous entre par les yeux dans le cœur aux premiers moments de la vie, et qui est comme le cœur concentré de l’autre et grande patrie, est entrée trop avant en lui pour que son talent puisse exister sans elle. Comme Antée, il faut qu’il ait sous les pieds ce morceau de terre sacrée pour être fort… Malgré son talent herculéen de peintre, Cladel perdrait la moitié de sa palette s’il ne peignait pas son pays, ou si ce pays perdait lui-même ses mœurs, ses saveurs séculaires, sa puissante originalité. L’auteur du Bouscassié et de la Fête votive est un génie essentiellement autochtone. Il se rattache à la grande famille sédentaire des Burns et des Walter Scott, qui n’eurent pas besoin de s’en aller loin de leur pays chercher des inspirations pour en avoir… « Mes paysans, » dit-il. C’est qu’il les aime — comme on aime ! — même quand il les déteste, même quand il les accuse d’avarice (leur vice à eux), qu’il leur reproche et qu’il caractérise avec cette sanglante manière que Veuillot a prise un jour pour de la haine, et qui, au contraire, est de l’amour !… Les amants irrités sont terribles… Cladel ne ressemble pas à Balzac, qui a fait aussi des Paysans, lesquels, eux, n’étaient pas les siens, ni ceux d’aucun pays de France, excepté peut-être des environs de Paris.

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Et faites le jeu vous-même sur son livre, et voyez si Cladel est autre chose qu’un peintre ; mais un peintre d’une force infinie ! Dans ce livre, le républicain méprise hautement tout ce que les républicains exaltent. Il hait Paris ; il l’appelle « cette goule si cruelle aux âmes naïves ». Il le hait au nom des campagnes, ce Paris dont on voudrait faire la France tout entière, ou du moins la grande Commune de France ! L’esprit de ce peintre, qui comprend la diversité, ne veut pas de la monotonie égalitaire. Dans ce livre encore, le libre penseur est épris des mœurs que le Catholicisme a faites. Son Mage (une des grandes figures de sa Fête votive) n’est, au fond, qu’un prêtre catholique paganisé ; mais c’est d’un accent qu’une intelligence pénétrée de catholicisme pouvait seule trouver… Homme d’impression bien plus que d’opinion, Cladel reviendra par la plus belle des routes — celle du Beau — à la Vérité. Le républicain et le libre penseur apparaissent encore dans son livre, mais ils s’y noient dans la couleur au fond de laquelle ils vont sombrer, et, quand ce sera fait, rien ne troublera plus cette mer d’écarlate lumineuse.

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Signalons en finissant que la Fête votive est le premier livre littéraire, esthétique, désintéressé, qui paraisse depuis nos malheurs, et surgisse au-dessus de ce fourmillement de livres intéressés, publiés sur la guerre par des généraux qui n’ont imité Soubise que dans sa défaite, — car il se tut après Rosbach.

./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml: Le Comte de GobineauLes Pléiades (Constitutionnel, 18 mai 1874). ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml:

Ce n’est pas — comme on pourrait le croire — un livre d’astronomie ; c’est tout simplement un roman. L’auteur, qui n’en a pas cherché le titre dans la lune, mais à côté, est un diplomate pourtant, et des plus positifs, de notre globule terraqué. C’est un diplomate, et, si je ne me trompe, en fonctions dans ce moment même ; mais qui ne se soumet pas à la loi de ce beau silence conservateur qui régit la diplomatie comme la Trappe. Talleyrand, — trappiste singulier ! — qui n’avait que des monosyllabes quand il parlait, n’écrivait pas de son vivant, et ce fut sa gloire et presque son esprit… Il avait des secrétaires, même pour ses billets du matin ; et si ses Mémoires ne sont pas une mystification dernière, qu’on se rappelle qu’il leur infligea diplomatiquement trente ans de silence avant de paraître. Ces trente ans sont passés, mais le silence dure toujours !

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Gobineau, le comte de Gobineau, n’est point un diplomate de cette haute école du silence. La Trappe l’attraperait ! et nous aussi ; car il est spirituel. Ce n’est point une momie cerclée des bandelettes… de ses décorations. Il se permet d’être vivant. Ses secrétaires cachettent ses dépêches, mais il les écrit. Entre dépêches, il écrit aussi des livres, et des livres majestueux encore ! avec lesquels, pour un homme vivant, il semble trop ajuster l’Académie des Inscriptions, ce cimetière orné de ces momies dont il n’est pas… Il a, en effet, écrit une Histoire des Perses d’après les auteurs orientaux, grecs et latins, et les manuscrits inédits ! et les monuments figurés ! et les médailles ! et les pierres gravées ! Et encore une autre Histoire des religions de l’Asie centrale, dont Renan, à ce qu’il parait, est très content, ce qui la compromet un peu… Il y a même quelque chose de lui sur les écritures cunéiformes ! Aujourd’hui, pour se dégourdir de ces graves travaux qui finiraient par ankyloser Arlequin, il nous donne, à nous, superficiels, qui ne sommes pas des Renan (Dieu merci !), un roman, sous ce nom astronomique et surprenant de PléiadesPlon.. Un roman aussi étonnant que son titre, dans lequel le bout de l’oreille du diplomate qui n’est pas un âne perce sous la peau du romancier qui n’est pas un lion, car nous y avons une petite cour d’Allemagne et l’histoire de cœur d’un souverain qui abdique, non par amour de son peuple, mais par amour d’une petite personne de sa cour, absolument comme il le ferait dans un opéra-comique de M. de Saint-Georges. Tout le monde n’est pas Sylla. Il y a quelque temps, le roi Amédée abdiqua en Espagne et filait avec sa jeune femme au bras. Touchante image domestique ! Les romans contemporains doivent ressembler à l’histoire contemporaine ; mais avec l’idéal en plus. L’idéal, pour Gobineau, n’est pas, lorsqu’on est souverain, de s’en aller avec une femme, mais de s’en aller pour une femme.

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Mais l’esprit y est, dont j’enrage. J’aurais aimé qu’il n’y fût pas. Je les aurais préférées sans esprit, toutes ces bergeries. Gobineau a résolu un très joli, mais très impatientant problème : celui de raconter sans aucune niaiserie des actes niais. Il aurait pu déshonorer ces niaiseries, ces sensualités sentimentales, qui, pour être sentimentales, n’en sont pas moins des sensualités, et qui font qu’un homme qu’on veut faire admirer se décoiffe d’une couronne pour se couronner d’un jupon. Il aurait pu nous donner un roman mordant et profond, qui aurait coupé non plus dans le vif, mais dans cet énervé et ce lâche de la nature humaine qui a remplacé le vif ; mais il n’a su être ni le Tacite ni le Juvénal du roman. Cette belle place littéraire à prendre aurait pu le tenter cependant, car Gobineau est un esprit sérieux, de philosophie stoïque, et le stoïcisme est pour lui — il le dit en termes formels dans une thèse qui a de la fierté — un des plus nobles buts de la vie. Je ne crois pas même qu’il soit pour lui de but plus élevé, quoique, pour moi, il y en ait un ; mais Gobineau, qui ne nous a pas donné un seul signe de christianisme dans tout ce livre des Pléiades, ne se doute pas de celui-là !… Pour peu qu’on plonge et qu’on pénètre dans tous les endroits de son roman et qu’on cherche à l’éclairer par les idées morales de l’auteur, on ne trouve guères, sous des formes élégantes, qu’un stoïque en lui (voir son personnage de Gandeuil). Il ne l’est pas, bien entendu, à la manière de Talleyrand, dont l’imperturbable visage, disait l’empereur Napoléon, ne trahissait rien de ce qui se passait intimement derrière lui, mais utopiquement, sinon réellement, à la manière de Zénon et d’Ëpictète. Et c’est là le contraste… piquant (piquant pour lui !) de la nature de ce diplomate romancier, d’être, dans son livre, tout à la fois Zénon et Céladon, stoïcien et berger.

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Il a intitulé son livre : les Pléiades, — allégorie enfantine, qui n’est pas même juste. Car pourquoi les Pléiades, et non pas la Pléiade ? Est-ce qu’il va nous donner plusieurs livres comme celui-ci ?… Une Pléiade — si je l’entends bien ! — se compose de six ou sept étoiles, et vraiment nous n’ayons guères davantage dans le livre qui porte ce nom. Gobineau, qui pense, et avec juste raison, qu’on ne peut plus s’intéresser à l’histoire de la décrépitude et de l’avilissement continu des peuples actuels, et que le seul intérêt et le seul mérite appartiennent à quelques individualités supérieures, — étoiles (pour parler son langage) pointant encore dans un firmament dévas té, — nous a fait un livre à plusieurs héros, dont il a décrit les passions et développé les caractères. Mais il nous a trop parqués dans un monde d’aristocratie humaine créé par lui, et qui, en somme, n’est pas le monde de la réalité… « Il n’y a pas de minuit tissé d’étoiles », disait magnifiquement lord Byron. Les créatures inférieures, ténébreuses, misérables, imbécilles, brutales et perverses, qui sont le fond commun de l’humanité et se mêlent au jeu de son action, et le troublent et le souillent ou l’empêchent, je les cherche en vain dans ce livre, où je ne vois que des étoiles… Livre plus orageux et plus passionné, il est vrai, mais aussi chimérique, aussi fabuleux que le livre de l’Astrée, et, comme on ne s’intéresse pas à l’impossible, tout aussi vide d’intérêt que lui !

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Et qu’on me comprenne bien ! Je parle de l’intérét qui vient de l’ensemble du livre ; je ne parle pas de l’intérêt spécial, individuel, détaché de chaque histoire de ce Décameron d’histoires, quoique cet intérêt-là l’auteur l’ait bien dispersé en l’étendant à plusieurs héros placés tous au même plan, en un parallélisme qui leur fait tort les uns aux autres, dans ce livre sans perspective, sans hiérarchie, sans unité ; car toute hiérarchie bien faite s’achève et se couronne par l’unité, tout ce qui n’est pas unitaire dans les œuvres ou les institutions des hommes, tout ce qui s’y rencontre de multiple étant anarchique en plus ou en moins. Dans ce livre, à oligarchie de héros, de Gobineau, tous les héros ne sont pas des chevaliers Grandisson ou des Washington, — ce chevalier Grandisson de l’histoire, — mais s’ils ne sont pas tous des perfections absolues, au moins ils y sont des distinctions très grandes. Hommes et femmes : Louis de Laudon, Wilfrid Nore, Conrad Lanze, le vieux Coxe, Jean-Théodore, Harriet, Aurore, Liliane, etc., sont des patriciens et des patriciennes de l’humanité, à blason dans la tète et dans le cœur ; et ce sont, ne l’oubliez pas ! malheureusement, les seuls êtres actifs du livre des Pléiades. Tous s’y développent en s’y exhaussant. Tous y accomplissent merveilleusement leurs courbes humaines. Tous s’y conduisent en étoiles. Tous y sont des astres qui savent leur métier, âmes d’élite et de bonne compagnie ! C’est le contraire des moutons qui faisaient rêver Fontenelle, et parmi lesquels il n’y en avait peut-être pas un de tendre. Parmi ceux-ci, il n’y en a peut-être pas un de dur !

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J’ai rêvé aussi comme Fontenelle, mais autrement ; j’ai cru longtemps qu’il y en avait un. Ce n’était pas, il est vrai, un mouton de ce troupeau d’étoiles. C’était, ma foi ! plutôt quelque chose comme une chèvre capricieuse, fantasque, entêtée, enragée, endiablée, quoique du Nord, comme cinquante chèvres de Calabre, et qu’on aurait pu prendre, à certains moments, pour une tigresse, — une tigresse qui n’était pas marquée de la petite vérole comme Mirabeau, mais qui savait encore mieux que lui, ce grand comédien, jouer aux autres et se jouer à soi la comédie ! La comtesse Tonska est le chef-d’œuvre des Pléiades. C’est le caractère le mieux venu, le mieux suivi, le plus étudié de tout le roman. Elle est très moderne et très de son pays, cette slave, cette polonaise mêlée de russe, et elle fait beaucoup d’honneur à l’ethnographie de Gobineau, qui n’a pas voyagé et qui n’est pas diplomate pour des prunes ; car ce n’est pas une prune que cette femme-là ! J’ai le malheur et la dépravation de l’aimer. Seulement, voyez la bergerie éternelle ! la chèvre et la tigresse s’apprivoisent, la femme fausse devient vraie, la comédienne devient public, l’insensible imperméable à l’amour (c’était si joli et si atroce !) huit par être pénétrée par le sentiment qu’elle inspire. Le peu de fer qu’il y avait dans la ouate plus ou moins enflammée de ce livre s’amollit et se fond,— et tout est bien qui finit bien ! comme dit Shakespeare, et eux, tous ces êtres distingués, — distingués à impatienter ! — finissent délicieusement par des mariages d’amour, comme dans les Contes de fées, et ils poussent le bonheur jusqu’à n’avoir pas beaucoup d’enfants, car Jean-Théodore, qui a abdiqué par amour, n’en a qu’un. Certes ! le romancier, par trop aristocrate, qui a trié sur le volet de son roman de tels personnages et de telles aventures, est un optimiste, à coup sûr ; mais, allez ! il n’est pas que cela. Tous les contrastes dansent des mazurkas superbes dans Gobineau ! Après le diplomate, nous avons vu le savant ; avec le stoïcien, le berger. Voici l’optimiste, et vous allez voir le misanthrope. Car il est misanthrope, Gobineau, comme doit l’être tout homme de cœur et d’esprit qui a passé trente ans, et on les a passés deux fois quand on est diplomate, quand on a aux mains— à ses blanches et irréprochables mains — de la malpropreté des hommes et des affaires, de cette infâme cuisine politique qui fait mal au cœur aux estomacs les plus solides ; il est misanthrope, et c’est la plus belle plume de son aile que cette misanthropie, qui donne à son accent toute sa profondeur et à son talent toute sa vérité.

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Tel est le style de Gobineau quand il se mêle d’être misanthrope. Eh bien, la main sur le cœur, comme l’y mettait Talma dans Manlius (laissez-moi vous l’y mettre !), que dites-vous de cette misanthropie ? Pour un diplomate qui doit être la discrétion même, quelle indiscrétion ! Pour un glaçon de diplomate, quelle flamme indignée ! Pour un diplomate épinglé, musqué, monosyllabique et cravaté de blanc comme Talleyrand, quelle magnifique débagoulade ! quel rugissement ! quelle gueule de lion ouverte à la Mirabeau ! Après un si terrible passage :

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vous ne pouvez plus douter, j’imagine, qu’il y ait un misanthrope, et le plus corsé, et le plus bronzé et le plus carabiné des misanthropes, dans l’auteur singulier de ces singulières Pléiades, dans le berger de ces Pléiades qui a cessé d’être tendre, dans le stoïque de ces Pléiades qui a cessé d’être impassible, et un misanthrope par-dessus et par-dessous toutes les autres choses qu’il est dans son livre, ce kaléidoscospe qui tourne tout seul ! Jamais la misanthropie d’Alceste, qui n’est après tout qu’une boutade de salon laquelle n’a jamais crevé le plafond, jamais celle de La Rochefoucauld, qui n’est que de l’égoïsme aux caillots biliaires dans le ventre, ni celle de La Bruyère qui n’est qu’un chagrin d’homme vieilli, faisant payer au monde le regret caché de n’être plus jeune, ni celle de Rousseau qui n’est que la révolte d’un laquais contre sa livrée, ni celle plus cruelle de Chamfort qui hachait, avec les couteaux à dessert des soupers qu’il faisait chez les grands seigneurs de son temps, la gorge d’une société assez bête pour la lui tendre, comme il se la hacha à lui-même avec son rasoir pour s’éviter l’échafaud, ni enfin aucune des misanthropies célèbres qui ont laissé leur empreinte sur notre littérature et l’ont marquée ou du sillon brûlant de la colère ou du sillon froid du mépris, n’ont l’étoffe, l’étendue, le complet, et, qu’on me permette ce mot ! le radicalisme intégral de cette misanthropie, qui ne tombe plus ici maigrement sur une société ou sur l’homme d’une société, mais sur l’humanité tout entière, et que dis-je ? sur l’essence même de l’humanité ! Le misanthrope que voici n’est ni d’une caste, ni d’un salon, ni d’une cuisine, ni d’une bâtardise, ni d’une vieillesse, ni d’une laideur, ni d’une infirmité, ni d’une humeur quelconque, ni de tout ce qui fait d’ordinaire les misanthropies, même les plus farouches et les plus sauvages, mais c’est le misanthrope désintéressé, le misanthrope absolu, le misanthrope de l’Histoire ! Par ce temps d’inepte philanthropie, c’est le misanthrope de la Philanthropie se détachant, pour le juger, de l’insolent tout le monde, et les gens d’esprit qu’il venge des sots par sa misanthropie — des sots, ces affreux étouffoirs par le nombre ! — doivent ardemment l’en remercier.

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Du reste, c’est probablement cette misanthropie éloquente qui fait de l’auteur des Pléiades l’optimiste que je lui ai reproché d’être. Quelquefois les antithèses s’engendrent. A. le bien prendre, un misanthrope n’est qu’un optimiste renversé, un optimiste désespéré, qui jette les hauts cris. Par dégoût du monde tel qu’il est, dégoûtant moralement, intellectuellement, esthétiquement, de toutes les manières, l’esprit donne un coup de pied à cette fange, comme à un tremplin, et remonte, pour se désouiller, vers les sphères bleues et constellées. Afin de mieux fuir cette démocratie dévorante qui s’étend sur le monde comme le cancer dont il doit mourir, on se réfugie et on se calfeutre dans l’aristocratie des exceptions humaines. On monte dans les Pléiades. On invente des sociétés idéales et l’on écrit des pages charmantes, mais charmantes comme la femme qui caresse sa chimère. Malheureusement, c’est une chimère ! Et ce n’est pas tout. Dans le monde trop rare qu’on a inventé, dans cette bergerie céleste où du moins on voudrait un loup, on introduit les deux choses les plus rares, et qu’on voit le moins présentement dans ce monde qu’on méprise et qu’on a raison de mépriser, — le stoïcisme, qui est le christianisme de ceux qui ne sont pas chrétiens, et l’amour, qui n’existe plus que de nom dans une société athée à tout, jusqu’à l’amour !

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Ainsi, résultat singulier au milieu de toutes ces singularités, la misanthropie de l’auteur des Pléiades, qui n’est peut-être que de l’aristocratie naturelle exaspérée, est encore la meilleure explication qu’il y ait à donner de son livre. Je l’ai dit : au point de vue de la Critique littéraire et de la construction de l’ensemble, c’est un livre mal fait ; il n’en faut plus parler. Les diplomates, ces hommes de l’action, n’ont guères le temps, je crois, de s’asseoir dans leur rêve et de le réaliser comme les artistes qui ne bougent pas du fond du leur. Mais si le livre est littérairement manqué, l’homme qui l’a écrit a des facultés littéraires quelquefois puissantes, souvent délicieuses, lorsqu’il échappe à quelques affectations de style retrouvées ici et là dans des phrases trop coquettes, et qui sont (ces affectations) la conséquence forcée de l’exquisité voulue, du trop de raffinement dans la conception et dans les sentiments. L’air ne suffit pas à Gobineau, il lui faut de l’éther ! Et, remarquez-le bien toujours ! c’est encore ici que sa misanthropie, qui le fait se retrouver si homme d’accent à quelques endroits de son livre, l’arrache à cette sirène dangereuse, mais qui, au moins, a le charme de n’être pas vulgaire, qu’on appelle la préciosité. Gobineau est un écrivain de belles pages. Il a le brillant des détails. S’il n’a pas l’imagination créatrice du poète, c’est-à-dire du faiseur, il a celle de l’expression, qui est aussi de l’imagination de poète, mais de poète qui sent et qui vibre au lieu de créer. À sa misanthropie on comprend qu’il soit observateur ; il n’est même misanthrope que parce qu’il a observé, et cette observation, très spirituellement pénétrante, est, au fond, celle d’un moraliste qui fait prévoir le moraliste futur. Je crois que là est la vraie pente, la vraie vocation de cet esprit qui s’est plus cherché que trouvé en ces tâtonnements de talent qui, pour les autres, auraient été des réussites. Il y a, si je ne me trompe, dans Gobineau, un La Bruyère enveloppé qui ne demande qu’à sortir avec armes et bagages, c’est-à-dire avec ses différences de style et d’originalité. Les quelques portraits qu’on rencontre dans les Pléiades montrent bien qu’il aurait, s’il la développait, la puissance du portrait. Qu’il descende donc de ses Pléiades, qu’il replace ses pieds sur le terrain de la réalité (cela ne lui sera pas difficile puisqu’il est diplomate !), et qu’il nous fasse une galerie de portraits ou un volume de Caractères !… Par sa fonction, Gobineau côtoie l’histoire de tous les jours. Qu’il nous donne donc de l’histoire, mais de l’histoire vivante, et non plus de l’histoire morte, de l’histoire cadavre, que toutes les académies du monde qui se croient des thaumaturges ne sont pas capables de ressusciter ; qu’il nous peigne les figures historiques qu’il rencontre et qu’il juge à travers sa diplomatie. Je m’imagine que ce serait infiniment piquant, et cela pourrait être grandiose. Qu’il écrive même, s’il veut, comme Talleyrand, ses Mémoires ; mais qu’il ne mette pas, comme Talleyrand, trente années à les publier.

./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml: Madame Paul de MolènesL’Orpheline ; Monsieur Adam et Madame Ève ; Plon (Constitutionnel, 29 juillet 1878 ; Triboulet, ler août 1881). ./barbey-aurevilly/barbey-aurevilly_voyageurs-et-romanciers.xml:

Et ce n’est pas d’hier non plus qu’on l’apprécie. Qui ne se souvient de l’effet qu’il y a quelques années produisirent, dans la Vie Parisienne, — un journal hardi, trop hardi peut-être, non pour moi, mais pour les bégueules que j’adore ! — des articles… Non ! ce n’étaient pas des articles ; laissons ce terme d’un journalisme odieux ! Et ce n’étaient pas des études non plus ; ce serait trop pédant pour ce que c’était I Je cherche un mot… mais quand une chose est nouvelle et surprenante, on ne le trouve pas… Mettons, en attendant qu’on le trouve, que ce fussent des comédies, des petites comédies de deux minutes, mais troussées et si vite et si bien que cela ne pouvait pas s’appeler « Un spectacle dans un fauteuil », — le fauteuil aurait été de trop. On n’aurait pas eü le temps de s’y asseoir. On n’avait que le temps de lire ; car celui-là on le prenait. On aurait lu sur la pointe des clochers ces choses légères, qui marchaient elles-mêmes — bien souvent — sur cette pointe. Et, en effet, le caractère de ces lilliputiennes comédies, c’était la faculté très inattendue, dans un journal très hardi et qui, comme un postillon de noce, n’avait pas peur de verser dans toutes les ornières, de se risquer avec une grâce incomparablement audacieuse et… heureuse sur les bords les plus glissants de cet abîme de l’indécence qui fait tourner la tête aux imaginations pudiques, et de se retenir… et de n’y tomber jamais… Est-ce assez rare, cela ?… Alfred de Musset, le poète, le patricien et le dandy, lui, y serait tombé, et même il y serait tombé en faisant le beau, comme le Gladiateur antique. Octave Feuillet, à la feuille de vigne vertueuse, n’aurait jamais osé s’y risquer. Une femme seule — mais spéciale, mais organisée tout exprès, — pouvait avoir cette étonnante souplesse qui permet d’aller aussi loin qu’on veut dans les choses… dangereusement vives, et, tout à coup, de s’arrêter net, cambrée sans effort et délicieuse d’équilibre, — comme une danseuse sur un vase étrusque, — à l’extrémité de ce toit !

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Et la femme qui signait alors ces choses inouïes de tact et de ton, et de possession de soi, d’ans le danger voulu et couru, les signait tout simplement « Ange Bénigne », deux noms dont le second est celui de Bossuet, singuliers tous deux pour une femme qui ne se piquait alors d’écrire ni des choses précisément angéliques, ni des choses précisément épiscopales… Bien souvent même elle ne les signait pas. Et qu’avait-elle besoin de les signer ? On la reconnaissait à sa manière. Impossible de se tromper. Depuis Ha-milton, rien de pareil ne s’était vu dans les lettres françaises. Marcelin, le plus fin des fins, — même sans crayon, — sentait bien que le bijou le plus précieux de son écrin de la Vie Parisienne était cette plume qui donnait, sans inconvénient, de petites palpitations à ses abonnées vertueuses, et arrêtait à temps ces palpitations après avoir mis au front des liseuses une rougeur qui les embellissait… Embellir ses abonnées, quelle bonne fortune pour un directeur de journal !

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Elle l’a appelé l’ OrphelinePlon., — et elle aurait pu l’appeler d’un autre nom, et même de plusieurs autres noms ; car toutes les femmes qui apparaissent et qui vivent dans son roman valent en intérêt celle qui est l’héroïne du livre indiquée par son titre. L’Orpheline de madame Paul de Molènes n’est pas assez en premier dans son livre. Elle lui a donné trop de rivales dans l’imagination du lecteur. C’est une richesse, mais c’est une richesse qui nuit à l’unité du roman, et qui éparpille et disperse l’intérêt que l’art aurait été de concentrer… La femme du monde experte qu’est madame de Molènes, cette observatrice qui a des observations de rechange toujours à son service, s’est trop souvenue des femmes qui ont passé devant elle, et elle en a mis trois autour de son orpheline, qui, sans être orphelines, ont plus de charme que celle qui l’est, et même, sur les trois, il en est une — Hélène — qui, selon moi, en a beaucoup plus ! L’orpheline, nommée Madelaine, dans le roman, est madame Raison et Caractère, mais Hélène, qui est madame sans raison et sans caractère, est, de cette gerbe de trois femmes, la plus vraie, la plus humaine, la plus femme, et celle qui plaît davantage : je dirai tout à l’heure pourquoi… C’est ainsi que pour un premier roman (un coup d’essai), nécessairement d’une certaine étendue, madame de Molènes nous en donne trois, mais trois dans cette manière raccourcie qui, jusque-là, avait été la sienne. Elle croise trois écheveaux dans son livre, et souvent elle les coupe quand, emmêlés, ils la fatiguent. Elle fait comme Alexandre. Couper, c’est sa façon de démêler !… Voilà le défaut de son livre, et il faut bien le lui dire, puisqu’elle se destine au roman. Et, d’ailleurs, pourquoi ne le dirait-on pas ? Quand on a affaire à un talent aussi prouvé que celui de madame Paul de Molènes, on n’a pas, vis-à-vis d’elle, l’embarras d’une critique forte, et on doit lui en faire honneur. D’autant que ce talent prouvé, habitué à ces choses courtes qui sont des chefs-d’œuvres et qui sont peut-être plus difficiles que des œuvres de longue haleine, sauve les défauts d’une composition encore malassurée par la grâce des détails, qui sauve toujours tout ; car nos livres ressemblent à nos âmes, et c’est la grâce surtout qui donne le Paradis De la grâce ! elle en a ici comme elle en avait là-bas, — à la Vie Parisienne ; mais puisque je suis en train de critiquer, sa grâce d’ici n’est que la moitié de sa grâce de là-bas. C’est la grâce attendrie et mélancolique qu’elle avait aussi à la Vie Parisienne, quand cela lui plaisait de l’avoir et qu’elle voulait toucher au plus profond et au plus délicat du cœur ; mais malheureusement ce n’est plus ici la grâce gaie, qui effleurait, sans se cabrer, les choses scabreuses, et donnait aux prudes de ces jolies terreurs dont elle les délivrait toujours ! Madame de Molènes, par un scrupule incompréhensible avec un esprit de tant d’aplomb dans la légèreté, n’a pas voulu introduire à travers les sentimentalités de son Orpheline ce genre de gaîté et de ton, la qualité première de son esprit et qui en sera la fortune. Elle a projeté de faire, avant tout, un roman sentimental. Elle connaît son temps, cette femme acérée. Son insensible temps est malade d’une sentimentalité affectée, quand elle n’est pas niaise. Elle a cru mieux, comme cela, pêcher au succès… Mais moi qui me soucie peu du succès, et qui ne vois dans une œuvre que la puissance qu’elle atteste et que le talent qu’on y a mis, j’aurais aimé à retrouver ici tout entier, dans des proportions plus larges et avec des touches plus profondes, l’esprit qui a écrit tant de pages adorables de hardiesse réussie et trouvé ce trio charmant de Mathilde, Anna et Satin de la Vie Parisienne ! Satin surtout ! ce rêve de Satin qui est une création, comme l’Hermaphrodite antique ; Satin, ce type doué d’un épicurisme et d’un platonisme qui ne savent pas plus où ils commencent et où ils finissent que ne le savent les teintes de l’arc-en-ciel ; Satin, le sigisbée incomparable, le sigisbée sans amour, mais non sans plaisanterie, et comme l’Italie, dans sa vie séculaire, n’en a jamais produit un. C’était réservé à la France. Ah ! n’être que sentimentale comme tant de gens peuvent l’être, quand on est intellectuellement de la race des Hamilton, des Grammont, des princes de Ligne, ce que personne ne peut être si Dieu ne s’en est pas mêlé !… Madame de Molènes a fait comme le Charles Moor des Brigands de Schiller, qui se lie un bras à un arbre pour combattre et mieux prouver sa force… Mais la force, chez les femmes, c’est la grâce, et pour avoir toute leur grâce il leur faut les deux bras… Que dis-je ? Il les leur faut pour tout !

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Et voilà ce que j’avais à reprocher au roman de madame Paul de Molènes, mais, avec tout ce qu’il n’a pas et pourrait avoir, ce n’en est pas moins un livre qui va monter, d’emblée, au premier rang des productions contemporaines, tout en tranchant vivement sur elles, car il ne leur ressemble pas. Les dons d’esprit de l’auteur de l’Orpheline ne sont, en effet, ni de cette société ni de ce siècle, quoique madame de Molènes comprenne mieux que personne et ce siècle et cette société. Elle les comprend et elle s’en moque, — et c’est là ce qui lui donne tant de piquant et d’ironie quand elle les peint. Elle n’est pas dupe de ses modèles. Cette femme du monde, qui a glissé de son salon dans la Vie Parisienne par la pente douce d’un esprit élégant qui inclinait vers une littérature de son sexe et non pas du nôtre (heureusement pour elle !), n’est ni un Bas-bleu, ni une athée, ni une démocrate, ni tout ce qu’on est maintenant avec luxe. Madame de Molènes est, d’essence, une femme comme il faut, — un genre de femme qui existe bien encore quelque part, mais pas dans la littérature ! Et c’est même la femme comme il faut qui confisque l’artiste quelquefois en elle (comme, par exemple, dans ce roman de l’ Orpheline). Mais lorsque les gouvernements sont très intelligents, je leur pardonne très bien leurs confiscations ! La femme comme il faut s’atteste ici de toutes les manières : par la pensée, le sentiment, la forme. C’est la femme comme il faut, ce n’est pas la femelle moderne et ornementée de littérature orgueilleuse qui a pu écrire cette noble phrase, qui est un aperçu : c Quand, par la mort ou un changement dans les rôles gui échoient à chacun ici-bas, la femme devient chef de famille, elle perd de ses qualités sans acquérir celles qui lui seraient indispensables. » Et plus loin : « L’influence de la femme chef de famille se sent encore et d’une façon funeste après plusieurs générations. Où il faut de l’équité, elle a mis de la passion. Dans les décisions les plus importantes, elle s’est laissée aller aux mille contradictions qui sont dans sa nature, » Enfin, il n’y a que la fierté d’une femme comme il faut, ayant horreur des livres modernes et des grossièretés de l’adultère, pour que celle-ci — hardie comme une princesse douairière ! et sûre de soi — n’ait pas osé en décrire un… Elle en dit les commencements, mais elle ne l’achève pas. Répugnance d’instinct ! Et voilà du reste son roman, son roman véritable, qui n’est pas l’Orpheline, mais l’adultère interrompu, mais la brebis perdue qui d’elle-même, et avec une énergie et une volonté que n’ont pas d’ordinaire ces brebis de femmes, rentre courageusement au bercail !

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Oui ! c’est là le roman, supérieur aux deux autres et surgissant tout à coup d’entre ces deux autres, dans ce livre de l’Orpheline, et celui-là est véritablement exquis !… Au lieu d’être simplement exquis, il aurait pu être profond et superbe, s’il eût été seul dans ce livre, et si l’auteur, qui a des ongles assez beaux et assez bien taillés pour être des griffes, avait appuyé davantage, de ces ongles-là, sur son sujet. Hélène, qui intéresse au moins par ses défauts, — parce qu’elle est une femme très bien observée de ce temps anémique et épuisé, qui n’a plus de passion réelle, qui voudrait en avoir ou s’en donner et qui ne peut, et qui n’a pas même la rage de son impuissance, — Hélène est, en somme, un type qu’on ne peut admirer que parce qu’il est ici admirablement exprimé ; mais, tel qu’il est cependant, il nous prend plus fort, à cause de sa réalité, que le type de l’Orpheline, de cette impeccable Madelaine, qu’on pourrait appeler la mécanique du devoir continu, remontée par son père pour sonner le dévouement et les services à rendre à toute heure de jour et de nuit. Et, de fait, cette fille du dévouement et du désintéressement sans effort est d’un pédantisme de vertu si raide qu’on est tenté de se demander comment madame de Molènes, cette gracieuse qui doit se moquer de tous les pédantismes, ne s’est pas moquée de celui-là avec la finesse habituelle de son ironie. Hélène elle-même, malgré sa réalité, Hélène, avec son mariage vaniteux de fille qui veut être mariée seulement pour être mariée, et sa mesquine jalousie de sœur, finirait peut-être aussi par nous détacher d’elle si son roman, comme celui de tant de jeunes filles, s’arrêtait platement au mariage. Mais derrière le mariage il y a l’adultère, — l’adultère, cette idée commune à tous les romans de ce temps qui n’a cherché qu’à le poétiser ! Et c’est de cette idée retournée de l’adultère que madame de Molènes a su tirer un effet de l’intérêt le plus inattendu et de la plus spirituelle moralité.

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Cet esprit charmant, qui reste charmant jusqu’au bout, est ici sorti de toutes les routes vulgaires. Il s’est bien gardé, lui, de poétiser l’adultère ! Il n’en a fait ni une poésie, ni une passion fatale, ni une douleur, ni un remords, ni un repentir, ni un dégoût après l’ivresse, ce qui serait une poésie encore. Madame de Molènes en a fait mieux et moins que cela, tout en demeurant dans la donnée de son esprit. Elle en a fait la faute rêvée, voulue, mais, je l’ai dit, inachevée, par un cœur coupable qui se rejette dans son innocence. Elle en a fait la coupe versée, remplie jusqu’aux bords, approchée des lèvres, respirée, savourée, et, toute pleine, jetée par la fenêtre ! C’est le contraire de la vieille sagesse des nations : le vin est tiré, il faut le boire. Le vin est tiré et on ne le boit pas ! Je ne sache rien de plus original que ce développement en retour d’une passion qui s’élancait comme un navire chauffé à toute vapeur ; je ne sache rien de plus direct et de plus frappant que cette leçon donnée ainsi, par cette moraliste délicate et subtile qui n’a pas l’air de la donner, que cet adultère puni par lui-même, mais avant d’être consommé. Originalité qui ravit les haïsseurs des idées communes, mais qui, à la réflexion, n’étonne pas dans l’auteur de l’Orpheline, — dans l’audacieuse de la Vie Parisienne, dont le procédé ordinaire est d’aller toujours aussi loin que possible dans la difficulté et le danger et de s’en tirer toujours, d’effleurer la crête de ces choses qui, en forçant d’un rien — de l’épaisseur d’un cheveu ! — la situation ou le mot, seraient de l’indécence, et qui les rase, comme le martin-pêcheur rase l’eau, sans y entrer jamais, sans y mouiller le plus petit bout de son aile… Son Hélène, dans un tout autre ordre de faits, agit absolument comme elle. Il est impossible d’être plus perdue sans l’être tout-à-fait ! L’auteur a entassé les difficultés pour les vaincre. Le détail de cela est prodigieux.

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Il faut lire… Mais à cela près des connaisseurs, qui font pour moi le seul succès dont on puisse avoir la fatuité, la supériorité d’un talent comme celui de madame de Molènes sera-t-elle sentie ? Cette supériorité est si fine, si aristocratique, si féminine surtout, pour un temps si épais, si égalitaire, si gros homme ! Elle été sentie pourtant à la Vie Parisienne ; mais elle l’a été précisément pour ce qui manque à l’Orpheline, — la gaîté du trait et son risque heureux. Et qu’importe ! du reste, puisque celle qui l’a eue en a toujours la puissance. Elle la reprendra bien un jour. Elle nous donnera bien un jour quelque roman avec ses facultés complètes… Il faut qu’elle ne soit ni l’Orpheline ni la veuve d’aucune. Qu’elle les garde toutes et s’en serve ! C’est le conseil que la Critique doit donner à madame Paul de Molènes, dans l’intérêt de sa gloire future.

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Et non seulement celle-ci s’est blottie dans l’ingénieux fauteuil inventé par Alfred de Musset pour se passer du théâtre, mais elle l’a élargi pour mieux s’y mettre et pour s’y étendre. C’est vraiment ici que nous avons un spectacle dans un fauteuil ! Qui sait ? Peut-être que le fauteuil d’Alfred de Musset n’était pour lui qu’un fauteuil d’attente qui précédait le théâtre ? Il n’est pas bien sûr, quand Alfred de Musset écrivait son Spectacle dans un fauteuil, qu’il ne guignât pas du coin de l’œil le théâtre, qu’il traitait alors comme on traite les femmes qu’on prend parfois avec du dédain. Si vous relisez avec attention les pièces qui composent le délicieux Spectacle dans un fauteuil d’Alfred de Musset, vous verrez qu’il n’y a rien dans ces pièces, si nonchalamment insouciantes des règles de théâtre, qui puisse empêcher de les y jouer, et aussi les y a-t-on jouées, et avec quel triomphe ! Et peut-être dès les premiers instants Alfred de Musset en voyait-il déjà les représentations dans l’avenir ? L’œil d’un poète, c’est l’œil d’un voyant. Mais en ce nouveau Spectacle dans un fauteuil, rien de cette transposition du fauteuil au théâtre n’est possible. Le spectacle reste dans le fauteuil et n’en peut pas bouger. Pour cela, la femme à qui nous le devons a mêlé aux dialogues piquants de sa comédie des analyses de romancier, et elle a écrit un livre composite, qui n’est ni comédie ni roman, mais qui est une chose adorable faite avec les deux.

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Cela s’appelle Monsieur Adam et Madame ÈvePlon., et c’est la longue, l’éternelle, l’amusante et la triste comédie du mariage qui est le fond de la comédie humaine où tous les faiseurs de pièces puisent depuis qu’il y a des faiseurs de pièces dans le monde, et qui doit cependant rester inépuisable ! Au lieu des cinq actes qui sont le terme des plus longues comédies, celle-ci en a seize, qui sont des chapitres… Malgré l’ancienneté des noms qui forment son titre, monsieur Adam et madame Ève ne sont pas les personnages historiques de ces noms vieux comme l’univers. L’auteur les a laissés très respectueusement dans la Bible, mais il s’est permis de prendre leurs noms pour mieux dire que c’est l’homme et la femme de tous les mariages qui vont lui passer par les mains ! Et ils y passent (vous allez savoir comment), par ces mains qui n’appuient pas, mais qui touchent à tout avec une prestesse, une adresse, une justesse, une sûreté, et qui ont été créées de toute éternité, je crois, pour écrire la comédie de mœurs, et surtout quand les mœurs sont légères.

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C’est, en effet, pour cette espèce de comédie qu’est faite la femme de ces mains-là, et ce n’est pas non plus d’aujourd’hui qu’elle y débute. Elle qui écrit habituellement des scènes de mœurs d’un accent très vif, a voulu cette fois velouter son accent et montrer à l’ironique railleur qui l’a nommée, et qu’elle appelle son parrain dans sa dédicace, qu’elle pouvait, ma foi ! être Ange et Bénigne quand cela lui plaisait. Les plus prudes parmi ses lectrices, qui se cachent peut-être de l’aimer, peuvent garder aujourd’hui leur petite boîte de rouge toujours prête dans leur poche… Il n’y a plus ici à s’en servir. Il n’y a plus ici de ces risque-tout qui finissent par être, sous une plume qui s’arrête toujours à temps, des victoires ! La comédie du mariage jouée en ces seize chapitres, qu’on voudrait cinquante, est une comédie à la Marivaux, autant qu’on peut être Marivaux avec les mœurs plates et les sentiments grossiers de cet ennuyeux xixe siècle. Il est vrai que Marivaux est un second Watteau, au xviiie, et que, s’il n’est pas faux, il est idéal comme Watteau, et tellement idéal que la société de son temps, enchantée, ne se reconnaissait plus dans ses tableaux. Tel l’auteur de Monsieur Adam et Madame Ève. Nous reconnaîtrons-nous dans les siens ? Son monsieur Adam et sa madame Ève sont bien du xixe siècle, mais du xixe siècle dans ce qui lui reste encore d’élevé, d’élégant, de poétique et d’amoureux… Ce n’est pas bien gros, cela… mais enfin ce que cela est a suffi pour faire faire à Ange Bénigne un livre d’une saveur exquise dans sa gaîté mélancolique et son comique nuancé et fin. Nulle femme qu’elle, en France, n’était capable d’écrire si joliment cette comédie du mariage qu’elle nous a montrée dans toutes ses phases, depuis la lune de miel jusqu’à la séparation, mais amiable, tissu tout aussi brodé que fragile, et qu’elle nous a déroulé avec tout le luxe de ses accrocs.

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Et ce n’est pas assez encore d’appeler le livre de Monsieur Adam et Madame Ève simplement la comédie du mariage. Il faut être plus précis avec un livre de pareilles nuances ! C’est la comédie de l’intimité dans le mariage qu’il faut dire ; c’est la comédie (la plus raffinée des comédies) du tête-à-tête conjugal. Un homme, d’un talent de verve et d’originalité, en Angleterre, a eu la même idée que celle de Monsieur Adam et Madame Ève. Douglas Jerrold a publié un livre d’un titre expressif. Il l’a appelé hardiment : Sous les Rideaux. Seulement, sous les rideaux de Douglas Jerrold tout est plaisant souvent, oui ! mais vulgaire, tandis que sous les rideaux du livre français, tout est aristocratiquement spirituel et d’une distinction qui ne se dément jamais.

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Assurément, il y a autant de distance entre le livre de madame Ange Bénigne et le livre de Jerrold qu’entre une pièce d’Alfred de Musset ou de Marivaux et une pièce du Palais-Royal. Madame Ange Bénigne, dont le nom véritable sera dit un jour (nous l’espérons bien) en plein théâtre et en plein succès, aura-t-elle à la scène la valeur de talent qu’elle a dans ce livre que nous avons le droit d’appeler aussi : Un spectacle dans un fauteuil ? Je le crois, mais je ne m’en soucie !

./barine/barine_musset.xml: ./barine/barine_musset.xml: Alfred de Musset ./barine/barine_musset.xml: Arvède Barine, Alfred de Musset, Hachette, Paris, 1893 ./barine/barine_musset.xml:

J'adresse ici mes remercîments à toutes les personnes qui ont bien voulu m’ouvrir leurs archives ou leurs collections, m’aider de leurs souvenirs ou de leurs conseils, et me donner ainsi la possibilité d’écrire ce petit livre. M. Alexandre Dumas a pris la peine de me fournir des indications qui m’ont été infiniment précieuses. Madame Maurice Sand m’a communiqué, avec une confiance dont je lui suis profondément reconnaissant, un grand nombre de lettres inédites tirées des archives de Nohant. M. le Vicomte de Spœlberch de Lovenjoul, dont l’obligeance et la bonne grâce sont connues de tous les chercheurs, m’a admis à profiter des trésors de sa collection ; je lui dois d’avoir pu consulter le Journal manuscrit de Sainte-Beuve et de nombreuses correspondances inédites. M. Maurice Clouard, qui sait tout ce qu’on peut savoir sur Musset, m’a prêté libéralement le concours de son inépuisable érudition et de sa riche bibliothèque. M. Taigny a mis gracieusement à ma disposition des lettres autographes et en grande partie inédites de Musset. D'autres m’ont fourni des renseignements qui ne sont point dans les livres ni dans les manuscrits. J'acquitte ici envers tous ma dette de gratitude.

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Musset commence à être un de ces poètes de la veille, que les têtes grisonnantes restent seules à comprendre sans effort. Aucun autre, dans notre siècle, n’avait été aussi aimé. Aucun n’avait éveillé dans les cœurs autant de ces longs échos qui ne naissent que d’un accord intime avec le lecteur, et qu’un simple plaisir d’art est impuissant à produire. Il n’en a pas moins subi la loi commune. Nos enfants ont déjà besoin qu’on leur explique pourquoi nous ne pouvons entendre un vers de lui, fût-ce le plus insignifiant, sans ressentir une émotion, triste ou joyeuse ; pourquoi chacun de nos bonheurs, chacune de nos souffrances, fait remonter à notre mémoire une page de lui, une ligne, un mot qui nous console ou nous rit. Leur dire ces choses, c’est trahir le secret de nos rêves et de nos passions, c’est avouer combien nous étions romanesques et sentimentaux, et nous couvrir de ridicule aux yeux de nos fils, qui le sont si peu. Tel sera pourtant l’objet de ce petit livre, et tous les historiens à venir de Musset seront contraints d’en faire autant, quoi qu’il puisse leur en coûter. L'âme du poète des Nuits est reliée par des fils, si nombreux et si forts à l’âme des générations qui eurent vingt ans entre 1850 et 1870, qu’il serait vain d’essayer de les séparer. Qu'on en fasse un reproche à Musset, ou qu’on y voie au contraire son principal titre de gloire, il n’importe : parler de lui, c’est parler des multitudes qu’il avait subjuguées, pour leur bien ou pour leur mal.

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On ne saurait imaginer pour un enfant de génie un berceau plus heureux que celui d’Alfred de Musset. Il naquit à Paris, le 11 décembre 1810, dans une vieille famille où l’amour des lettres était de tradition et où tout le monde, de père en fils, avait de l’esprit. Sans remonter jusqu’à Colin de Musset, ménestrel de profession au xiiie siècle, qui ne s’appelait peut-être que Colin Muset, un grand oncle du poète, le marquis de Musset, avait eu un vif succès, en 1778, avec un roman par lettres, « dicté par l’amour de la vertu », disait la préface, et portant ce titre assorti à la préface : Correspondance d’un jeune militaire, ou Mémoires de Luzigny et d’Hortense de Saint-Just. Ce vieux marquis, qui ne mourut qu’en 1839, représentait pour ses petits-neveux l’ancien régime, y compris les temps féodaux. Son château avait des parties moyen âge, aux embrasures profondes, aux planchers doubles, dissimulant trappe et cachette. Lui-même marchait le jarret tendu et les pointes en dehors, en homme qui avait porté la culotte courte. Il méprisait profondément les journaux, ne manquait jamais de se découvrir lorsqu’il rencontrait dans une « gazette » le nom d’un membre de la famille royale, et n’avait cependant pas complètement échappé à l’influence de Rousseau. Il lui arrivait d’écrire des phrases à la Jean-Jacques : « On n’est heureux qu’à la campagne, on n’est bien qu’à l’ombre de son figuier ». D'une dévotion extrême, il avait fait sur ses vieux jours, en 1827, une satire contre les Jésuites, signée Thomas Simplicien. Les jeunes gens de la famille se trouvaient chez lui en pays de Cocagne, mais il ne comprenait rien au romantisme.

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Il avait une sœur chanoinesse, ancienne pensionnaire de Saint-Cyr et confite en dévotion. Elle habitait à Vendôme, dans un faubourg, une petite maison moisie, où elle avait tourné tout doucement à l’aigre entre des chiens hargneux et des exercices de piété. Quelques lignes d’un de ses neveuxDe Paul de Musset, dans la Biographie d’Alfred de Musset. Ce volume est précieux par les renseignements qu’il contient sur la famille de Musset et sur la jeunesse du poète. On ne doit toutefois le consulter qu’avec une certaine défiance. Il s’y trouve partout des inexactitudes et des inadvertances, et, à partir d’un moment que nous indiquerons, ces inexactitudes sont volontaires, et calculées en vue de dérouter le lecteur. donnent à penser qu’elle n’était pas dépourvue, elle non plus, du don de repartie, et qu’elle était de taille à tenir tête à son frère. — Elle faisait peu de cas de la littérature ; toutefois elle admettait une distinction entre la prose et les vers : la prose était besogne basse, à laisser aux manants ; les vers étaient la dernière des hontes, une de ces humiliations dont les familles ne se relèvent pas.

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Son grand ouvrage fut un poème en plusieurs chants sur les Chats. Il faisait du chat un humanitaire, ami des pauvres et de leur maigre cuisine :

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Il se plaisait aux difficultés techniques, comme d’écrire sur trois rimes — et sans chevilles ! — un chant de son poème, ou d’inventer des rythmes compliqués. Il avait deviné Théodore de Banville plutôt que Victor Hugo. Son influence manqua à son petit-fils quand celui-ci eut à défendre contre les siens, nourris dans le classique, les enjambements et les épithètes imprévues des Contes d’Espagne et d’Italie. Les Fantasio comprennent tant de choses.

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On voit que les origines intellectuelles de Musset sont faciles à démêler pour qui s’intéresse aux mystères de l’hérédité. Nous venons de trouver parmi ses ascendants plusieurs hommes d’esprit, pleins d’une verve joyeuse et plus ou moins poètes, et deux femmes d’une sensibilité vive, d’une éloquence naturelle et chaude. C'est à ces dernières que se rattachent les Nuits et toute la partie brûlante et passionnée de l’œuvre de Musset. Quant à sa tante la chanoinesse, elle a rempli le rôle de la fée Carabosse, qui ne pouvait manquer au baptême d’un Prince Charmant. Lorsque Musset s’accuse dans ses lettres d’être grognon, lorsqu’il écrit : « J'ai grogné tout mon saoul », ou bien : « Je commence même à m’ennuyer de grogner », c’est la chanoinesse qui fait des siennes ; elle s’est vengée d’avoir un neveu poète en lui insufflant un peu — très peu — de sa mauvaise humeur.

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Musset commença ses études avec un précepteur qui grimpait dans les arbres avec ses élèves. Les leçons n’en allaient pas plus mal. Il y eut cependant un moment difficile quand l’écolier découvrit les Mille et une Nuits et la Bibliothèque bleue. Sa petite tête en tourna. Pendant des mois, il ne pensa, en classe et hors de classe, qu’aux enchanteurs et aux paladins. Il cherchait dans la maison de ses parents, rue Cassette, les passages secrets qui font qu’on entend marcher dans les murs, et les portes dérobées par où surgissent les traîtres et les libérateurs. On lui donna Don Quichotte, qui le calma, sans le corriger de l’idée que la vie ressemble à la forêt enchantée où les quatre fils Aymon rencontrèrent leurs aventures merveilleuses. Il était né avec la foi au hasard, et il fut toujours de ceux qui croient aux surprises du sort, quitte à s’estimer trompés et frustrés, quand il n’arrive que ce qui devait arriver. Les hommes de cette humeur subissent la vie au lieu de la faire, et ce fut le cas d’Alfred de Musset.

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Il avait sept ans lorsqu’il dévora les Mille et une Nuits. La même année, il fit avec les siens un long séjour à la campagne, dans une vieille maison biscornue, très amusante pour des enfants, et attenante à la ferme du bonhomme Piédeleu, qu’il a décrite dans Margot : « Mme Piédeleu, sa femme, lui avait donné neuf enfants, dont huit garçons, et, si tous les huit n’avaient pas six pieds de haut, il ne s’en fallait guère. Il est vrai que c’était la taille du bonhomme, et la mère avait ses cinq pieds cinq pouces ; c’était la plus belle femme du pays. Les huit garçons, forts comme des taureaux, terreur et admiration du village, obéissaient en esclaves à leur père. » Les petits Parisiens ne se lassaient point de regarder travailler cette tribu de géants et de se rouler sur les meules de foin. Ce fut pourtant après un été aussi sainement employé que le cadet, en rentrant rue Cassette, eut des « accès de manie », selon l’expression de son frère. « Dans un seul jour, dit Paul de MussetBiographie., il brisa une des glaces du salon avec une bille d’ivoire, coupa des rideaux neufs avec des ciseaux et colla un large pain à cacheter rouge sur une carte d’Europe au beau milieu de la Méditerranée. Ces trois désastres ne lui attirèrent pas la moindre réprimande, parce qu’il s’en montra consterné. » Cette anecdote, qui semble d’abord puérile, jette une vive lumière sur les inégalités de caractère d’Alfred de Musset. Il était impossible d’avoir plus de bon sens, un esprit plus net, quand les nerfs ne s’en mêlaient pas. Mais ils s’en mêlaient souvent. Ils étaient irritables, et provoquaient des « accès de manie » pendant lesquels Musset faisait le mal qu’il n’aurait pas voulu. Il s’en désolait ensuite, s’accablait de reproches, et n’en demeurait pas moins à la merci de ses nerfs.

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Nous savons également par son frère qu’il s’est peint lui-même dans le portrait de Valentin par où débutent les Deux Maîtresses. La page qu’on va lire est donc un souvenir personnel, et elle nous montré aussi un enfant trop impressionnable ; « Pour vous le faire mieux connaître, il faut vous dire un trait de son enfance. Valentin couchait, à dix ou douze ans, dans un petit cabinet vitré, derrière la chambre de sa mère. Dans ce cabinet d’assez triste apparence, et encombré d’armoires poudreuses, se trouvait, entre autres nippes, un vieux portrait avec un grand cadre doré. Quand, par une belle matinée, le soleil donnait sur ce portrait, l’enfant, à genoux sur son lit, s’en approchait avec délices. Tandis qu’on le croyait endormi, en attendant que l’heure du maître arrivât, il restait parfois des heures entières le front posé sur l’angle du cadre ; les rayons de lumière, frappant sur les dorures, l’entouraient d’une sorte d’auréole où nageait son regard ébloui. Dans cette posture ; il faisait mille rêves ; une extase bizarre s’emparait de lui. Plus la clarté devenait vive, plus son cœur s’épanouissait... Ce fut là, m’a-t-il dit lui-même, qu’il prit un goût passionné pour l’or et le soleil. » Notons encore à treize ans, pendant une partie de chasse où il avait failli blesser son frère, une attaque de nerfs assez violente pour amener la fièvre, et nous aurons la clef de bien des incidents de son existence tourmentée.

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Les années de collège furent aussi dénuées d’événements que celles de la première enfance. Musset fut externe à Henri IV à partir de la sixième et fit de bonnes études. Il reçut quelquefois des coups de poing. J'aime à croire qu’il en rendit. Il nous a dit le reste dans les Deux Maîtresses. « Ses premiers pas dans la vie furent guidés par l’instinct de la passion native. Au collège, il ne se lia qu’avec des enfants plus riches que lui, non par orgueil, mais par goût. Précoce d’esprit dans ses études, l’amour-propre le poussait moins qu’un certain besoin de distinction. Il lui arrivait de pleurer au beau milieu de la classe, quand il n’avait pas, le samedi, sa place au banc d’honneur. » Quelquefois, aux vacances, son père l’emmenait en visite dans sa famille, et il assistait à une escarmouche avec sa tante la chanoinesse, ou bien il avait le bonheur sans pareil de coucher dans la chambre à cachette de son oncle le marquis. C'est tout ce qui lui arriva entre neuf et seize ans.

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On sent que Musset est en proie au malaise qui s’empare souvent des très jeunes gens lorsqu’ils s’aperçoivent, au moment de commencer à penser par eux-mêmes, qu’ils sont devenus étrangers au cercle d’idées dans lequel ils ont été élevés. Cette découverte les trouble comme un manque de piété filiale, en attendant qu’elle flatte leur orgueil. En 1827, le romantisme fermentait dans les veines de la jeunesse. Elle savait par cœur les Méditations et les Odes et Ballades. Elle se passionnait pour Shakespeare et Byron, Gœthe et Schiller. La préface de Cromwell allait paraître, et les adversaires de la nouvelle école poétique se préparaient à la résistance ; on voyait déjà se former les deux camps qui devaient en venir aux mains à la première d’Hernani. Alfred de Musset était jeune entre les jeunes, et l’on conçoit son indignation quand le vieux marquis lui faisait observer, avec raison du reste, que Plutarque mérite plus de confiance que Shakespeare, et qu’il n’est pas bien sûr que Moïse ait eu toutes les pensées que lui prête Alfred de Vigny.

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Quant à l’ennui douloureux qui le ronge, à son découragement en face de l’avenir, alors que tout s’ouvre devant lui, il n’y a rien, là dedans, qui lui soit particulier. C'est l’état d’esprit signalé bien des fois, par les écrivains les plus divers, chez la génération qui arrivait à l’âge d’homme sous la Restauration, et que Stendhal, Musset lui-même, ont attribué, à tort ou à raison, à l’ébranlement causé par la chute du premier empire. On connaît leur thèse. Le vide laissé par un Napoléon est impossible à combler. Au lendemain des efforts violents que l’empereur avait exigés de la France, la jeunesse de la Restauration se sentit désœuvrée. Comparant ce qui se passait autour d’elle à la chevauchée impériale à travers les capitales, elle trouva le présent pâle et mesquin, et ne sut que faire d’elle-même. Stendhal est revenu avec insistance sur ces idées. Musset leur a consacré l’un des chapitres de la Confession d’un Enfant du siècle : « Un sentiment de malaise inexprimable commença... à fermenter dans tous les jeunes cœurs. Condamnés au repos par les souverains du monde, livrés aux cuistres de toute espèce, à l’oisiveté et à l’ennui, les jeunes gens... se sentaient au fond de l’âme une misère insupportable. »

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On peut discuter les origines de cette misère morale ; on ne peut en nier les ravages. Le mal fut tenace. M. Maxime Du Camp, plus jeune que Musset d’une douzaine d’années, a écrit dans ses Souvenirs littéraires : « La génération artiste et littéraire qui m’a précédé, celle à laquelle j’ai appartenu, ont eu une jeunesse d’une tristesse lamentable, tristesse sans cause comme sans objet, tristesse abstraite, inhérente à l’être ou à l’époque. » Les jeunes gens étaient hantés par l’idée du suicide. « Ce n’était pas seulement une mode, comme on pourrait le croire ; c’était une sorte de défaillance générale qui rendait le cœur triste, assombrissait la pensée et faisait entrevoir la mort comme une délivrance. »

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Le collégien « bien malheureux » de la lettre à Paul Foucher allait donc entrer dans le monde l’âme empoisonnée de germes de dégoût. Un autre mal, qu’il partageait aussi avec beaucoup de contemporains, empêchait la plaie de se fermer : « J'ai eu, écrivait-il longtemps après, ou cru avoir cette vilaine maladie du doute, qui n’est, au fond, qu’un enfantillage, quand ce n’est pas un parti pris et une parade. » (À la duchesse de Castries, 1840.) Il ne s’agit pas seulement ici de tiédeur religieuse, mais de cette espèce d’anémie morale qui fait qu’on n’a plus foi à rien. Musset attribuait le fléau à l’influence des idées anglaises et allemandes, représentées par Byron et Gœthe. Quoi qu’il en soit, le mal existait, et il contribuait à la « défaillance générale » dont parle M. Maxime Du Camp. Musset en avait été atteint à l’âge où il est le plus important de croire à n’importe quoi.

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Malgré les apparences, il était fort loin de perdre son temps. Paul Foucher l’avait amené tout enfant chez Victor Hugo. Il y retourna assidûment après avoir quitté les bancs, et fut le Benjamin du fameux Cénacle. Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Mérimée, Charles Nodier, les deux frères Deschamps, s’accoutumèrent, à l’exemple de Victor Hugo leur chef et leur maître, à avoir ce gamin dans les jambes. Ils l’admettaient aux discussions littéraires dans lesquelles on posait en principe que le romantisme sortait du « besoin de vérité » (exactement comme on l’a dit du naturalisme un demi-siècle plus tard) ; que « le poète ne doit avoir qu’un modèle, la nature, qu’un guide, la vérité » ; qu’il lui faut, par conséquent, mêler dans ses œuvres le laid au beau, « le grotesque au sublime », puisque la nature lui en a donné l’exemple et que « tout ce qui est dans la nature est dans l’art »Préfaces des Odes et Ballades et de Cromwell..

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C'est au cours de promenades solitaires dans le Bois de Boulogne, moins fréquenté que de nos jours, qu’il entendit chanter au dedans de lui ses premiers vers. Au printemps de 1828, ses parents s’étaient installés à Auteuil. Musset s’en allait lire dans les bois, et il y recevait les visites, encore furtives, rappelées dans « La Nuit d’août » :

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Une autre ballade, intitulée « Le Rêve » et annonçant par son rythme « La Ballade à la lune », fut imprimée, grâce à Paul Foucher, dans une feuille de chou de province. Elle débutait ainsi :

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Est-ce déjà une parodie de la poésie romantique, comme « La Ballade à la lune » ? Il n’y aurait rien d’impossible à cela. Alfred de Musset au Cénacle a toujours été un élève zélé, mais indocile. On avait la bonté d’écouter ce bambin, et il en profitait pour rompre en visière sur certains points au maître lui-même. Il n’accepta jamais l’obligation de la rime riche. A l’apparition de ses premières poésies, il écrivait au frère de sa mère, M. Desherbiers, en lui envoyant son volume : « Tu verras des rimes faibles ; j’ai eu un but en les faisant, et sais à quoi m’en tenir sur leur compte ; mais il était important de se distinguer de cette école rimeuse, qui a voulu reconstruire et ne s’est adressée qu’à la forme, croyant rebâtir en replâtrant » (janvier 1830). Sainte-Beuve, témoin de ses premiers tâtonnements, déclare qu’il dérima après coup, avec intention, la ballade andalouse, et que celle-ci était « mieux rimée dans le premier jet ».

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Il se croyait également affranchi — on pardonnera cette présomption à sa jeunesse — de ce qu’il y a de déclamatoire et de forcé chez les ancêtres du romantisme. Six ans plus tard, il rappelait à George Sand combien il s’était moqué jadis de La Nouvelle Héloïse et de Werther. Il n’avait pas le droit de tant s’en moquer, ayant bien pis sur la conscience en fait de déclamatoire et de forcé. En 1828, il avait traduit pour un libraire les Confessions d’un mangeur d’opium, de Thomas de Quincey. Sa traduction est royalement infidèle ; c’est même ce qui en fait l’intérêt. Non seulement Musset taille et rogne, douze pages par-ci, cinquante par-là, mais il remplace, et dans un esprit très arrêté : il ajoute invariablement, partout, des panaches romantiques. Il en met d’abord aux sentiments ; le héros de l’original anglais pardonnait à une malheureuse ramassée dans le ruisseau ; celui du texte français l’assure de son « respect » et de son « admiration ». Il en met, et d’énormes, aux sommes d’argent ; les deux ou trois cents francs donnés à un jeune homme dans l’embarras en deviennent vingt-cinq mille, les fortunes se gonflent démesurément et les affaires des petits usuriers prennent des proportions grandioses. Il chamarre les événements d’épisodes de son cru : souvenirs de la salle de dissection, aventures ténébreuses dans le goût du jour. Bref, c’est un empanachement général, après lequel il n’était pas permis de se moquer de Saint-Preux ou de l’ami de Charlotte.

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Il avait bien l’air, à ce moment-là, d’être emporté par le flot romantique. Ses grands amis du Cénacle lui faisaient réciter ses vers, le conseillaient, et il va sans dire qu’ils le poussaient dans leur propre voie. Le drame à la Hugo avait été très applaudi. Émile Deschamps donna une soirée pour faire entendre Don Paez, et il y eut des cris d’enthousiasme au vers du dragon :

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Il y en eut aussi pour les « manches vertes » du « Lever » :

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Sainte-Beuve trouvait le débutant plutôt trop avancé et lui reprochait d’abuser des enjambements et des « trivialités ». Il est surprenant que Sainte-Beuve, avec sa pénétration extraordinaire, n’ait pas deviné tout d’abord que Musset était un romantique né classiqueLa remarque est de M. Augustin Filon., autant dire un romantique d’occasion, sur lequel on avait tort de compter absolument, tiraillé qu’il était entre ses instincts et l’influence du milieu. Le reste du Cénacle fut excusable de ne pas s’en douter. Musset ne cachait pas son goût pour le xviiie siècle, mais on passe à un échappé de collège d’aimer Crébillon fils et Clarisse Harlowe. Quant à son admiration, très significative, pour les vers de Voltaire, on ne la prenait sans doute pas au sérieux chez un apprenti romantique qu’on avait nourri de Shakespeare et saturé de Byron, et à qui l’on avait fait étudier son métier, non sans profit, dans Mathurin Régnier. J'insiste sur ces détails parce que le Cénacle a accusé plus tard Musset de désertion. C'était une injustice. Il n’y a pas eu défection, il n’y a eu que malentendu. Le futur auteur des Nuits leur était si peu acquis corps et âme, ainsi qu’ils se le figuraient, qu’il avait toujours prêté l’oreille à d’autres conseils, beaucoup moins autorisés pourtant. On se rappelle que la famille d’Alfred de Musset n’aimait point la nouvelle école littéraire. Ces aimables gens ne se bornaient pas à une désapprobation tacite. Ils combattaient des tendances qu’ils jugeaient funestes, et la lettre de Musset à l’oncle Desherbiers, dont on a déjà lu un passage, prouve que leurs efforts n’avaient pas été en pure perte. En voici d’autres fragments : « Je te demande grâce pour des phrases contournées ; je m’en crois revenu... Quant aux rythmes brisés des vers, je pense là-dessus qu’ils ne nuisent pas dans ce qu’on peut appeler le récitatif, c’est-à-dire la transition des sentiments ou des actions. Je crois qu’ils doivent être rares dans le reste. » Cependant Racine en faisait usage. « Je te demanderai de t’attacher plus aux compositions qu’aux détails ; car je suis loin d’avoir une manière arrêtée. J'en changerai probablement plusieurs fois encore.

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En attendant que ses réflexions portassent leurs fruits, bons ou mauvais, il écrivait rapidement les Contes d’Espagne et d’Italie, et ses amis n’y remarquaient qu’un heureux crescendo d’impertinence pour tout ce que le bourgeois encroûté de préjugés classiques se faisait un devoir de respecter et d’admirer. Après les chansons et Don Paez vinrent Les Marrons du feu, Portia, « La Ballade à la lune », Mardoche, et la dernière pièce était la plus effrontée ; aussi s’accorda-t-on à lui prédire un grand succès. Musset s’était décidé à se faire imprimer pour conquérir le droit de quitter une place d’expéditionnaire imposée par son père. Son volume parut vers le 1er janvier 1830.

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On rencontre dans Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie un joli croquis d’un Musset tout différent, « au regard ferme et clair, aux narines dilatées, aux lèvres vermillonnées et béantes ». C'est celui qui se montrait seulement par échappées, le Musset tout frémissant de vie et de passion, dont les yeux bleus jetaient du feu, que le plaisir affolait et qui se laissait terrasser par la moindre émotion, jusqu’à pleurer comme un enfant ; le Musset que le délire saisissait dès qu’il avait la fièvre, et dont tous les contraires, tous les extrêmes, avaient fait leur proie. Il était bon, généreux, d’une sensibilité profonde et passionnée, et il était violent, capable de grandes duretés. La même heure le voyait délicieusement tendre, absurdement confiant, et soupçonneux à en être méchant, mêlant dans la même haleine les adorations et les sarcasmes, ressentant au centuple les souffrances qu’il infligeait, et ayant alors des retours adorables, des repentirs éloquents, sincères, irrésistibles, pendant lesquels il se détestait, s’humiliait, prenait un plaisir cruel à faire saigner son cœur perpétuellement douloureux. À d’autres instants, il était dandy, mondain, étincelant d’esprit et persifleur ; à d’autres encore, il ne bougeait d’avec les jeunes filles, dont la pureté le ravissait et qu’il faisait valser indéfiniment en causant bagatelles et chiffons. En résumé, un être complexe, point inoffensif, tant s’en faut, et qui faisait quelquefois peur aux femmes qu’il aimait, mais ayant de très grands côtés et rien de petit ni de bas ; un être séduisant, attachant, et qui ne pouvait être que malheureux.

./barine/barine_musset.xml: Chapitre III. « Contes d’Espagne et d’Italie » ./barine/barine_musset.xml: « Le Spectacle dans un fauteuil » ./barine/barine_musset.xml:

Les Contes d’Espagne et d’Italie effarèrent les classiques. On ne s’était pas encore moqué d’eux avec autant de désinvolture. Les critiques saisirent leurs férules, et Musset en eut sur les doigts. Je crois — sans oser en répondre — que le premier article fut celui de L'Universel (22-23 janvier 1830). Il portait en épigraphe ces vers des Marrons du feu :

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Le Figaro (4 février) se défie. Il a peur de se laisser prendre à quelque plaisanterie : « Son livre est-il une parodie ? Est-ce une œuvre de bonne foi ? » Tout considéré, Figaro conclut à la bonne foi, et il en est d’autant plus indigné. Il gronde le jeune auteur de commencer « sa vie poétique » par les exagérations et les folies, et lui montre à quoi il s’expose : « Le ridicule, une fois imprimé sur un front ou sur un nom d’écrivain, y reste souvent comme une de ces taches, qui ne s’effacent plus, même à grand renfort de savon et de brosse. » M. de Musset mérite d’éviter ce triste sort, car il y a çà et là des traces de talent dans son recueil, malgré son « mépris pour les lois du bon sens et de la langue ».

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Le même jour, Le Temps constate qu’une partie du public a cru à une parodie. Il trouve, pour sa part, une inspiration très personnelle dans les vers du nouveau venu. Il reconnaît qu’il y a là des images charmantes et des dialogues étincelants. Mais les caractères ne se tiennent pas ; par exemple, la Camargo « contredit à chaque instant la nature de son âme italienne par des formes de langage abstrait, par des exclamations métaphysiques, par des images et des comparaisons tout à fait en dehors du monde matériel et moral de l’Italie ». Serait-il possible que le critique du Temps n’eût pas reconnu dans Les Marrons du feu la double parodie d’une tragédie classique et de la forme romantique ? La Camargo, c’est Hermione, obligeant Oreste (l’abbé Annibal) à tuer Pyrrhus (Rafaël) et l’accueillant ensuite par des imprécations. Le respect de « la nature de son âme italienne » avait été le moindre souci de l’auteur, et il était dans son droit. — Dans le même article, sur Mardoche : « D'un bout à l’autre, c’est une énigme dépourvue d’intérêt, pauvre de style et platement bouffonne ».

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La Quotidienne (12 février) est relativement aimable. Elle voit dans le débutant « un poète et un fou, un inspiré et un écolier de rhétorique » ; dans les Contes d’Espagne et d’Italie un « livre étrange », où l’on est ballotté « de la hauteur de la plus belle poésie aux plus incroyables bassesses de langage, des idées les plus gracieuses aux peintures les plus hideuses, de l’expression la plus vive et la plus heureuse aux barbarismes les moins excusables ». Don Paez témoigne d’un véritable sens dramatique et contient des observations profondes, des détails d’une grande richesse de poésie. D'autre part, c’est un poème « où se presse du ridicule à en fournir à une école littéraire tout entière ». Le même critique déclare dans un second article (23 février) qu’il y a « plus d’avenir » dans M. de Musset « que dans aucun des poètes de notre époque », compliment qui a trop l’air d’avoir été mis là dans le seul but d’être désagréable à Victor Hugo ; mais il faut, ajoute le journal, que l’« enfant » se mette à l’école s’il veut arriver à quelque chose.

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Le Globe, qui témoignait aux romantiques assez de bienveillance, commence (17 février) par constater l’existence d’un parti avancé pour lequel « M. Hugo est presque stationnaire, ...M. de Vigny classique », et M. de Musset le seul grand poète de la France. Il avoue qu’en ce qui le concerne, la première impression a été mauvaise : « Deux choses étonnent et choquent d’abord dans les poésies de M. de Musset : la laideur du fond et la fatuité de la forme ». À mesure qu’il avançait dans sa lecture, il a aperçu « quelques beautés ; puis ces beautés ont grandi, puis elles ont dominé les défauts », et le critique n’a plus été sensible qu’à la franchise de l’inspiration, à la force de l’exécution, au sentiment et au mouvement qui manquent à tant d’autres poètes. Il est vrai que M. de Musset exagère quelques-uns des défauts de la nouvelle école ; celle-ci « rompt le vers, M. de Musset le disloque ; elle emploie les enjambements, il les prodigue ». Néanmoins, malgré Les Marrons du feu, qui « révoltent » et « dégoûtent » l’auteur de l’article, malgré Mardoche, qui a l’air écrit par un « fou », les Contes d’Espagne et d’Italie annoncent « un talent original et vrai ».

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Le pardon des injures ne figurait pas dans son credo. En châtiment des Contes d’Espagne et d’Italie, la chanoinesse « renia et déshérita les mâles de sa famille pour cause de dérogation », et la première édition était pourtant expurgée ! On en avait supprimé la conversation impie de Mardoche avec le bedeau.

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Cependant Musset lisait les journaux avec beaucoup de calme et d’attention. Il ne s’indignait pas. Il ne traitait pas les critiques de pions et de cuistres. Il ne désespérait pas de la littérature et de l’humanité. « La critique juste, disait-il, donne de l’élan et de l’ardeur. La critique injuste n’est jamais à craindre. En tout cas, j’ai résolu d’aller en avant, et de ne pas répondre un seul mot. » — M. de Musset-Pathay, aussi attentif et moins calme, écrivait à un ami, à propos de l’article si cruel de L'Universel : « Mes inquiétudes sur les disputes possibles n’étaient heureusement pas fondées, et j’ai su avec une surprise extrême le stoïcisme de notre jeune philosophe. Je sais du seul confident qu’il aitSon frère Paul. et qui le trahit pour moi seul, qu’il profite de toutes les critiques, abandonne le genre en grande partie. Ce confident a ajouté que je serai surpris du changement. Je le souhaite et j’attends. » (2 avril 1830, à M. de Cairol.)

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Le romantisme des Contes d’Espagne et d’Italie pouvait aussi compter pour du nouveau. Victor Hugo en était encore aux Orientales, et Musset le dépassait en hardiesse. Ses vers disloqués, ses débauches de métaphores, le plaçaient tout à l’avant-garde de l’armée révolutionnaire, tandis que sa verve turbulente et son ironie en faisaient une espèce d’enfant perdu, que nul ne pouvait se flatter de retenir dans le rang. Lui-même avait pris soin d’avertir qu’on y perdrait sa peine et son temps. Il avait signifié dans Mardoche à l’« école rimeuse » qu’il ne voulait rien avoir de commun avec elle :

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Même irrévérence à l’égard des autres réformes. Cet audacieux s’était permis de parodier dans la Ballade à la lune les rythmes et les images romantiques, et il affichait la prétention d’exprimer ce qu’il sentait, non ce qu’il était à la mode de sentir. La mode était aux airs funestes et penchés ; Musset osait être gai et se moquait des mélancoliques :

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Il ne trompait pas ses maîtres du Cénacle ; il leur disait aussi clairement que possible sur quels points il se séparait d’eux. Quant à leur dire où il en serait le lendemain, s’il referait Candide ou Manfred, il eût été embarrassé de le faire ; il n’en savait rien, et n’avait personne pour l’aider à voir clair en lui-même. « Les Contes d’Espagne et d’Italie, a dit Sainte-Beuve, posaient... une sorte d’énigme sur la nature, les limites et la destinée de ce talent. » Énigme dont l’obscurité s’accroissait par le plus étrange pêle-mêle d’enfantillages de collégien. . . . pour la petitesseDe ses pieds, elle était Andalouse et comtesse.On en pourrait citer de moins innocents., et de vers de haut vol, de ceux que le génie trouve et que le talent ne fabrique jamais, quelque peine qu’il y prenne.

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Comment un livre aussi déraisonnable, plein d’exagérations et de disparates, n’aurait-il pas choqué les esprits corrects et réjoui les fous ? Les bonnes gens eurent la consolation de pouvoir dire en toute vérité que le succès des Contes d’Espagne et d’Italie tenait du scandale.

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Le coupable se tenait coi et réfléchissait. Il trouvait de la vérité dans certaines critiques et se préparait à l’évolution que son tempérament poétique rendait inévitable dès qu’il serait hors de page. « Le romantique se déhugotise tout à fait », écrivait son père, le 19 septembre 1830, à son ami Cairol. Il n’était plus besoin d’indiscrétions pour s’en douter. La Revue de Paris avait publié en juillet le manifeste littéraire intitulé Les Secrètes Pensées de Rafaël, que le Cénacle prit pour un désaveu, et qui n’était qu’une déclaration d’indépendance. À présent qu’on le lit de sang-froid, on a peine à comprendre qu’on ait pu s’y tromper.

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Plus loin, dans la même lettre : « Horace de V... m’a appris une chose que je ne savais pas, c’est que depuis mes derniers vers, ils disent tous que je suis converti, converti à quoi ? s’imaginent-ils que je me suis confessé à l’abbé Delille ou que j’ai été frappé de la grâce en lisant Laharpe ? On s’attend sans doute que, au lieu de dire : "Prends ton épée et tue-le", je dirai désormais : "Arme ton bras d’un glaive homicide, et tranche le fil de ses jours". Bagatelle pour bagatelle, j’aimerais encore mieux recommencer Les Marrons du feu et Mardoche. » (4 août 1831.)

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Des mois s’écoulèrent encore en discussions stériles. Une forte secousse morale, causée par la mort de son père (avril 1832), détermina enfin un retour au travail, et les anciens amis furent convoqués la veille de Noël à une lecture de La Coupe et les Lèvres et d’À quoi rêvent les jeunes filles. La séance fut glaciale. Quand on se quitta, la séparation était consommée entre le nourrisson du romantisme et le Cénacle. Musset était désormais un isolé. Il l’avait voulu et cherché.

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Son nouveau volume parut tout à la fin de 1832, sous ce titre : Un spectacle dans un fauteuil. La critique s’en occupa peu. Sainte-Beuve fit un article (Revue des Deux Mondes, 15 janvier 1833) où Alfred de Musset était discuté sérieusement et classé « parmi les plus vigoureux artistes » du temps. Un journal le loua chaudement ; deux autres l’exécutèrent avec de gros mots : « indigeste fatras », « œuvre sans nom », « fatigantes divagations »; la plupart lui firent dédaigneusement l’aumône du silence. Leur attitude maussade ne se démentit point dans les années suivantes, et elle répondait à celle du gros public. Musset était retombé brusquement dans l’ombre. Le vrai succès, celui qui ne s’oublie plus et classe définitivement un écrivain, s’est fait beaucoup attendre pour lui. Il a vu sa gloire avant de mourir ; mais il n’en a pas joui longtemps. Les raisons de cette longue éclipse sont assez complexes.

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Plus de coterie pour le défendre, puisqu’il était brouillé avec le Cénacle, et son nouveau volume était justement difficile à comprendre. Des trois poèmes qui le composaient, aucun n’était très accessible à la foule sans le secours de commentaires. Le premier, La Coupe et les Lèvres, étonnait tout d’abord par sa forme inusitée. Ce chœur emprunté à la tragédie grecque, qui venait exprimer des idées fort peu antiques dans un langage très moderne, troublait et déroutait le lecteur. D'autre part, la donnée de la pièce est loin d’être nette ; plusieurs idées assez disparates s’y succèdent ou s’y mêlent confusément. L'auteur glisse sans s’en apercevoir de son sujet primitif à un autre sujet tout différent. Au premier acte, il semble qu’il ait voulu faire la tragédie de l’orgueil, comme Corneille a fait celle de la volonté, et qu’il va s’attacher à le montrer grandissant dans une âme ardente et forte.

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Au cinquième acte, la gracieuse idylle de Déidamia fait de nouveau dévier le sujet et termine le drame par un événement romanesque, un pur accident ; à moins que l’on n’accepte l’interprétation que M. Émile Faguet a donnée récemment du dénouement de La Coupe et les LèvresÉtudes littéraires. xixe siècle., interprétation très intéressante, parce qu’elle supprime l’accident et rend au poème l’unité qui lui manquait. D'après M. Faguet, Frank « revient à l’amour d’enfance comme à une renaissance et à un rachat... et ne peut le ressaisir ; car Belcolor (qu’il faut comprendre ici comme un symbole), car le spectre de la débauche le regarde, l’attire, le tue ».

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Quoi qu’il en soit, Frank est le plus byronien des héros de Musset, et cela est curieux, car Musset se défendait avec vivacité, dans la dédicace même de La Coupe et les Lèvres, d’avoir cédé à l’influence des Manfred et des « Lara  » :

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Le byronisme fut un des lambeaux du manteau romantique dont il ne se débarrassa jamais. Il avait beau le rejeter, le brillant haillon se retrouvait tout à coup sur ses épaules. Nous l’y reverrons dans tout son éclat quand Musset écrira « Rolla » et la Confession d’un Enfant du siècle.

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Un public qui n’avait point prêté d’attention aux grandes et tragiques imaginations de La Coupe et les Lèvres n’était guère capable de goûter cette perle de poésie qui s’appelle À quoi rêvent les jeunes filles. Il faut avoir soi-même beaucoup de fantaisie, ou s’être mis à l’école des féeries de Shakespeare, pour accepter sans hésitation l’invraisemblable idée du bon duc Laërte, ce père prévoyant qui chante des sérénades sous le balcon de ses filles, afin qu’elles aient eu leur petit roman avant de faire les mariages de convenance arrangés de toute éternité par les familles. Voyez pourtant combien le vieux Laërte avait raison. Personne ne le seconde. Les deux prétendants auxquels reviendrait le soin des romances et des billets doux sont, l’un trop timide, l’autre trop bête. Irus ne fait que des sottises, Silvio ne fait rien, et tous les deux gênent Laërte au lieu de profiter de ses leçons et de grimper dans le pays du bleu sur des échelles de soie. Mais telle est la force d’une idée juste, que tout s’arrange, malgré tout, comme le vieux duc l’avait prévu. Ninon et Ninette auront respiré la poésie de l’amour avant de se dévouer, en bonnes et honnêtes petites filles, à la prose du mariage. Elles auront été poètes elles-mêmes pendant toute une soirée, et se seront ainsi élevées d’un degré sur l’échelle des créatures.

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Il y a dans cette petite pièce une grâce rafraîchissante. On n’avait jamais prêté langage plus exquis à l’amour jeune et ingénu. Le duo que Ninon et Silvio soupirent sur la terrasse était un acte de foi, que ne faisaient pas prévoir les Contes d’Espagne et d’Italie, envers la passion chaste et tendre, trésor des cœurs purs. Le poète y est revenu plus d’une fois, et cela lui a toujours porté bonheur.

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Le ton changeait encore avec le dernier poème, Namouna, et ne cessait plus de changer, tantôt cynique, tantôt éloquent et passionné, tantôt attendri. Musset y avait mis beaucoup de lui-même, et l’on sait s’il était « ondoyant et divers ». C'est surtout dans la fameuse tirade sur don Juan qu’il s’est livré avec abandon. C'était son propre rêve qu’il contait, dans les strophes étincelantes où il peint ce bel adolescent

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Il est à remarquer que le Spectacle dans un fauteuil ne contient plus guère de rejets et de vers brisés, sauf dans Namouna. La forme de Musset devient un compromis entre la nouvelle école et l’ancienne. Il érige de plus en plus en système la pauvreté de la rime :

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(Namouna.)

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Musset savait mieux que personne ce que valait la couleur locale ainsi comprise ; il venait de faire sa description du Tyrol, dans La Coupe et les Lèvres, avec un vieux dictionnaire de géographie.

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Placé ainsi entre les deux camps, il ne lui restait plus qu’à être lui-même. À défaut d’un peuple d’admirateurs, il avait sa poignée de fidèles. Ceux-ci avaient perçu, dès le premier jour, l’accent personnel au travers des notes d’emprunt, et ils ne demandaient à l’auteur du Don Juan que d’être Musset, encore Musset, toujours Musset. Sa mère lui conte dans une lettre de 1834 qu’un danseur de sa sœur, un polytechnicien, a dit à celle-ci : « Mademoiselle, on m’a dit que vous êtes la sœur de M. Alfred de Musset ? — Oui, monsieur, j’ai cet honneur-là. — Vous êtes bien heureuse, mademoiselle. » Mme de Musset-Pathay ajoute que toute l’École polytechnique ne jure que par lui (13 février). Au moment où Mme de Musset-Pathay traçait ces lignes, la jeunesse de son fils était finie. Il avait vingt-trois ans. Les six années écoulées depuis sa sortie du collège avaient été des années légères. Elles sont résumées dans une de ses chansons, d’une mélancolie souriante :

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Quelque temps après, Alfred de Musset et George Sand se rencontrèrent à un dîner offert par La Revue des Deux Mondes. Ils se trouvèrent placés l’un à côté de l’autre et convinrent de se revoir. Des lettres de Musset non datées, que j’ai sous les yeux, forment une espèce de prologue au drame. On en est aux formules cérémonieuses et aux politesses banales. La première lettre qui marque un progrès dans l’intimité a été écrite à propos de LéliaLélia est enregistrée dans le numéro du 10 août 1833 de la Bibliographie de la France, ce qui place son apparition, selon toutes probabilités, entre le 1er et le 5 août., que George Sand avait envoyée à Musset. Celui-ci remercie avec chaleur, et glisse au travers de ses compliments qu’il serait bien heureux d’être admis au rang de camarade. Le « Madame » disparaît aussitôt de la correspondance. Musset s’enhardit et se déclare, une première fois avec gentillesse, une seconde avec passion, et leur destin à tous deux s’accomplit. George Sand annonce sans ambages à Sainte-Beuve qu’elle est la maîtresse de Musset et ajoute qu’il peut le dire à tout le monde ; elle ne lui demande pas de « discrétion ». — « Ici, dit-elle, bien loin d’être affligée et méconnue, je trouve une candeur, une loyauté, une tendresse qui m’enivrent. C'est un amour de jeune homme et une amitié de camarade. C'est quelque chose dont je n’avais pas l’idée, que je ne croyais rencontrer nulle part, et surtout là. Je l’ai niée cette affection, je l’ai repoussée, je l’ai refusée d’abord, et puis je me suis rendue, et je suis heureuse de l’avoir fait. Je m’y suis rendue par amitié plus que par amour, et l’amitié que je ne connaissais pas s’est révélée à moi sans aucune des douleurs que je croyais accepter. » (25 août 1833.)

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Tels furent les débuts de cette liaison fameuse, qu’on ne peut passer sous silence dans une biographie d’Alfred de Musset, non pour le bas plaisir de remuer des commérages et des scandales, ni parce qu’elle met en cause deux écrivains célèbres, mais parce qu’elle a eu sur Musset une influence décisive, et aussi parce qu’elle présente un exemple unique et extraordinaire de ce que l’esprit romantique pouvait faire des êtres devenus sa proie. La correspondance de ces illustres amants, où l’on suit pas à pas les ravages du monstre, est l’un des documents psychologiques les plus précieux de la première moitié du siècle. On y assiste aux efforts insensés et douloureux d’un homme et d’une femme de génie pour vivre les sentiments d’une littérature qui prenait ses héros en dehors de toute réalité, et pour être autant au-dessus ou en dehors de la nature que les Hernani et les Lélia. On y voit la nature se venger durement de ceux qui l’ont offensée, et les condamner à se torturer mutuellement. C'est d’après cette correspondance que nous allons essayer de raconter une histoire qu’on peut dire ignorée, quoiqu’on en ait tant parlé, car tous ceux qui s’en sont occupés ont pris à tâche de la défigurer. Paul de Musset travestit les faits à dessein dans sa Biographie. Elle et Lui, de George Sand, et la réponse de Paul de Musset, Lui et Elle, sont des livres de rancune, nés de l’état de guerre créé et entretenu par des amis, pleins de bonnes intentions sans doute, mais, à coup sûr, bien mal inspirés. Il n’est pas jusqu’aux lettres de George Sand imprimées dans sa Correspondance générale qui n’aient été tronquées selon les besoins de la cause. Personne, autour d’eux, ne faisait cette réflexion, qu’en diminuant l’autre, on amoindrissait d’autant son propre héros.

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Ils n’eurent pas à s’écrire pendant les premiers mois, mais Musset a comblé cette lacune dans la Confession d’un Enfant du siècle, dont les trois dernières parties sont le tableau, impitoyable pour lui-même, triomphant pour son amie, de son intimité avec George Sand. Il ne s’y est pas épargné. Ses graves défauts de caractère, ses torts dès le début, y sont peints avec une sorte de fureur. Et avec quelle véracité, un fragment inédit de George Sand en fait foi : « Je vous dirai que cette Confession d’un Enfant du siècle m’a beaucoup émue en effet. Les moindres détails d’une intimité malheureuse y sont si fidèlement, si minutieusement rapportés depuis la première heure jusqu’à la dernière, depuis la sœur de charité jusqu’à l’orgueilleuse insensée, que je me suis mise à pleurer comme une bête en fermant le livre. » (À Mme d’Agoult, 25 mai 1836.)

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Chacun d’eux souhaitait et exigeait l’impossible. Musset, passionnément épris pour la première fois de sa vie, avait derrière lui un passé libertin, qui s’attachait à lui comme la tunique de Nessus et contraignait son esprit à torturer son cœur. Comme le pêcheur de Portia, « il ne croyait pas », et il avait un besoin désespéré de croire. Il rêvait d’un amour au-dessus de tous les amours, qui fût à la fois un délire et un culte. Il comprenait bien qu’aucun des deux n’en était plus là, mais il ne pouvait en prendre son parti, passait son temps à essayer d’escalader le ciel et à retomber dans la boue, et il en voulait alors à George Sand de sa chute. Un quart d’heure après l’avoir traitée « comme une idole, comme une divinité », il l’outrageait par des soupçons jaloux, par des questions injurieuses sur son passé. « Un quart d’heure après l’avoir insultée, j’étais à genoux ; dès que je n’accusais plus, je demandais pardon ; dès que je ne raillais plus, je pleurais. Alors un délire inouï, une fièvre de bonheur, s’emparaient de moi ; je me montrais navré de joie, je perdais presque la raison par la violence de mes transports ; je ne savais que dire, que faire, qu’imaginer, pour réparer le mal que j’avais fait. Je prenais Brigitte dans mes bras, et je lui faisais répéter cent fois, mille fois, qu’elle m’aimait et qu’elle me pardonnait... Ces élans du cœur duraient des nuits entières, pendant lesquelles je ne cessais de parler, de pleurer, de me rouler aux pieds de Brigitte, de m’enivrer d’un amour sans bornes, énervant, insensé. » Le jour ramenait le doute, car la divinité n’était qu’une femme, que son génie ne mettait pas à l’abri des faiblesses humaines et qui, comme lui, avait un passé.

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Plus loin : « Je m’en vais faire un roman. J'ai bien envie d’écrire notre histoire. Il me semble que cela me guérirait et m’élèverait le cœur. Je voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes os Ces fragments ont été cités par M. Edouard Grenier dans ses charmants Souvenirs littéraires (Revue bleue du 15 octobre 1892).. »

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Ce projet est devenu la Confession d’un Enfant du siècle. George Sand avait déjà commencé, de son côté, à exploiter la mine des souvenirs. La première des Lettres d’un voyageur était écrite, et annoncée à Musset. Nous aurons maintenant, jusqu’à la fin de la tragédie, comme une légère odeur d’encre d’imprimerie. Il faut en prendre son parti ; c’est la rançon des amours de gens de lettres, qu’on doit acquitter même avec Musset, qui était aussi peu auteur que possible.

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Les lettres de Venise continuaient à jeter de l’huile sur le feu. George Sand ne parvenait pas à cacher que le souvenir de l’amour tumultueux et brûlant d’autrefois lui rendait fade le bonheur présent. Elle était reconnaissante à Pagello, qui l’entourait de soins et d’attentions : « C'est, écrit-elle, un ange de douceur, de bonté et de dévouement ». Mais la vie avec lui était un peu terne, en comparaison : « Je m’étais habituée à l’enthousiasme, et il me manque quelquefois... Ici, je ne suis pas Madame Sand ; le brave Pietro n’a pas lu Lélia, et je crois qu’il n’y comprendrait goutte... Pour la première fois, j’aime sans passion (12 mai). » Pagello n’est ni soupçonneux ni nerveux. Ce sont de grandes qualités ; et pourtant ! « Eh bien, moi, j’ai besoin de souffrir pour quelqu’un ; j’ai besoin d’employer ce trop d’énergie et de sensibilité qui sont en moi. J'ai besoin de nourrir cette maternelle sollicitude, qui s’est habituée à veiller sur un être souffrant et fatigué. Oh ! pourquoi ne pourrais-je vivre entre vous deux et vous rendre heureux sans appartenir ni à l’un ni à l’autre ? » Elle voudrait connaître la future maîtresse de Musset ; elle lui apprendrait à l’aimer et à le soigner. Mais cette maîtresse sera peut-être jalouse ? « Ah ! du moins, moi, je puis parler de toi à toute heure, sans jamais voir un front rembruni, sans jamais entendre une parole amère. Ton souvenir, c’est une relique sacrée ; ton nom est une parole solennelle que je prononce le soir dans le silence de la lagune... » (2 juin.)

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Des cris d’amour furent la réponse aux aveux voilés de l’infidèle. Dès le 10 mai, Musset lui écrit qu’il est perdu, que tout s’écroule autour de lui, qu’il passe des heures à pleurer, à baiser son portrait, à adresser à son fantôme des discours insensés. Paris lui semble une solitude affreuse ; il veut le quitter et fuir jusqu’en Orient. Il s’accuse de nouveau de l’avoir méconnue, mal aimée ; de nouveau il se traîne lui-même dans la boue et dresse un autel à la créature céleste, au grand génie, qui ont été son bien et qu’il a perdus par sa faute. C'est le moment où son âme enfiévrée s’ouvre à l’intelligence de Rousseau : « Je lis Werther et La Nouvelle Héloïse. Je dévore toutes ces folies sublimes, dont je me suis tant moqué. J'irai peut-être trop loin dans ce sens-là, comme dans l’autre. Qu'est-ce que ça me fait ? J'irai toujours Cité par Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, XIII, 373.. » Il a un besoin impérieux et terrible de lui entendre dire qu’elle est heureuse ; c’est le seul adoucissement à son chagrin (15 juin).

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« Chante, mon brave coq, me disais-je tout bas, tu ne me feras pas renier, comme saint PierreRevue bleue, 15 octobre 1892.. »

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George Sand consentit à dire un dernier adieu à son ami ; non sans peine ; un instinct l’avertissait que cela ne vaudrait rien pour personne. Le lendemain, Musset lui écrivit Cette lettre a été publiée dans l’Homme libre du 14 avril 1877. : « Je t’envoie ce dernier adieu, ma bien-aimée, et je te l’envoie avec confiance, non sans douleur, mais sans désespoir. Les angoisses cruelles, les luttes poignantes, les larmes amères ont fait place en moi à une compagne bien chère, la pâle et douce mélancolie. Ce matin, après une nuit tranquille, je l’ai trouvée au chevet de mon lit avec un doux sourire sur les lèvres. C'est l’amie qui part avec moi. Elle porte au front ton dernier baiser. Pourquoi craindrais-je de te le dire ? N'a-t-il pas été aussi chaste, aussi pur que ta belle âme ? Ô ma bien-aimée, tu ne me reprocheras jamais les deux heures si tristes que nous avons passées. Tu en garderas la mémoire. Elles ont versé sur ma plaie un baume salutaire ; tu ne te repentiras pas d’avoir laissé à ton pauvre ami un souvenir qu’il emportera et que toutes les peines et toutes les joies futures trouveront comme un talisman sur son cœur entre le monde et lui. Notre amitié est consacrée, mon enfant. Elle a reçu hier, devant Dieu, le saint baptême de nos larmes. Elle est invulnérable comme lui. Je ne crains plus rien, n’espère plus rien ; j’ai fini sur la terre. Il ne m’était pas réservé d’avoir un plus grand bonheur. »

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Un peu plus loin, dans la même lettre, une réflexion très sage, mais tardive : « Il ne fallait pas nous revoir. Maintenant c’est fini. Je m’étais dit qu’il fallait prendre un autre amour, oublier le tien, avoir du courage. J'essayais, je le tentais du moins... » À présent qu’il l’a revue, c’est impossible ; il aime mieux sa souffrance que la vieRevue bleue, 15 octobre 1892..

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En même temps qu’il s’éloigne de Paris, George Sand s’enfuit à Nohant comme affolée. Les lettres qu’elle adresse à ses amis sont des plaintes, d’animal blessé. — À Gustave Papet : « Viens me voir, je suis dans une douleur affreuse. Viens me donner une éloquente poignée de main, mon pauvre ami. Ah ! si je peux guérir, je payerai toutes mes dettes à l’amitié ; car je l’ai négligée et elle ne m’a pas abandonnée. » A Boucoiran : « Nohant, 31 août. Tous mes amis... sont venus me voir... J'ai éprouvé un grand plaisir à me retrouver là. C'était un adieu que je venais dire à mon pays et à tous les souvenirs de ma jeunesse et de mon enfance, car vous avez dû le comprendre et le deviner, ma vie est odieuse, perdue, impossible, et je veux en finir absolument avant peu... J'aurai à causer longuement avec vous et à vous charger de l’exécution de volontés sacrées. Ne me sermonnez pas d’avance. Quand nous aurons parlé ensemble une heure, quand je vous aurai fait connaître l’état de mon cerveau et de mon cœur, vous direz avec moi qu’il y a paresse et lâcheté à essayer de vivre, depuis si longtemps que je devrais en avoir fini déjà On trouvera des détails curieux sur son état d’esprit durant cette crise dans la 4e des Lettres d’Un Voyageur. La 1re a trait à la séparation de Venise.. »

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Une lettre de Musset, qui a l’air de s’être croisée avec la précédente, accuse un trouble encore plus grand. Il est consterné de ce qu’il a fait. Il n’y comprend rien ; c’est un accès de folie. À peine avait-il fait trois pas dans la rue que la raison lui est revenue, et il a failli tomber au souvenir de son ingratitude et de sa brutalité stupide. Il ne mérite pas d’être pardonné, mais il est si malheureux qu’elle aura pitié de lui. Elle lui imposera une pénitence, et lui laissera l’espoir, car sa raison ne résisterait pas à la pensée de la perdre. Il lui peint une fois de plus son amour avec l’ardeur de passion qui fait de ces lettres des Nuits en prose.

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Son exaltation en arrive au délire. Les fameuses lettres de la Religieuse portugaise sont tièdes et calmes auprès de quelques-unes de ces pages, qui peuvent compter parmi les plus ardentes que l’amour ait jamais arrachées à une femme. Elle se traîne à ses pieds, mendiant des coups faute de mieux : « J'aimerais mieux des coups que rien », et entremêlant ses supplications de reproches à Dieu, qui l’a abandonnée dans cette circonstance et à qui elle propose un marché : « Ah ! rendez-moi mon amant, et je serai dévote, et mes genoux useront le pavé des églises ! »

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D'aucun côté — cette remarque est essentielle pour la connaissance de leurs caractères, — d’aucun côté il n’y a trace, au début de la rupture, de l’abîme de rancune et d’irritation que les mauvais services de leur entourage allaient creuser entre eux, et à leurs dépens. Ils s’écrivent encore de loin en loin, pour un renseignement, une personne à recommander, et persistent à se défendre l’un l’autre contre les médisances. La Confession d’un Enfant du siècle, où Musset, ainsi qu’on l’a vu, dresse un autel à son amie, a paru en 1836, et George Sand écrivait à cette occasion : « Je sens toujours pour lui, je vous l’avouerai bien, une profonde tendresse de mère au fond du cœur. Il m’est impossible d’entendre dire du mal de lui sans colère... » (À Mme d’Agoult, 25 mai 1836.) Deux ans plus tard, Les Nuits ont paru. Les amis n’ont pas cessé d’exciter les ressentiments. On sent l’approche des hostilités. George Sand à Musset : « Paris, 19 avril 1838 : Mon cher Alfred (un premier paragraphe a trait à une personne qu’il lui avait recommandée), ...je n’ai pas bien compris le reste de ta lettre. Je ne sais pourquoi tu me demandes si nous sommes amis ou ennemis. Il me semble que tu es venu me voir l’autre hiver, et que nous avons eu six heures d’intimité fraternelle après lesquelles il ne faudrait jamais se mettre à douter l’un de l’autre, fût-on dix ans sans se voir et sans s’écrire, à moins qu’on ne voulût aussi douter de sa propre sincérité ; et, en vérité, il m’est impossible d’imaginer comment et pourquoi nous nous tromperions l’un l’autre à présent. »

./barine/barine_musset.xml: Chapitre V. « Les Nuits » ./barine/barine_musset.xml:

La vie reprit son cours. « Je crus d’abord, dit Musset dans Le Poète déchu Écrit en 1839. Quelques fragments en ont été cités par Paul de Musset dans sa Biographie., n’éprouver ni regret ni douleur de mon abandon. Je m’éloignai fièrement ; mais à peine eus-je regardé autour de moi que je vis un désert. Je fus saisi d’une souffrance inattendue. Il me semblait que toutes mes pensées tombaient comme des feuilles sèches, tandis que je ne sais quel sentiment inconnu horriblement triste et tendre s’élevait dans mon âme. Dès que je vis que je ne pouvais lutter, je m’abandonnai à la douleur en désespéré. » Peu à peu, les larmes tarirent. « Devenu plus tranquille, je jetai les yeux sur tout ce que j’avais quitté. Au premier livre qui me tomba sous la main, je m’aperçus que tout avait changé. Rien du passé n’existait plus, ou, du moins, rien ne se ressemblait. Un vieux tableau, une tragédie que je savais par cœur, une romance cent fois rebattue, un entretien avec un ami me surprenaient ; je n’y retrouvais plus le sens accoutumé. »

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Cela fait, Musset reprit la plume. Il n’avait presque pas écrit de vers depuis Rolla, qui avait été publié le 15 août 1833, au début de sa liaison avec George Sand, et dont nous n’avons pu encore parler, sous peine d’interrompre le récit du drame. Il nous faut donc revenir un instant en arrière, car Rolla ne peut être passé sous silence. Aucun des poèmes de Musset n’a plus contribué à lui conquérir la jeunesse. Les défauts mêmes qu’on y pourrait relever n’y ont pas nui ; ainsi l’accent déclamatoire de certains passages, car la jeunesse est naturellement et sincèrement déclamatoire. Sainte-Beuve raconte que des étudiants en droit, en médecine, savaient le poème par cœur lorsqu’il n’avait encore paru que dans une revue, et le récitaient aux nouveaux arrivants. Et depuis, les véritables admirateurs de Musset ont toujours eu une tendresse particulière pour Rolla. Taine en parle comme du « plus passionné des poèmes » où un « cœur meurtri » a ramassé « toutes les magnificences de la nature et de l’histoire pour les faire jaillir en gerbe étincelante et reluire sous le plus ardent soleil de poésie qui fut jamais ».

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À tant d’éloquence, à tant d’émotion, on eût pu deviner qu’une crise morale était proche, et que la passion cherchait l’auteur de l’Andalouse. Avec quelle soudaineté la crise a éclaté, avec quelle violence impitoyable la passion s’est abattue sur lui, nous venons de le voir. Pendant deux ans il n’écrivit plus, en vers du moins.

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Durant ce long silence, le poète et l’homme s’étaient transformés. L'homme mûri par la douleur n’avait presque plus rien du bel adolescent qui avait séduit et charmé les poètes du Cénacle, de l’apparition juvénile et rayonnante dont Sainte-Beuve avait conservé un si vif et éblouissant souvenir. « Il y a vingt-neuf ans de cela, écrivait Sainte-Beuve en 1857, au lendemain de la mort de Musset ; je le vois encore faire son entrée dans le monde littéraire, d’abord dans le cercle intime de Victor Hugo, puis dans celui d’Alfred de Vigny, des frères Deschamps. Quel début ! quelle bonne grâce aisée ! et dès les premiers vers qu’il récitait, son Andalouse, son Don Paez, et sa Juana, que de surprise et quel ravissement il excitait alentour ! C'était le printemps même, tout un printemps de poésie qui éclatait à nos yeux. Il n’avait pas dix-huit ans : le front mâle et fier, la joue en fleur et qui gardait encore les roses de l’enfance, la narine enflée du souffle du désir, il s’avançait le talon sonnant et l’œil au ciel, comme assuré de sa conquête et tout plein de l’orgueil de la vie. Nul, au premier aspect, ne donnait mieux l’idée du génie adolescent. »

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Au jeune triomphateur si merveilleusement évoqué par Sainte-Beuve avait succédé un homme froid et hautain, qui ne se livrait qu’à bon escient. L'amie dévouée qu’il appelait sa marraine, Mme Jaubert, lui reprochait en vain ses airs farouches et dédaigneux. Il en convenait avec empressement, ainsi qu’il faisait toujours de ce qu’on trouvait de mal en lui ou dans ses œuvres : « Tout le monde, lui répondait-il, est d’accord du désagrément de mon abord dans un salon. Non seulement j’en suis d’accord avec tout le monde, mais ce désagrément m’est plus désagréable qu’à personne. D'où vient-il ? de deux causes premières : orgueil, timidité... On ne change pas sa nature, il faut donc composer avec elle. » Il promettait à la marraine de prendre sur soi d’être poli, mais il se défendait de donner la moindre parcelle de son cœur, fût-ce à l’amitié, fût-ce aux sympathies légères et fugitives qui font l’ordinaire attrait des relations mondaines. Était-ce sécheresse d’âme ? Était-ce souvenir de ce qu’il en pouvait coûter, et peur instinctive de la souffrance ? « Je me suis regardé, poursuit-il, et je me suis demandé si, sous cet extérieur raide, grognon, et impertinent, peu sympathique, quoi qu’en dise la belle petite Milanaise, si là-dessous, dis-je, il n’y avait pas primitivement quelque chose de passionné et d’exalté à la manière de Rousseau 1837 ? — Souvenirs de Mme C. Jaubert. Les lettres de Musset citées dans ce volume ont été non seulement tronquées, mais parfois remaniées ; des fragments empruntés à des lettres de dates différentes ont été réunis pour en faire une seule.. » Cela n’est point douteux. Il y avait eu du Saint-Preux en lui ; il y en eut toujours, sans quoi nous n’aurions pas Les Nuits, qui n’ont assurément pas été écrites par Mardoche, ou par l’Octave des Caprices.

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Sauf deux pièces d’importance secondaire (Une bonne fortune, Lucie), les premiers vers qu’il écrivit après le voyage d’Italie furent la Nuit de Mai (Revue des Deux Mondes, 15 juin 1835). Les trois autres Nuits, la Lettre à Lamartine, les Stances à la Malibran, se succédèrent à brefs intervalles. En 1838, le 15 février, l’Espoir en Dieu vient clore la série. Le grand poète, ne se réveillera plus qu’un jour, trois ans après, pour écrire son admirable Souvenir (15 février 1841). Les meilleures de ses nouvelles et les chefs d’œuvre de son théâtre sont déjà achevés à cette date de 1838. Il avait alors vingt-sept ans. Après les promesses d’un incomparable printemps, après les rapides floraisons d’un trop court été, Alfred de Musset, on le sait, n’eut point d’automne ni d’hiver. Son œuvre entière tient dans l’espace de dix années, sur desquelles trois ou quatre ont été consacrées à réfléchir, à hésiter, à aimer et à s’en consoler.

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Dans les poésies de cette seconde période, Musset n’est plus romantique, si l’on ne considère que la forme. Non content d’abandonner les conquêtes du Cénacle, il se retourne à présent contre ses anciens alliés. Il est agressif, malicieux ; il écrit la célèbre lettre de Dupuis et Cotonet sur « L'Abus qu’on fait des adjectifs » (Revue des Deux Mondes, 15 sept. 1836), où deux bons bourgeois de la Ferté-sous-Jouarre, ayant entrepris de comprendre « ce que c’était que le romantisme », découvrent que c’est une manière d’attrape-nigaud, fabriqué avec du vieux-neuf pris à Shakespeare, à Byron, à Aristophane, aux Évangiles, aux Allemands et aux Espagnols, le tout si adroitement recollé et redoré, que les badauds bayent aux corneilles devant l’étalage, sans s’apercevoir que les étiquettes n’ont aucun sens et que personne n’a jamais su et ne saura jamais ce que peut bien être l’art social ou l’art humanitaire. Musset refuse aux romantiques jusqu’à l’invention du vers brisé, et il ajoute l’ingrat : « Le vers brisé, d’ailleurs, est horrible ; il faut dire plus, il est impie ; c’est un sacrilège envers les dieux, une offense à la Muse ». Il leur laisse en tout et pour tout, en fait de « découverte » et de « trouvaille », la gloire de dire « stupéfié » au lieu de « stupéfait », ou « blandices » au lieu de « flatteries » ; encore est-ce de très mauvaise grâce, et visiblement à regret ; si Musset avait mieux lu Chateaubriand, où le mot se trouve déjà, il se serait empressé de leur retirer aussi « blandices ».

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Victor Hugo et ses amis furent vengés de Dupuis et Cotonet par Musset lui-même. Il avait pu se dépêtrer des formules de la jeune école ; il n’en avait pas moins le romantisme dans les moelles. L'âme des temps nouveaux était en lui, et il ne dépendait pas de sa volonté de la chasser, car le mouvement de 1830 avait apporté autre chose, de bien plus important et plus tenace, qu’une forme littéraire. Ainsi que l’a dit excellemment M. BrunetièreLes Epoques du théâtre français., ce qu’il y avait de plus original, de propre et de particulier dans le romantisme, c’était une « combinaison de la liberté ou de la souveraineté de l’imagination avec l’expansion de la personnalité du poète ». En d’autres termes, à s’en tenir à l’essence des choses, « le romantisme, c’est le lyrisme », et la définition a l’air d’avoir été inspirée par Musset, tant elle s’applique exactement à lui. Il avait toujours eu le goût « de se mettre lui-même, de sa personne, dans son œuvre ».

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« La Nuit de mai » parut le 15 juin dans La Revue des Deux Mondes, où Musset a publié presque tout ce qui est sorti de sa plume depuis Namouna. Six mois après, vint « La Nuit de décembre ». Le poète s’était interrompu pour l’écrire de la Confession d’un Enfant du siècle, qui, dans ses deux derniers tiers — on ne l’a pas oublié, — est une véritable confession, dont la sincérité émut George Sand jusqu’aux larmes. Il ne changea pas de sujet en écrivant la seconde des Nuits, quoi qu’en ait dit Paul de Musset, dont c’est ici le lieu d’expliquer les confusions volontaires. Il avait deux raisons d’altérer la vérité : sa haine contre George Sand, qui l’animait à « diminuer sa part », selon l’expression de quelqu’un qui l’a bien connu ; et le désir légitime d’égarer le lecteur, dans la mêlée de femmes du monde compromises par son frère. « La Nuit de décembre » faisait la part trop belle à l’héroïne, pour qu’un justicier de cette âpreté pût se résoudre à la laisser à George Sand. Il faut pourtant la lui rendre, sur la foi d’un témoignage qui est pour moi irrécusable.

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On voudrait pouvoir retrancher l’épilogue de la Solitude, qui est gauche, froid, et n’explique rien.

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Les contemporains se sont accordés à reconnaître une nouvelle influence féminine dans « La Lettre à Lamartine » (1er mars 1836), malgré le début du fameux récit :

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Ces deux vers, et quelques autres, semblent indiquer qu’il y a eu mélange, et comme confusion, dans les regrets de Musset, pendant qu’il écrivait la « Lettre à Lamartine ». Quoi qu’il en soit, la pièce est d’une veine poétique moins pure, moins égale, que Les Nuits. À côté de morceaux devenus classiques (« Lorsque le laboureur », ...« Créature d’un jour »...), de vers qui sont de vrais sanglots (« Ô mon unique amour... »), il y a des parties de rhétorique dans le début sur Byron et dans les louanges adressées à Lamartine.

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En rapprochant de cette page le fragment de vers où se résume « L'Espoir en Dieu » (15 février 1838) : « malgré moi l’infini me tourmente », on a toute la religion de Musset, du Musset guéri, selon son expression, de la « vilaine maladie du doute ». Sa religion n’est, à vrai dire, qu’une religiosité peu exigeante, pas assez gênante. Il en a précisé la nature et les limites dans une lettre à la duchesse de Castries (sept. ou oct. 1840) : « La croyance en Dieu est innée en moi ; le dogme et la pratique me sont impossibles, mais je ne veux me défendre de rien ; certainement je ne suis pas mûr sous ce rapport ».

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La conclusion de « La Lettre à Lamartine » avait été une parenthèse dans les préoccupations de Musset. Combien vite fermée, « La Nuit d’août » (15 août 1836) est là pour l’attester. Musset n’a rien écrit de plus impie, en ce sens que nulle part il n’a exalté l’« idolâtrie de la créature » à un tel degré, et avec autant d’éloquence, ne laissant qu’elle pour horizon à l’humanité avilie, ne voyant qu’elle pour fin de l’« immortelle nature ». Quel hymne à Éros ! Quelle puissante évocation du dieu impassible qui marche dans notre sang et se rit de nos larmes ! Il grandit démesurément au fur et à mesure de ces accents enflammés ; il remplit l’univers de sa divinité et souffle au poète des vers sacrilèges :

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Ce retour vers le passé produisit « La Nuit d’octobre » (15 octobre 1837), la dernière de la série et la plus belle, qui éclate et s’apaise comme un orage apporté par les vents, et balayé soudain.

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Le vrai pardon se fit encore attendre trois ans. Au mois de septembre 1840, Musset se rendait chez Berryer, au château d’Augerville. Il traversa la forêt de Fontainebleau en voiture, dans une muette contemplation des fantômes qui se dressaient devant lui à chaque tour de roue. Sept ans s’étaient écoulés depuis qu’il avait parcouru ces bois avec George Sand, dans la jeune ferveur de leurs amours, et la vue des lieux témoins de son bonheur versait dans son âme une douceur inattendue. De retour à Paris, il la rencontra elle-même, son inoubliable, dans le couloir des Italiens. En rentrant chez lui, il prit la plume, et écrivit, presque d’un jet, cet incomparable « Souvenir » (15 février 1841) tout imprégné du respect dû aux « reliques du cœur » et tout plein de l’idée qu’un sentiment vaut par sa sincérité et son intensité, indépendamment des joies ou des souffrances qu’il procure. Diderot avait dit : « Le premier serment que se firent deux êtres de chair, ce fut au pied d’un rocher qui tombait en poussière ; ils attestèrent de leur constance un ciel qui n’est pas un instant le même ; tout passait en eux et autour d’eux, et ils croyaient leurs cœurs affranchis de vicissitudes. Ô enfants ! toujours enfants ! » Musset répond à Diderot :

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Les pièces que nous venons de passer en revue sont inséparables. Elles forment l’épilogue du drame romantique de Venise et de Paris. C'est la portion originale entre toutes de l’œuvre en vers de Musset, réserve faite pour le don Juan de Namouna et quelques morceaux des premiers recueils. Le Musset première manière avait subi le joug de la mode pour le rythme, le style, le décor, le choix des sujets. Il avait, en un mot, reçu du dehors une part de son inspiration. Dans le groupe de poèmes que dominent les Nuits, plus rien n’est donné aux influences étrangères. Ainsi que l’a dit Sainte-Beuve, « c’est du dedans que jaillit l’inspiration, la flamme qui colore, le souffle qui embaume la nature ». Le poète est tout entier à lui-même et au spectacle de l’univers, et « son charme consiste dans le mélange, dans l’alliance des deux sources d’impressions, c’est-à-dire d’une douleur si profonde et d’une âme si ouverte encore aux impressions vives. Ce poète blessé au cœur, et qui crie avec de si vrais sanglots, a des retours de jeunesse et comme des ivresses de printemps. Il se retrouve plus sensible qu’auparavant aux innombrables beautés de l’univers, à la verdure, aux fleurs, aux rayons du matin, aux chants des oiseaux, et il porte aussi frais qu’à quinze ans son bouquet de muguet et d’églantine. » Musset affranchi, devenu tout à fait lui-même, a été unique dans notre poésie lyrique.

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Des petits poèmes qui remplissent les deux autres tiers des Poésies nouvelles, aucun, tant s’en faut, ne s’élève aux mêmes hauteurs. Quelques-uns (« Sur une morte », « Tristesse ») ont de l’émotion. D'autres (« Chanson de Fortunio », « À Ninon ») sont de minuscules chefs-d’œuvre de grâce et de sentiment. D'autres, plus petits encore et point chefs-d’œuvre, ont pourtant un certain tour, à la façon du xviiie siècle. Il y a enfin les babioles, les marivaudages, les riens insignifiants, et il y a « Dupont et Durand » (15 juillet 1838), si remarquable par la frappe du vers, et qu’il faut comparer aux « Plaideurs » et aux vers réalistes de Boileau pour bien comprendre dans quel sens et quelle mesure Musset avait les instincts classiques. Dans ce pêle-mêle, très peu de pièces nous apportent du neuf ou de l’essentiel ; on pourrait négliger presque tout sans commettre une trahison envers l’auteur.

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Si maintenant nous revenons en arrière et que nous nous demandions quel rang occupent dans l’ensemble de son œuvre les Contes d’Espagne et d’Italie et Le Spectacle dans un fauteuil, nous ne devons pas hésiter à reconnaître que ce rang est inférieur à celui des Poésies nouvelles. Musset n’avait pas encore pris conscience de lui-même et de son génie propre. Il subissait l’influence des romantiques, et il était au fond le moins romantique des hommes. Il avait beau les dépasser tous en audace, on sent dans ses hardiesses quelque chose d’artificiel. Un historien attentif de la versification française, M. de Souza, parlant de la renaissance du vers lyrique dans notre siècle, ne tient aucun compte des premières œuvres de Musset. Elles n’ont pas plus d’importance à ses yeux que l’Albertus de Théophile Gautier : « C'étaient, dit-il, des poésies de jeunesse et de bravade pour ainsi dire où s’affirmaient toutes les outrances du premier feu et que les poètes eux-mêmes, par des œuvres ultérieures, ont remis au dernier planLe Rythme poétique.. » Ce jugement est bien sévère et bien absolu. M. de Souza ne s’occupe que de la technique du vers, et les Premières Poésies valent encore par ailleurs. La fraîcheur du génie est chose sans prix, que rien ne remplace, et elle rayonne ici splendidement. C'est une fête pour l’esprit de voir cette heureuse jeunesse, aux mains pleines et prodigues, lancer à la volée les images heureuses, les trouvailles d’une imagination neuve, les idées folles et charmantes ou les sensations enflammées de la vingtième année. Gardons-nous de faire fi de ce régal, tout en reconnaissant qu’il faut chercher dans le volume suivant les vrais procédés techniques de Musset, qui lui attirent aujourd’hui de si dures critiques, et le font traiter de mauvais ouvrier.

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Il est un point sur lequel il a voulu et provoqué les attaques. On offenserait son ombre en essayant de nier que ses rimes sont faibles et quelquefois pis. Il tenait à les faire pauvres, s’y appliquait, et il y a réussi. Sainte-Beuve le blâmait très justement d’avoir « dérimée » après coup la ballade « Andalouse ». Il lui reprochait aussi de se vanter trop souvent au public de l’avantage de mal rimer : (Les vers) « de Musset (« Après une lecture »), avec tout leur esprit, ont une sorte de prétention et de fatuité dont son talent pourrait se passer. C'est toujours de la réaction contre la rime et les rimeurs, contre la poésie lyrique et haute dont, après tout, il est sorti. C'est un petit travers. Il est assez original sans cela. Mais dès l’abord il a voulu avoir sa cocarde à lui, et il a retourné la nôtre. » (Lettre à Guttinguer, le 2 décembre 1842.) La nôtre, c’est la cocarde de l’école de la forme, que Musset craignait toujours de ne pas avoir mise assez ostensiblement à l’envers. Il aurait été désolé s’il avait pu lire le passage où M. Faguet, après avoir rendu justice à la pauvreté de ses rimes, se hâte d’ajouter : « Mais reconnaissons enfin qu’on n’y songe point en le lisant » : Pauvre Musset, qui a perdu ses peines en faisant rimer « lévrier » et « griser », « saule » et « espagnole », « Danaë » et « tombé » !

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Il est incontestable qu’après les Contes d’Espagne et d’Italie, il n’a guère profité des nouvelles formules romantiques pour varier ses alexandrins. Le Musset seconde manière, celui qui se disait réformé, et que Sainte-Beuve appelait un relâché, admet encore de loin en loin la coupe ternaire, qui substitue deux césures mobiles au grand repos de l’hémistiche, et dont il existait quelques exemples chez nos anciens poètes. Il écrit dans « Suzon » :

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Dans l’épître « Sur la Paresse », en s’adressant à Régnier :

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Il n’a ignoré aucun des effets infiniment divers produits par l’entrelacement des syllabes sourdes et des syllabes éclatantes, des syllabes pleines et des syllabes muettes. Il avait, en particulier, très bien observé de quel prix sont ces dernières, l’un des trésors de notre langue poétique, pour ralentir la marche du vers en prolongeant la syllabe qui les précède, comme dans les deux vers souvent cités de Phèdre :

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Enfin, les scrupules, justes ou faux, qui empêchaient Musset de disloquer ses alexandrins, ne s’opposaient nullement au mélange des mètres, et il en a tiré à maintes reprises le plus heureux parti, en particulier dans « La Nuit d’octobre ». La pièce est à relire tout entière, une fois de plus, à ce point de vue spécial.

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Une sensibilité redoutable lui fournissait l’étincelle sacrée. Il lui devait une sincérité qu’il n’aurait pas pu contenir, s’il l’avait voulu, et une éloquence frémissante qui savait plaindre d’autres souffrances que les siennes ; souvenez-vous de « L'Espoir en Dieu » :

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Musset a débuté au théâtre par une chute éclatante. Après le tapage de ses premiers vers, l’Odéon lui demanda une pièce, « la plus neuve et la plus hardie possible ». Il fit la bluette appelée « La Nuit vénitienne », qui aurait passé inaperçue dans un temps de paix littéraire, et qui tomba sous les sifflets, le 1er décembre 1830. Cet échec eut les plus heureuses conséquences.

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Ce n’était point là propos en l’air. Musset a travaillé une fois pour la scène depuis la chute de « La Nuit vénitienne ». Rachel lui avait demandé une pièce. Il entreprit sans balancer une tragédie classique, et songea d’abord à refaire l’Alceste d’Euripide. Ce projet ayant été remis à plus tard, il se rabattit sur un sujet mérovingien. Une brouille avec Rachel interrompit pour toujours la Servante du roi (1839), mais il en subsiste quelques scènes, qui ne font pas regretter bien vivement la perte des autres ; elles n’annonçaient qu’une tragédie distinguée, et il est de bien peu d’importance pour la littérature française que nous ayons une tragédie distinguée de plus ou de moins, tandis qu’il est très important que nous ayons Lorenzaccio et On ne badine pas avec l’amour.

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Bénis soient donc les sifflets qui accueillirent si brutalement « La Nuit vénitienne ». Ne s’inquiétant plus désormais d’être jouable, Musset ne s’est plus mis en peine que de saisir ses rêves au vol et de les fixer tels quels sur le papier. Nous devons à cet affranchissement de toute règle un rêve historique qui est la seule pièce shakespearienne de notre théâtre, et une demi-douzaine d’adorables songeries sur l’amour dans lesquelles « la mélancolie, disait Théophile Gautier, cause avec la gaieté ».

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L'idée de Lorenzaccio germa dans l’esprit de Musset durant les heures rapides passées à Florence avec George Sand, tout à la fin de 1833. La noble cité avait encore la farouche ceinture de murailles crénelées dont l’avait entourée au xive siècle le gouvernement républicain, et qu’on a démolie de nos jours pour élargir la capitale éphémère du jeune royaume italien. Elle avait conservé dans toute son âpreté cet aspect sombre et dur qui contraste si étrangement avec les lignes pures et souples de ses riantes collines, et qui en fait le plus étonnant exemple de ce que peut le génie de l’homme pour s’affranchir de la tyrannie de la nature. Les quartiers populaires, que de larges percées n’avaient pas encore ouverts à la lumière, enchevêtraient leurs rues étroites et tortueuses, favorables à l’émeute et aux guets-apens, autour des palais-forteresses des Strozzi et des Riccardi. La ville tout entière, pour qui sait comprendre ce que racontent les pierres, servait d’illustration et de commentaire aux vieilles chroniques florentines. Musset profita de la leçon, et trouva en feuilletant ces chroniques le sujet de son drame : le meurtre d’Alexandre de Médicis, tyran de Florence, par son cousin Lorenzo, et l’inutilité de ce meurtre pour les libertés de la ville. Quelques flâneries dans Florence donnèrent le cadre. Un singulier mélange d’intuitions historiques et de souvenirs personnels fit le reste. Paul de Musset dit, dans Lui et Elle, que la pièce fut écrite en Italie. Il faut donc que ce soit à Venise, en janvier 1834, dans les trois ou quatre semaines qui s’écoulèrent entre l’arrivée d’Alfred de Musset et sa maladie.

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L'action de Lorenzaccio met sous nos yeux une révolution manquée, avec tout ce qu’elle comporte d’intrigues et de violences, dans l’Italie brillante et pourrie du xvie siècle. Au travers de ces agitations, que Musset a peintes avec beaucoup de couleur, une sombre tragédie se déroule dans une âme éperdue, qu’elle remplit d’horreur et de désespoir. C'est encore une fois l’histoire de l’irréparable dégradation de l’homme touché par la débauche :

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Nous avions déjà vu l’ébauche de ce personnage si dramatique dans La Coupe et les Lèvres ; mais les causes de la misère de Frank étaient restées à demi voilées, tandis que cette fois, l’avertissement est aussi clair qu’il est grave et douloureux. Musset avait descendu de quelques pas, dans sa jeunesse imprudente et libertine, les bords de l’abîme où a roulé Lorenzaccio, et il tenait à dire à ses contemporains qu’on ne peut plus remonter cette pente-là.

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Il y a dans son drame deux autres personnages pour lesquels il n’a eu aussi qu’à faire appel à des souvenirs, moins intimes toutefois. Son orfèvre et son marchand de soieries sont des boutiquiers parisiens du temps de Louis-Philippe. L'orfèvre devait être abonné au National et avoir le portrait d’Armand Carrel dans son arrière-boutique. Le marchand de soieries est monarchiste par raison d’inventaire, parce que les cours font marcher les commerces de luxe. L'un critique tout ce que fait le gouvernement et le rend responsable des clients qui ne paient pas ; l’autre se frotte les mains quand il y a bal aux Tuileries.

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La comédie du Chandelier doit venir la première dans une biographie de Musset, bien qu’elle n’ait été écrite qu’en 1835. Elle le met en scène à l’heure charmante et périlleuse où le collégien devenait homme et se réveillait poète. L'aventure de Fortunio, moins le dénouement, lui est arrivée en 1828, pendant l’été passé à Auteuil. Jacqueline habitait aux environs de Paris. Pour le bonheur de la contempler, de jouer avec son éventail ou de lui apporter un coussin, Musset traversait sans cesse la plaine Saint-Denis, et il n’existait alors ni chemins de fer ni tramways. Mais il avait dix-sept ans, l’âge héroïque de l’amour, et il était romantique.

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Il a donné à Fortunio sa figure et sa tournure. « Un petit blond, dit la servante de Jacqueline. — Oui-da, réplique sa maîtresse, je le vois maintenant. Il n’est pas mal tourné, ma foi, avec ses cheveux sur l’oreille et son petit air innocent... Et il fait la cour aux grisettes, ce monsieur-là avec ses yeux bleus ? Toutes nos citations du Théâtre sont conformes à la 1re édition (1840), antérieure aux remaniements faits en vue de la scène. »

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Les Caprices de Marianne ont paru le 15 mai 1833. Musset y a mis une part de lui-même dans deux de ses personnages. Octave, le précoce libertin dont les dehors brillants recouvrent un sépulcre blanchi où dort la poussière des illusions généreuses de la jeunesse, c’est Musset, c’est son mauvais moi à l’inspiration sensuelle et blasphématoire, le meurtrier de son génie. « Je ne sais point aimer, dit Octave. Je ne suis qu’un débauché sans cœur ; je n’estime point les femmes ; l’amour que j’inspire est comme celui que je ressens, l’ivresse passagère d’un songe... Ma gaieté est comme le masque d’un histrion ; mon cœur est plus vieux qu’elle ; mes sens blasés n’en veulent plus. »

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Cette espèce de dédoublement donnait lieu à des dialogues intérieurs dont nous possédons un échantillon authentique. La conversation de l’oncle Van Buck avec son vaurien de neveu, au début d’Il ne faut jurer de rien, est historique. C'est un entretien que Musset avait eu avec lui-même, un matin, dans sa chambre, après quelques folies. Son bon moi lui avait mis une robe de chambre, symbole de vertu, l’avait assis dans un honnête fauteuil de famille, et avait adressé une verte semonce à l’autre, qui lui répondait par les impertinences de Valentin. Quelques jours après, le dialogue était écrit et toute la pièce en sortait. Celui que voici, qui se trouve à la première scène des Caprices de Marianne, a tout l’air d’avoir eu lieu dans la même chambre, devant la glace, au retour d’un bal masqué.

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C'est pour compléter la ressemblance entre ses deux héros et ses deux moi, que Musset a condamné le débauché des Caprices de Marianne à être le bourreau involontaire du personnage noble. Le Cœlio de la vie réelle était continuellement assassiné par Octave, qui exhalait aussi ses remords en lamentations poétiques, comme il le fait dans la pièce : « Moi seul au monde je l’ai connu... Pour moi seul, cette vie silencieuse n’a point été un mystère. Les longues soirées que nous avons passées ensemble sont comme de fraîches oasis dans un désert aride ; elles ont versé sur mon cœur les seules gouttes de rosée qui y soient tombées. Cœlio était la bonne partie de moi-même ; elle est remontée au ciel avec lui... Ce tombeau m’appartient : c’est moi qu’ils ont étendu sous cette froide pierre ; c’est pour moi qu’ils avaient aiguisé leurs épées, c’est moi qu’ils ont tué. » S'étant dit ces choses sur le mal qu’il se faisait à lui-même, Musset prenait son chapeau et retournait aux « bruyants repas », aux « longs soupers à l’ombre des forêts ». Cœlio ne ressuscitait que pour être tué de nouveau, et il avait chaque fois la vie un peu plus fragile.

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Quant au sujet de la pièce, il est contenu dans une des épigraphes de Namouna : « Une femme est comme votre ombre : courez après, elle vous fuit ; fuyez-la, elle court après vous ».

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C'est encore d’un crime contre l’amour qu’il s’agit dans Fantasio, écrit avant le voyage d’Italie et publié le 1er janvier 1834. La princesse Elsbeth, fille d’un roi de Bavière, d’une Bavière située dans le pays du bleu, a consenti par raison d’État à épouser le prince de Mantoue, et elle pleure quand on ne la voit pas, parce que son fiancé est un imbécile qu’il lui est impossible d’aimer. Elle n’ignore pas que le sort des filles de roi est d’épouser le premier venu, selon les besoins de la politique ; mais cela lui coûte, par la faute d’une gouvernante romanesque qui lui a donné des sentiments bourgeois. Elsbeth le lui reproche doucement : « Pourquoi, lui dit-elle, m’as-tu donné à lire tant de romans et de contes de fées ? Pourquoi as-tu semé dans ma pauvre pensée tant de fleurs étranges et mystérieuses ? » Le mal est à présent sans remède. Au mépris de la raison d’État et de l’étiquette, son jeune cœur est gonflé de germes d’amour prêts à éclore, qu’il faut tuer en devenant la femme d’un homme « horrible et idiot ». Elsbeth s’y résigne, afin d’épargner la guerre à deux royaumes. Ce sacrifice, inspiré par l’idée toute chrétienne qu’on doit immoler l’amour à des devoirs plus hauts, paraît un monstrueux sacrilège à Musset, qui se déguise en Fantasio pour aller le dire à la jeune princesse, et cette nouvelle incarnation ne passe pas pour une des moins ressemblantes.

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Le dénouement de Fantasio est tout souriant. Éros est victorieux : la gentille Elsbeth n’épousera pas son benêt de prétendu. Il est vrai que deux peuples vont s’égorger ; mais la mort de quelques milliers d’hommes n’a jamais eu d’importance dans un conte de fées, où on les ressuscite d’un coup de baguette, pas plus que les bourses d’or jetées par les belles princesses à leurs sujets dans l’embarras, pas plus que tout ce qui peut choquer si l’on a le malheur de voir la pièce à la scène. Des arbres de carton et un soleil électrique sont encore beaucoup trop réels pour Fantasio.

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On ne badine pas avec l’amour (1er juillet 1834) est peut-être le chef-d’œuvre du théâtre de Musset. La pièce est de moindre envergure et moins puissante que Lorenzaccio, mais elle est parfaite. Écrite au retour d’Italie, elle préconise déjà la mâle résignation du Souvenir aux souffrances qu’entraîne l’amour :

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On ne badine pas avec l’amour fut le dernier drame de Musset. Un rayon de gaieté descendit sur son théâtre et s’y posa. La Quenouille de Barberine (1er août 1835) nous montre comment une femme d’esprit met en pénitence les blancs-becs qui font profession de ne pas croire à la vertu des femmes, pour donner à comprendre qu’ils ont toujours été irrésistibles. Sans faire de tapage, sans pousser de cris, Barberine donne au jeune Rosemberg une leçon dont il se souviendra, et peut-être sans trop d’amertume. Il est si enfant, qu’il est capable de trouver amusant, au fond, de gagner son souper en filant. « C'est un jeune homme de bonne famille, écrit Barberine à son mari, et point méchant. Il ne lui manquait que de savoir filer, et c’est ce que je lui ai appris. Si vous avez occasion de voir son père à la cour, dites-lui qu’il n’en soit point inquiet. Il est dans la chambre du haut de notre tourelle où il a un bon lit, un bon feu, et un rouet avec une quenouille, et il file. Vous trouverez extraordinaire que j’aie choisi pour lui cette occupation ; mais comme j’ai reconnu qu’avec de bonnes qualités il ne manquait que de réflexion, j’ai pensé que c’était pour le mieux de lui apprendre ce métier, qui lui permet de réfléchir à son aise, en même temps qu’il lui fait gagner sa vie. Vous savez que notre tourelle était, autrefois une prison ; je l’y ai attiré en lui disant de m’y attendre, et puis je l’y ai enfermé. Il y a au mur un guichet fort commode, par lequel on lui passe sa nourriture, et il s’en trouve bien, car il a le meilleur visage du monde, et il engraisse à vue d’œil. » Rosemberg a si peu de rancune qu’il engraisse ! C'est d’un bon petit garçon, qui ne recommencera plus.

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Nous avons déjà parlé du Chandelier et conté l’origine d’Il ne faut jurer de rien (1er juillet 1836), dont l’héroïne, Cécile, est proche parente de Barberine. Elle se charge aussi, toute jeune fille qu’elle soit, de corriger les jeunes fats qui s’imaginent connaître les femmes parce qu’ils ont eu des succès dans les coulisses et dans les fêtes de bienfaisance internationales. La punition est douce, cette fois. Valentin a mal joué un vilain rôle ; il a été sot, et il n’a pas tenu à lui de devenir odieux ; néanmoins ses fautes lui sont remises, et il épouse Cécile au dénouement. Le chaste amour d’une jeune fille pure a servi de bouclier au mauvais sujet, qu’il préserve du châtiment. Si quelque lectrice austère, estimant que Valentin ne méritait point tant d’indulgence, blâme son bonheur immérité, elle méconnaît l’un des plus beaux privilèges de son sexe, celui de purifier par une affection honnête les cœurs salis dans les plaisirs faciles, et d’en forcer l’entrée au respect. On a écrit peu de pages aussi glorieuses pour la femme que la scène du rendez-vous dans la forêt, à la fin de laquelle le libertin vaincu remercie l’innocence, dans un fol élan de joie et de reconnaissance, de n’avoir rien compris à ce qu’il lui a dit.

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Après Il ne faut jurer de rien, Musset écrivit encore deux petits proverbes pleins d’esprit : Un Caprice (1837), et Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée (1845) ; une gracieuse comédie, Carmosine (1850), et quelques piécettes anodines dont la dernière, L'Âne et le Ruisseau (1855), a pourtant le droit d’être nommée à cause d’un joli petit rôle d’ingénue.

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L'histoire du théâtre de Musset est singulière. Ses pièces dormirent longtemps dans la collection de La Revue des Deux Mondes, pas très remarquées à leur apparition, et vite oubliées. Leur publication en volume, en 1840, ne fit non plus aucun bruit. Elles étaient presque ignorées quand Mme Allan, alors à Saint-Pétersbourg, entendit vanter une petite pièce russe qui se donnait sur un petit théâtre. Elle voulut la voir, la trouva de son goût et en demanda une traduction pour la jouer devant la cour impériale. Quelqu’un simplifia les choses en lui envoyant un volume intitulé Comédies et Proverbes, par Alfred de Musset : la petite pièce russe était le Caprice.

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Mme Allan y eut tant de succès à Saint-Pétersbourg, qu’à son retour à Paris, en 1847, elle « rapporta Un Caprice dans son manchon » et le joua à la Comédie-Française, le 27 novembre, contre vents et marées. Personne, ou à peu près, ne savait d’où cela sortait. Et puis, c’était mal écrit : « Rebonsoir, chère ! En quelle langue est cela ? » disait Samson suffoqué. Le lendemain de la première, revirement complet. Théophile Gautier écrivait dans son feuilleton dramatique : « Ce petit acte, joué samedi aux Français, est tout bonnement un grand événement littéraire... Depuis Marivaux... il ne s’est rien produit à la Comédie-Française de si fin, de si délicat, de si doucement enjoué que ce chef-d’œuvre mignon enfoui dans les pages d’une revue et que les Russes de Saint-Pétersbourg, cette neigeuse Athènes, ont été obligés de découvrir pour nous le faire accepter. » Théophile Gautier louait ensuite « la prodigieuse habileté, la rouerie parfaite, la merveilleuse divination des planches » de ce proverbe qui n’avait pas été écrit pour la scène, et qui était pourtant plus adroitement conduit que du Scribe. » (La Presse, 29 novembre 1847.)

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L'Illustration peignit avec vivacité la surprise du public en découvrant Musset auteur dramatique : « Un événement inattendu pour tout le monde s’est passé au Théâtre-Français, le succès complet, gigantesque, étourdissant d’un tout petit acte de comédie. » Suit un éloge de Musset poète, puis le chroniqueur revient au Caprice : « Les mots rayonnent comme des diamants ; chaque scène est une féerie, et cependant c’est vrai, c’est la nature, et l’on est ravi » (4 décembre 1847).

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Tant d’admiration nous déroute un peu, nous qui voyons dans le Caprice une pièce charmante sans doute, quelque chose de mieux qu’une bluette, mais enfin l’une des moindres parmi les œuvres dramatiques de Musset.

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Quoi qu’il en soit, la trouée était faite ; tout le reste y passa. Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée fut joué le 7 avril 1848, Il ne faut jurer de rien le 22 juin suivant, la veille des journées de Juin. Musset à Alfred Tattet, le 1er juillet : « Je vous remercie de votre lettre, mon cher ami. Il ne nous est rien arrivé, à mon frère ni à moi, que beaucoup de fatigue. À l’instant où je vous écris, je quitte mon uniforme, que je n’ai guère ôté depuis l’insurrection. Je ne vous dirai rien des horreurs qui se sont passées ; c’est trop hideux. »

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Le Chandelier eut son tour en août, André del Sarto en novembre, etc. On en est venu à jouer l’injouable : Fantasio, et Les Nuits.

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L'une des causes de ce prodigieux succès fut que Musset, au théâtre, parut un novateur et un réaliste. Ses pièces n’étaient pas faites selon les formules, pas plus les formules romantiques que les classiques, et elles possédaient cette vérité supérieure qui est le privilège des poètes : « Chaque scène est une féerie, et cependant c’est vrai, c’est la nature ». Ces mots résument les impressions des premiers spectateurs, dont quelques-uns reprochaient même à Musset d’être trop « la nature ». Auguste Lireux en fait la remarque à propos de la première représentation des Caprices de Marianne (14 juin 1851). On « n’est pas habitué, dit-il, aux pièces naturelles, et à cette fantaisie si semblable à la vérité même, qui est le propre de M. Alfred de Musset ». Il ajoute qu’on aime trop le faux, au moment où il écrit, pour supporter facilement la vérité, et il résume ainsi la pièce : « Histoire trop cruelle, trop vraie ! » (Constitutionnel, 16 juin 1851).

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Cependant, quelques personnes étaient scandalisées de l’engouement subit du public. Sainte-Beuve, qui n’a jamais attaché grande importance au théâtre de Musset, avait d’abord applaudi à la vogue du Caprice. Quand il vit que cela devenait sérieux et qu’on prenait les grandes pièces pour plus et mieux que des badinages, il s’indigna et écrivit dans son Journal : « J'ai vu hier (4 août 1848) la petite pièce de Musset au Théâtre-Français : Il ne faut jurer de rien. Il y a de bien jolies choses, mais le décousu et le manque de bon sens m’ont frappé. Les caractères sont vraiment pris dans un monde bien étrange : cet oncle sermoneur et bourru qui finit par se griser ; ce jeune homme fat et grossier plutôt qu’aimable et spirituel ; cette petite fille franche petite coquine, vraie modiste de la rue Vivienne, qu’on nous donne pour une Clarisse, qui vraiment n’est pas faite pour ramener un libertin autrement que par un caprice dont il se repentira le quart d’heure d’après ; cette baronne insolente et commune, qu’on nous présente tout d’un coup à la fin comme une mère de charité ; — tout cela est sans tenue, sans consistance, sans suite. C'est d’un monde fabuleux ou vu à travers une goguette et dans une pointe de vin. L'esprit de détail et la drôlerie imprévue font les frais de la scène et raccommodent à chaque instant la déchirure du fond. Mais il y a des gens qui vont sérieusement s’imaginer que c’était là le suprême bon ton du monde le plus délicat de la société qui a disparu : tandis qu’un tel monde n’a jamais existé autre part que dans les fumées de la fantaisie du poète revenant de la tabagie. Je me trompe : il y a des jeunes gens, et même des jeunes femmes qui, s’étant engoués du genre-Musset, se sont mis à l’imiter, à le copier dans leur vie, tant qu’ils ont pu, et se sont modelés sur ce patron. L'original ici n’est venu qu’après la copie, et n’est pas du tout un original.

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Il faut passer un mouvement de dépit au critique dont l’arrêt vient d’être cassé par la foule. Nous avons cité cette page maussade et inintelligente parce qu’elle précise le moment où la gloire de Musset, confinée jusque-là dans des cercles étroits, a pris son essor. Le succès du Caprice a plus fait pour sa réputation que toutes ses poésies mises ensemble. Il devint populaire en quelques jours, et ses vers en profitèrent. L'auteur dramatique avait donné l’élan au poète, qui monta aux nues alors qu’il s’y attendait le moins.

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L'œuvre en prose de Musset comprend encore des Nouvelles, des Contes, des Mélanges, et la Confession d’un Enfant du siècle (1836), dont il a déjà été question à propos de George Sand.

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La Confession a eu l’étrange fortune d’être presque toujours jugée sur ses défauts et ses mauvaises pages, même par ses admirateurs. La jeunesse d’il y a trente ans lisait dévotieusement les déclamations des deux premières parties, dans lesquelles Musset n’est qu’un médiocre élève de Rousseau et de Byron. La jeunesse d’aujourd’hui condamne le livre sur ces mêmes chapitres, et semble ignorer l’idylle qui leur succède : « Comme je me promenais un soir dans une allée de tilleuls, à l’entrée du village, je vis sortir une jeune femme d’une maison écartée. Elle était mise très simplement et voilée, en sorte que je ne pouvais voir son visage ; cependant sa taille et sa démarche me parurent si charmantes, que je la suivis des yeux quelque temps. Comme elle traversait une prairie voisine, un chevreau blanc, qui paissait en liberté dans un champ, accourut à elle ; elle lui fit quelques caresses, et regarda de côté et d’autre, comme pour chercher une herbe favorite à lui donner. Je vis près de moi un mûrier sauvage ; j’en cueillis une branche et m’avançai en la tenant à la main. Le chevreau vint à moi à pas comptés, d’un air craintif ; puis il s’arrêta, n’osant pas prendre la branche dans ma main. Sa maîtresse lui fit signe comme pour l’enhardir, mais il la regardait d’un air inquiet ; elle fit quelques pas jusqu’à moi, posa la main sur la branche, que le chevreau prit aussitôt. Je la saluai, et elle continua sa route. »

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Les promenades de nuit dans la forêt de Fontainebleau sont aussi bien belles. George Sand et Musset les avaient faites ensemble dans l’automne de 1833. Leurs pieds avaient suivi les mêmes sentiers qu’Octave et Brigitte, leurs mains s’étaient accrochées aux mêmes genêts en grimpant sur les roches. Ils avaient échangé à voix basse les mêmes confidences. Les habits d’homme de Brigitte, sa blouse de cotonnade bleue, qu’on a reprochés à Musset comme une faute de goût, c’était le costume de voyage de son amie, celui de la première Lettre d’un voyageur. J'ai dit ailleursVoy. p. 60. C'est précisément à cause de l’exactitude du fond du récit, que Paul de Musset s’est attaché à lui enlever toute valeur autobiographique. Il ne pouvait lui convenir que son frère prît chevaleresquement tous les torts sur lui. l’émotion de George Sand en retrouvant dans la Confession d’un enfant du siècle l’histoire à peine déguisée de leur malheureuse passion. Cette véracité scrupuleuse explique et excuse les longueurs de la cinquième partie, monotone récit de querelles si pénibles, que la victoire du rival de Musset, qui met fin au volume, est un soulagement pour le lecteur.

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En résumé : une œuvre d’art très inégale, tantôt déclamatoire, tantôt supérieure, quelquefois fatigante ; mais un livre précieux par sa sincérité et très honorable pour Musset, qui y donne partout, sans hésitation ni réticences, le beau rôle à la femme qu’il a aimée, et qui n’avait pourtant pas été sans reproches. Telle apparaît la Confession d’un enfant du siècle, à présent que tous les voiles sont levés.

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Les Contes et les Nouvelles sont de petits récits sans prétentions, écrits avec sentiment ou esprit, selon le sujet, et où Musset a atteint deux ou trois fois la perfection. La perle des contes est le Merle blanc (1842), où l’on voit l’inconvénient d’être romantique dans une famille vouée depuis plusieurs générations aux vers classiques. A la première note hasardée par le héros, son père saute en l’air : « Qu'est-ce que j’entends là ! S'écria-t-il ; est-ce ainsi qu’un merle siffle ? est-ce ainsi que je siffle ? est-ce là siffler ? ...Qui t’a appris à siffler ainsi contre tous les usages et toutes les règles ?

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Repoussé par les siens, le merle blanc est méconnu des cénacles emplumés auprès desquels il cherche un asile, parce qu’il ne ressemble à personne. Il prend le parti de chanter à sa mode et devient un poète célèbre. La suite n’est pas moins transparente. Il épouse une merlette blanche qui fait des romans avec la facilité de George Sand : « Il ne lui arrivait jamais de rayer une ligne, ni de faire un plan avant de se mettre à l’œuvre ». Elle avait aussi les idées avancées de l’auteur de Lélia, « ayant toujours soin, en passant, d’attaquer le gouvernement et de prêcher l’émancipation des merlettes ». Le poète emplumé croit posséder l’oiseau de ses rêves, assorti à sa couleur comme à son génie. Hélas ! sa femme l’avait trompé. Ce n’était pas une merlette blanche ; c’était une merlette comme toutes les merlettes ; elle était teinte et elle déteignait !

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Sa prose courante est parfaite. C'est une langue franche et transparente, où l’expression est juste, le tour de phrase net et naturel. Ses lettres familières sont vives et aisées. Son frère en a publié quelques-unes dans les Œuvres posthumes, mais celles que j’ai pu comparer aux originaux ont été altérées. En ce temps-là, on comprenait autrement que de nos jours les devoirs d’éditeur. Paul de Musset ne s’est pas borné aux coupures. Il s’est attaché à ennoblir le style, qu’il jugeait trop négligé. Au besoin, il arrangeait aussi un peu le sens. Musset avait écrit à la marraine, à propos d’amour : « Je me suis passablement brûlé les ailes en temps et lieu ». Paul imprime : « L'on m’a passablement brûlé les ailes... » (17 déc 1838). Musset disait ailleurs, à propos d’un article pour lequel il demandait certains renseignements : « J'aime mieux faire une page médiocre, mais honnête, qu’un poème en fausse monnaie dorée ». Il était inadmissible que Musset pût écrire une page médiocre ; on lit dans le volume : « J'aime mieux faire une page simple ». Sur Mlle Plessy dans le Barbier de Séville : « Rosine n’a pas été espagnole, mais elle a été spirituelle ». Correction : « Rosine n’a pas été espiègle ». Ailleurs, « taper » est remplacé par « frapper », « au beau milieu » par « au milieu », « je me suis en allé » par « je m’en suis allé », etc., etc. Il y a des pages entièrement récrites. Si Musset avait vu le volume, il aurait été pénétré d’admiration et de reconnaissance pour le zèle et la patience de son frère, mais peut-être se serait-il souvenu d’un travail d’agrément pour lequel l’aristocratie française s’était prise de passion au temps de sa jeunesse. Au printemps de 1831, les belles dames du faubourg Saint-Germain passaient leurs journées à coller des pains à cacheter en rond, sur de petits morceaux de carton qui devenaient des bobèches. Musset n’avait jamais pu comprendre l’utilité de ce travail : « N'y a-t-il plus de bobèches chez les marchands ? Écrivait-il ; d’où nous vient cette rage de bobèches ? » Je ne sais si le travail d’épluchage de son frère lui aurait semblé beaucoup plus utile que la fabrication des bobèches en pains à cacheter.

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Les causes de cette mort anticipée sont affreusement tristes. Qu'on veuille bien se rappeler la fragilité de sa machine et les révoltes indomptables de ses nerfs, et l’on entreverra les fatalités physiques qui lui ont fait perdre la maîtrise et le gouvernement de lui-même. Un soir — c’était le 13 août 1844, — la marraine lui avait parlé très sérieusement, dans l’espoir de l’amener à se ressaisir lui-même. Alors il leva pour elle le voile qui cachait ses maux, et elle en pleura : « Je ne puis vous répéter ce qu’il m’a dit, disait-elle ensuite à Paul. Cela est au-dessus de mes forces. Sachez seulement qu’il m’a battue sur tous les points. » Le lendemain, Musset lui envoya le sonnet suivant, qui a été imprimé dans la Biographie :

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En public, ou dans ses lettres, il faisait bonne contenance et affectait la gaieté. Son extraordinaire mobilité lui rendait la tâche assez facile. Il s’amusait comme un enfant des moindres bagatelles. Les petits malheurs de l’existence, qu’il n’avait jamais trouvé de bon goût de prendre au tragique, avaient aussi le don de réveiller sa verve. On peut dire que ses perpétuels démêlés avec la garde nationale pour ne pas monter sa faction lui furent très salutaires. Il avait généralement le dessous et s’en allait coucher en prison. Quand il se voyait bel et bien sous clef à l’hôtel des Haricots, dans la cellule 14, réservée aux artistes et aux gens de lettres, il se trouvait tellement absurde, qu’il se riait au nez en prose et en vers. Tout le monde a lu « Le mie prigioni », écrites dans la cellule 14 :

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« Le mie prigioni » ont un pendant qui est moins connu. C'est une lettre adressée à Augustine Brohan.

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Mais on a beau être modeste, il y a un degré d’indifférence qui chagrine et décourage un écrivain, et le poète des Nuits en avait fait la dure expérience. Il y avait toujours eu des jeunes gens sachant « Rolla » par cœur. La foule avait presque oublié Musset, malgré l’éclat de ses débuts, parce qu’il s’était détaché après « Rolla » du groupe des écrivains novateurs. Il avait abjuré la forme romantique au moment où le romantisme triomphait : la presse ne s’occupa plus de lui, le gros public s’en désintéressa, et ses plus belles œuvres furent accueillies les unes après les autres par un silence indifférent. Henri Heine disait avec étonnement, en 1835 : « Parmi les gens du monde, il est aussi inconnu comme auteur que pourrait l’être un poète chinois ». Mme Jaubert, qui rapporte ce propos, ajoute que Heine disait vrai ; les salons parisiens, y compris le sien, ne connaissaient que la Ballade à la lune et l’Andalouse. Un soir, chez elle, Géruzez s’avisa de réciter devant une trentaine de personnes le duel de Don Paez :

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Ce grand désespoir produisit les vers un peu trop cruels « Sur une morte » (1er octobre 1842).

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Au printemps de 1843, l’enthousiasme excité par la médiocre Lucrèce de Ponsard montrait combien on était las du romantisme. Musset devait nécessairement profiter de cette révolution du goût. Pour d’autres causes, qui forment ici la part du mystère, ses vers commençaient à trouver le chemin de tous les cœurs ; beaucoup de personnes le découvraient. Cela alla si vite que, trois ans après le succès de Lucrèce et la chute des Burgraves, on rencontre déjà des protestations contre l’excès de sa faveur auprès de la jeunesse. Dans les premiers mois de 1846, Sainte-Beuve copie dans son Journal une lettre où Brizeux lui dit : « Ce qui pourrait étonner, c’est cet engouement exclusif pour Musset... J'aime peu comme art la solennité des châteaux de Louis XIV, mais pas davantage l’entresol de la rue Saint-Georges ; il y a entre les deux Florence et la nature. » Sainte-Beuve accompagne ces lignes d’une note qui les aggrave. L'essor pris soudain par Musset lui paraît ridicule autant que fâcheux, et il en parle avec aigreur. L'explosion de popularité déterminée par le succès du Caprice acheva de le mettre hors des gonds. On a déjà vu son réquisitoire contre Il ne faut jurer de rien. Vers la fin de 1849, revenant sur la vogue du Caprice, il écrit : « On outre tout. Il y a dans le succès de Musset du vrai et de l’engouement. Ce n’est pas seulement le distingué et le délicat qu’on aime en lui. Cette jeunesse dissolue adore chez Musset l’expression de ses propres vices ; dans ses vers elle ne trouve rien de plus beau que certaines poussées de verve où il donne comme un forcené. Ils prennent l’inhumanité pour le signe de la force Écrit au lendemain de la première représentation de François le Champi (25 nov. 1849), et réimprimé avec la lettre de Brizeux dans les Notes et Pensées, mais sans indication de date..  »

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Inutile maussaderie ; il n’était plus au pouvoir de personne d’empêcher Musset de passer au premier rang, à côté de Lamartine et de Victor Hugo. Après les débauches de clinquant et de panaches des vingt dernières années, on revenait à la vérité et au naturel. Mis en goût de Musset par son théâtre, ceux qui l’avaient applaudi la veille à la Comédie-Française ouvraient ses dernières poésies, et la simplicité de la langue les ravissait. Ils rencontraient des vers dont le réalisme franc et savoureux répondait aux besoins nouveaux de leur esprit, et ils étaient non moins frappés de la sincérité des sentiments. À la question de la Muse dans « La Nuit d’août » :

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« Excepté à l’âge de la première communion, ...je n’ai jamais pu souffrir ce maître des gandins, son impudence d’enfant gâté qui invoque le ciel et l’enfer pour des aventures de table d’hôte, son torrent bourbeux de fautes de grammaire et de prosodie... » Baudelaire prêchait dans le désert, comme le prouve une note mise par Sainte-Beuve au bas de sa lettre : « Rien ne juge mieux les générations littéraires qui nous ont succédé que l’admiration enthousiaste et comme frénétique dont tous ces jeunes ont été saisis, les gloutons pour Balzac et les délicats pour Musset La note de Sainte-Beuve est de 1869. Ce sont presque les dernières lignes de son Journal. Sainte-Beuve est mort le 13 octobre 1869. ».

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Sa gloire avait rayonné hors de France. Un écrivain anglais distingué, sir Francis Palgrave, lui a consacré un essaiOxford Essays, 1855. que l’inattendu de certaines idées, de certaines comparaisons, rend doublement intéressant pour nous. Après avoir constaté que « Musset a réussi à franchir les barrières de Paris », sir Francis passe ses ouvrages en revue. Il en trouve guère qu’à blâmer dans la Confession d’un Enfant du siècle, qui lui paraît violente et désordonnée, très fausse, malgré ses prétentions au réalisme. En revanche, il place les Nouvelles à côté de Werther, du Vicaire de Wakefield, de la Rosamund Grey de Charles Lamb et de certaines pages de Jane Austen.

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Les vers de Musset le font penser, non à Byron, ainsi qu’on aurait pu le croire, mais à Shelley, à Tennyson et « peut-être » aux poètes de l’âge d’Élisabeth. Ils sont « musicaux et point déclamatoires ». D'après lui, les Anglais préfèrent Musset à Lamartine parce qu’il est moins absorbé dans son moi, et à Victor Hugo parce qu’il ne les fatigue pas d’antithèses. Certaines de ses pièces possèdent « une grâce particulière et indéfinissable, une beauté comme celle du monde ancien, un quelque chose qui rappelle la perfection éolienne et ionienne ». Les Contes d’Espagne et d’Italie sont bien extravagants, mais bien vigoureux.

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Le jugement sur l’homme est exquis de délicatesse. Il nous aurait rappelé, si nous avions été tenté de l’oublier, qu’on doit parler pieusement des grands poètes : « Quand des hommes pétris de cette argile font quelque chute, dit sir Francis, il ne faut les juger que respectueusement et avec tendresse. Nous qui sommes d’une pâte moins fine et moins sensible, et qui ne pouvons peut-être pas entrer dans les souffrances mystérieuses du génie, dans « ses luttes avec ses anges », nous ne devons pas oublier qu’en un certain sens, mais très réellement, ces hommes-là souffrent pour nous ; qu’ils résument en eux nos aspirations inconscientes, qu’ils mettent devant nos yeux le spectacle de combats plus rudes que les nôtres, et que ce sont vraiment les confesseurs de l’humanité. Nous convenons sans difficulté... que beaucoup des premiers poèmes de Musset, ainsi que la Confession, ne seraient pas à leur place dans un salon anglais ; que ce sont des ouvrages à réserver à ceux-là seuls qui ont assez de courage, assez d’amour de la vérité et de pureté d’âme, pour que ces tableaux des abîmes de la nature humaine profitent à la saine direction de leur vie. Mais, tout cela accordé, nous ne pensons pas qu’on puisse lire Alfred de Musset sans reconnaître dans son génie quelque chose dont l’histoire de la poésie française n’avait pas encore offert d’exemple. »

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L'opinion allemande ne lui a pas été moins favorable. M. Paul Lindau a consacré tout un volume à MussetAlfred de Musset, Berlin, 1876.. Nous en résumons les conclusions : « Musset, s’il n’est pas le plus grand poète de son temps, en est certainement le tempérament le plus poétique. Personne ne l’égale pour la profondeur de l’intuition poétique, et personne n’est aussi sincère et aussi vrai. Il se peut que ses sentiments soient morbides, mais il les a éprouvés, et l’expression qu’il leur donne est toujours parfaitement loyale. Il hait la comédie du sentiment et les phrases. Il vit dans une crainte perpétuelle de se tromper lui-même... Il aime mieux se mépriser que se mentir à lui-même... »

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Rien n’a manqué à sa gloire, pas même le périlleux honneur de faire école et d’être imité comme peut l’être un poète : par ses procédés, le choix de ses sujets, son vocabulaire, ses manies, ses petits défauts en tous genres. Innombrables furent les chansons, les madrigaux fringants, les petits vers cavaliers et impertinents, les piécettes licencieuses, plus proches de Crébillon fils que de Musset, les Ninon et les Ninette de la rue Bréda, les marquises de contrebande et les Andalouses des Batignolles, dont Alfred de Musset serait aujourd’hui le grand-père responsable devant la postérité, s’il en avait survécu quelque chose. Tout cela est oublié, et c’est un bonheur, car ce n’était pas une famille enviable. Le Musset des bons jours, des grands jours, celui des Nuits, pouvait apporter l’inspiration ; il pouvait allumer l’étincelle couvant dans les cœurs ; il ne pouvait pas avoir de disciples, car il n’avait pas de procédés, pas de manière, il était le plus personnel des poètes. On ne prend pas à un homme son cœur et ses nerfs, ni sa vision poétique, ni son souffle lyrique ; en un mot, on ne lui prend pas son génie, et il n’y avait presque rien à prendre à Musset que son génie.

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Les mêmes causes qui l’avaient fait monter si haut dans la faveur des foules détournent maintenant de lui la nouvelle école, celle qui grandit sur les ruines du naturalisme. Nos jeunes gens n’aiment plus le naturel, ni dans la langue, ni dans la pensée, ni dans les sentiments, ni même dans les choses. Le goût du singulier les a ressaisis, et celui des déformations de la réalité. Qu'ils se nomment eux-mêmes décadents ou symbolistes, c’est le romantisme qui renaît dans leurs ouvrages, déguisé et débaptisé, reconnaissable toutefois sous le masque et malgré les changements d’étiquettes. Il est devenu bien plus mystique. Il a perdu cette superbe qui rappelait Corneille et les héroïnes de la Fronde, pour prendre au moral un je ne sais quoi d’affaissé et d’étriqué. Il est servi par un art compliqué et savant, au prix duquel celui du Cénacle n’était que jeu d’enfant, et qui semble un peu byzantin, comparé au libre et puissant développement de la phrase romantique. Il a le sang moins riche, le tempérament plus affiné, mais c’est lui, c’est bien lui. Quel intérêt pouvait offrir le poète du Souvenir, avec ses chagrins si simples, à la portée de tous, et son français classique, à nos curieux de sensations rares, aux inventeurs de l’écriture décadente ? Aussi l’ont-ils dédaigné.

./barres/barres_familles.xml: ./barres/barres_familles.xml: Les diverses familles spirituelles de la France ./barres/barres_taine.xml: ./barres/barres_taine.xml: Taine et Renan ./barres/barres_taine.xml: Pages perdues recueillies et commentées par Victor Giraud ./barres/barres_taine.xml:

Comme la plupart de ses contemporains et de ses aînés, l'écrivain des Déracinés s'est de très bonne heure nourri de Taine et de Renan. Comment en eût-il été autrement? A l'époque où il arrivait à la vie de l’esprit, — entre 1875 et 1885, — l'auteur de la Vie de Jésus et celui de l'Intelligence achevaient leur glorieuse carrière. Cerveaux encyclopédiques, ils avaient touché, chacun à leur manière, à toutes les questions qui intéressent l'homme moderne, et ils n'avaient laissé aucune d'elles dans l'état exact où ils l'avaient trouvée : on les rencontrait inévitablement l'un et l'autre, à toutes les avenues de la pensée. Plusieurs de leurs livres avaient soulevé une émotion qui n'était point encore calmée. Sur la vie, sur l'homme, sur la religion, sur la science, ils avaient prononcé quelques-unes de ces paroles profondes qui retentissent longuement au cœur des hommes, et les œuvres de longue haleine auxquelles ils travaillaient encore ne cessaient point de préoccuper vivement l’opinion. On les discute, certes, mais on subit leur incontestable maîtrise. Tous deux d'ailleurs, poètes autant que philosophes, possèdent à un haut degré ce prestige du verbe sans lequel on peut bien atteindre quelques esprits d'élite, mais non pas la totalité des âmes. L'un, par la violence éloquente, l'éclat un peu dur et comme métallique de son style, l'autre, par la musique enchanteresse, la grâce vaporeuse, le charme insinuant et enlaçant de sa phrase, chacun d'eux, à sa manière, captive ces « puissances invincibles du désir et du rêve » qui, en chacun de nous, sont les puissances dominatrices. Sur cette fin du XIXe siècle français, ils exercent une sorte de dictature spirituelle qui n'est pas sans analogie avec celle qu'entre 1760 et 1770 ont exercée Voltaire et Rousseau. Ils sont les guides, les chefs et les maîtres ; ils sont la « colonne de lumière » et la « colonne de nuées » qui conduisent Israël dans le désert ; et pour ceux qui lisent et qui pensent, il est littéralement impossible de se dérober à leur influence.‌

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Se dérober à leur influence : en ces années lointaines, M. Maurice Barrès n'y songeait guère. Il était comme nous tous à son âge ; il n'avait qu'une préoccupation : se plonger dans l'atmosphère intellectuelle de son temps. Quand les premières pages de Taine et de Renan lui tombèrent-elles sous les yeux ? C'est ce qu'il serait sans doute assez difficile de préciser. L'écrivain se souvient pourtant, aux alentours de la quinzième année, d'avoir demandé, comme livre d'étrennes, l'Histoire de la Littérature anglaise. D'autre part, on lisait à Charmes le Journal des Débats, la Revue des Deux Mondes, et la bibliothèque maternelle possédait les Lundis de Sainte-Beuve. Par cette voie, ou par d'autres, les idées et les préoccupations du dehors affleuraient jusqu'à ce jeune esprit, en quête d'informations positives sur le monde contemporain, et qui, doué d'une remarquable faculté d'intuition, devinait encore plus de choses qu'il rien savait réellement. Il est plus que vraisemblable que les cours, les entretiens de Burdeau complétèrent les notions, plus ou moins vagues, que le jeune collégien avait emportées des livres. Puis vinrent les initiations et les libres lectures de la vie d'étudiant. Quand, au mois de janvier 1883, le jeune homme partit pour Paris, l'œuvre de Renan et celle de Taine constituaient, nous n'en pouvons guère douter, le plus clair de son bagage spirituel.

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En lisant ses premiers articles et ses premiers livres, on peut, je crois, entrevoir assez nettement ce qu'il leur a dû à tous deux. Et d'abord, cette idée, qui leur est commune, que « seule la science peut être notre refugeMaurice Barrès, Maurice Rollinat (La Jeune France, mars 1883). Voir à ce sujet notre Maurice Barrès, Hachette, p. 22-23. (NdE)‌ ». A leur école, il est devenu « un amateur d'âme », amoureux de l'étrange, du bizarre même, dévot de toutes les audacesMaurice Barrès, Anatole France (La Jeune France, février 1883). Cf. notre Maurice Barrès, p. 30-31. (NdE)‌ ». Renan lui a légué, — avec une disposition morale que, plus que personne, il a contribué à répandre, « la piété sans la foi », — ce goût du dilettantisme qui, un peu estompé dans ses premiers écrits, devait s'étaler si largement dans ses derniers ouvrages. Le « culte du moi », tel que M. Maurice Barrès devait bientôt le prêcher et le pratiquer, lui vient en droite ligne de l’auteur de l’Antéchrist. « Ce n'est, au fond, a très bien dit Jules Lemaître, qu'une glose, délicatement outrée, de quelques formules de Renan.Jules Lemaître, L'Ennemi des Lois (Figaro du 22 novembre 1892), non recueilli en volume. Cf. notre Maurice Barrès, p. 38. (NdE)‌ « Quant à Taine, il semble qu'il lui ait surtout inculqué, — avec certaines idées « conservatrices » qui ne se firent jour d'ailleurs en lui que plus tard, la condamnation du « déracinement », le goût de la décentralisation, le respect de la tradition nationale, — cette passion stendhalienne de l'énergie dont le livre Du Sang, de la Volupté et de la Mort sera la plus forte expression. Il est clair que toutes ces tendances, M. Maurice Barrès ne les aurait pas du tout eues, ou ne les aurait pas eues au même degré, s'il ne s'était converti les livres de Taine et de Renan « en sang et en nourriture ».‌

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Et pourtant, les réserves et les objections sont déjà toutes proches. C'est de Renan, semble-t-il, que M. Barrès s'est détaché tout d'abord. Il y a, dans les Taches d'encre de 1884, avec quelques traces de la vieille admiration, — à propos notamment des « deux superbes articles » sur Antiel, dont le jeune homme a vécu tout un moisLes Taches d'encre, 5 novembre 1884. (NdE)‌, — quelques mots très durs à l'adresse de l'auteur de la Vie de Jésus : on le qualifie de « génie jésuitique » ; on le rapproche de Tartuffe ; on parle de sa « souriante hypocrisie » ; on écrit : « C'est un parfait rhéteur et celui qui aura fait le plus pour le nihilisme moral de la génération que nous somme ./barres/barres_taine.xml:

Trois ou quatre ans se passent, et la fameuse petite brochure Huit jours chez M. Renan paraît en librairie. Certes, ce n'était point ce qu'en langage de journaliste on appelle un « éreintement » ; mais enfin, cette fantaisie si joliment ironique pouvait difficilement passer pour une apologieVoyez à ce sujet notre Maurice Barrès, p. 34-35. (NdE)‌. Et à quelques mois de là, il y avait, dans le livre Sous l'œil des Barbares, certain chapitre où Renan n'était point nommé, mais était facilement reconnaissable sous les traits d'un glorieux vieillard qui tenait des propos très renaniens, et recevait de l'auteur la plus lyrique des bastonnades. Le disciple d'hier était totalement libéré.‌

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Renan devait faire pendant un « essai de critique pittoresque » qui aurait eu pour titre : M. Taine en voyage. Mais d'abord, pour ne pas désobliger l'auteur des Origines, « ce mince cahier de plaisanteries » ne fut pas publié. Et ensuite, à en juger par ce qu'on nous en dit, la critique, dans cet opuscule de jeunesse, ne dépassait pas les limites d'une assez innocente moquerie ./barres/barres_taine.xml:

Quelques mois avant la mort de Renan, M. Barrès écrivait sur lui, dans le Figaro, un curieux article. Ces pages, intitulées la Règle de vie d'un philosophe, étaient assurément fort respectueuses. « Vieillard délicieux, y disait-on, qui étonne ses petits-neveux que nous sommes tous, autant par les ressources de sa politesse que par l'ingéniosité de son génie! » Le jeune écrivain s'efforçait d'y définir la « règle de vie » que Renan s'était imposée pour édifier son œuvre, et dont la souple habileté lui paraissait le trait dominant. Çà et là, des observations un peu vives, d'ailleurs fort justes, des mots un peu durs, qui portaient assez loin : « Il aime à dire, à laisser dire qu'il reconnaît Dieu le père : c'est pour mieux étrangler le Fils. » Et l'article se terminait par un mouvement d'impatience à l'adresse de toute cette diplomatie trop ingénieuse : « Et puis, quoi ! vivent les absurdités, les imprudences intellectuelles ! Avouons-le, dans la philosophie renanienne, faite de politesse, d'habiletés et de réticences, nous sommes gênés, mal à l'aise, privés de grand air. Allons ! qu'on ouvre la fenêtre !... »‌

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Enfin, en 1896, à l'occasion de la publication de la Correspondance avec sa sœur Henriette, l'auteur d'Un homme libre essayait de dégager la Vérité sur la crise de conscience de M. Renan. « Avec un sentiment respectueux pour le Maître, dont la mémoire nous est toujours présente », il analysait « son passage du séminaire à la vie laïque ». Et tout en rendant hommage au désintéressement, à l'idéalisme dont avait fait preuve, en cette circonstance, le futur écrivain de la Vie de Jésus, il n'avait pas de peine à montrer que la prétendue crise de conscience dont on avait tant parlé se ramenait tout simplement à une crise de carrière, et qu'en fait Renan « ne fut jamais moins catholique que dans cette période ». Point de drame religieux, point de nuit à la Jouffroy. « Avec sa tonsure, sa soutane, il est frénétique de jouir de la vie. Je vous dis que Stendhal, lors de son premier voyage d'Italie, avait cette belle fringale-là... Quand il chassait de sa conscience le catholicisme qui n'y avait jamais existé, sa correspondance nous démontre jusqu'à l'évidence que ça n'était désagréable qu'à sa mère. »‌

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Quelques jours après, dans un fort curieux article du Figaro, il revenait sur cette indication et la développait tout à loisir. II se demandait à la suite de quelles réflexions intimes Taine, né catholique, avait fini par réclamer des obsèques protestantes. Et il s'efforçait d'imaginer et de reconstituer quelques-unes des « notes » personnelles sur lesquelles le philosophe avait dû consigner les principales phases de son évolution. Ces « notes » sont bien intéressantes : elles témoignent d'un remarquable effort de sympathie intellectuelle et d'une connaissance approfondie de l’œuvre et de la pensée de Taine. Peut-être, pour expliquer son évolution, y aurait-il lieu de tenir compte, plus que ne l’a fait M. Barrès, des « affinités électives » que l’historien de la Littérature anglaise s'est découvertes avec quelques-uns des écrivains d'outre-Manche qu'il avait pu étudier de près, de l'action secrète qu'a eue la philosophie allemande sur la pensée française au XIXe siècle, enfin de l'espèce de séduction que, depuis Rousseau et Mme de Staël, le protestantisme a exercée sur nombre d'esprits « libéraux » de chez nous, — qu'on songe à Quinet, à Émile Montégut, à Milsand, — et que les événements de 1870 n'ont fait qu'accentuer. Mais cette observation n'enlève rien à la justesse divinatrice des conjectures de M. Barrès ; et cette sympathie spirituelle était d'autant plus méritoire que, « résolument hostile à toute nuance de protestantisme », il se déclarait « complètement opposé à ces manières de voir du regretté philosophe ».‌

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Mais, en dépit de ces divergences, la personne et l’œuvre de Taine n’en continuaient pas moins à solliciter sa curiosité et sa réflexion. Un jour, il se demandait si l’horreur de Taine pour les interviews et les indiscrétions des journalistes méritait une approbation sans réserve, et si l’on ne pouvait pas concevoir une autre attitude, tout aussi légitime. Une autre fois, à propos de la publication posthume des Carnets de voyage, il constatait, fort ingénieusement, que ce livre, c'est une charge à fond contre le bourgeois, contre le « philistin ». L'observation valait la peine d'être faite, et M. Barrès a très bien pressenti que cette curieuse disposition d'esprit était, dans l'auteur deGraindorge, — comme elle l'était chez Flaubert, — un legs de son éducation romantique.‌

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Enfin, à propos d'une enquête sur l'œuvre de Taine qu'avait organisée la Revue Blanche, M. Barrès s'interrogeait encore une fois sur l'action du « dernier grand esprit que nous ayons eu dans la suite admirable de la pensée française ». Il ne lui ménageait pas les éloges, les témoignages d'admiration, de gratitude et de « vénération ». « Comme éducateur, disait-il, et pour nous communiquer l'ensemble des connaissances au point où l'observation et l'expérimentation les avaient menées en 1870, M. Taine me semble incomparable. » Mais sur un point pourtant, il « se permettait de se soustraire très décidément à son influence si notable ». Il lui reprochait son excessive sévérité pour les hommes de la Révolution et la « timidité » d'une conception qui rétrécissait l'humanité, en méconnaissant certaines de ses « grandeurs ». « En vérité, déclarait-il, la vie morale embrasse plus de choses que cet homme savant et vénérable n’en reproduisait en lui. Taine n’est pas un professeur d'énergie. » Mais ces mots à peine écrits, il se hâtait d'en « proclamer l'injustice ». « Reconnaissons bien haut, écrivait-il, la maîtrise de cet homme et comment sa conception de la Révolution (qui est une vue incomplète, qui d'autre part déjà avait été élaborée par Tocqueville) est un des grands événements de notre vie mentale. » ‌

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Au total, c'est ce dernier point de vue qui devait l'emporter dans sa pensée. Il avait naguère parlé de « servilité » à propos de Taine ; il efface le mot, et il « revient au terme exact : discipline ». Et cette notion de discipline lui paraît vénérable et féconde. Il commente avec piété une page inédite de Taine sur l'association, ou plutôt contre les vices déplorables de la centralisation jacobine. Si l'on songe, d'autre part, que la thèse centrale des Déracinés n'est guère que l'illustration, ou, si l'on préfère, « l'orchestration » romanesque d'une des idées favorites de Taine, on en conclura qu'en dépit des objections qu'il pourra lui adresser, M. Barrès est demeuré, ou, plus précisément encore, qu'il est devenu de plus en plus fidèle à la pensée maîtresse de l'auteur des Origines. Et un jour même, il en viendra à le défendre publiquement contre les critiques intéressées et souvent erronées de M. Aulard ./barres/barres_taine.xml:

Aujourd'hui comme jadis, il me paraît très profond le mot de l'homme que j'ai le plus estimé, de ce Franz Wœpke qui disait : « J'ai pris la vie par le côté poétique. » Sous le nom de Paul, dans les Philosophes classiquesLe Paul des Philosophes classiques a été, au témoignage de Taine, peint d'après Vacherot. (NdA), puis dans le musicien du dernier chapitre de Graindorge, et ailleurs encore, bien souvent, j'ai décrit cette résignation, ce calme, cette politesse, ce labeur désintéressé. Se pénétrer du sentiment des nécessités qui nous plient et qui nous traînent, se persuader que toute la sagesse consiste à les comprendre ou à les accepter, c'est le stoïcisme des anciens, et voilà qui est pour moi de qualité religieuse.‌

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Pour moi, ce n'est pas au Pape que je demande cette permission, c'est au Taine que j'étais il y a vingt ans. Dans ce temps-là, j'écrivais : « La religion et la philosophie sont produites par des facultés qui s'excluent réciproquement, se déclarent impuissantes... Le système qui essayerait de les réconcilier et de les confondre ne sera jamais qu'un roman. » J'allais même plus loin, et je disais : « Affirmer qu'une doctrine est vraie parce qu'elle est utile ou belle, c'est la ranger parmi les machines du gouvernement, ou parmi les inventions de la poésieCes citations sont tirées de l'article de Taine sur Jean Reynaud (Essais de critique et d'histoire, éditions actuelles). (NdA)

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 » Le mal est ancien, héréditaire, il date de l'ancienne monarchie ; mais ce sont les législateurs modernes qui l'ont institué à demeure, par système, et qui, pour l'entretenir, l'étendre, l'empirer au delà de toute mesure, ont employé la précision, la rigueur, l'universalité, la contrainte impérative et les plus savantes combinaisons de la loiOn trouvera cette page publiée au complet au tome IV de H. Taine, sa vie et sa correspondance (p. 35I-358). (NdA) »‌

./bashkirtseff/bashkirtseff_lettres.xml: ./bashkirtseff/bashkirtseff_lettres.xml: Lettres de Marie Bashkirtseff ./bashkirtseff/bashkirtseff_lettres.xml: Marie Bashkirtseff, Lettres de Marie Bashkirtseff , 1, 11, RUE DE GRENELLE, PARIS (7e), BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, FASQUELLE ÉDITEURS, 1891. ./bashkirtseff/bashkirtseff_lettres.xml: ./bashkirtseff/bashkirtseff_lettres.xml: Lettres ./baudelaire/baudelaire_curiosites-esthetiques.xml: ./baudelaire/baudelaire_curiosites-esthetiques.xml: Curiosités esthétiques ./baudelaire/baudelaire_curiosites-esthetiques.xml: , Charles Baudelaire, Curiosités esthétiques, Paris, M. Lévy frères, 1868, 442 p. Source : Google books ./bazalgette/bazalgette_esprit.xml: ./bazalgette/bazalgette_esprit.xml: L'esprit nouveau dans la vie artistique, sociale et religieuse ./bazalgette/bazalgette_latin.xml: ./bazalgette/bazalgette_latin.xml: Le problème de l'avenir latin ./beaunier/beaunier_idees-et-hommes-01.xml: ./beaunier/beaunier_idees-et-hommes-01.xml: Les idées et les hommes ./beaunier/beaunier_idees-et-hommes-01.xml: Essais de critique [Première série] ./beaunier/beaunier_idees-et-hommes-01.xml: André Beaunier, Les Idées et les Hommes : essais de critique [première série], Paris, Librairie Plon, 1913, II-369 p. Source : Gallica. Graphie des titres normalisée. ./beaunier/beaunier_idees-et-hommes-02 .xml: ./beaunier/beaunier_idees-et-hommes-02 .xml: Les idées et les hommes ./beaunier/beaunier_idees-et-hommes-02 .xml: Deuxième série ./beaunier/beaunier_idees-et-hommes-02 .xml: André Beaunier, Les Idées et les Hommes : deuxième série. « Après la guerre ». Essais de critique : France, Belgique, Allemagne. Une France nouvelle, Paris, Librairie Plon, 1915, I-341 p. Source : Gallica. Graphies modernisées. ./beaunier/beaunier_idees-et-hommes-03.xml: ./beaunier/beaunier_idees-et-hommes-03.xml: Les idées et les hommes ./beaunier/beaunier_idees-et-hommes-03.xml: Troisième série ./beaunier/beaunier_idees-et-hommes-03.xml: André Beaunier, Les Idées et les Hommes : troisième série. La littérature de la guerre, Paris, Librairie Plon, 1916, 315 p. Source : Gallica. Graphies modernisées. ./beaunier/beaunier_poesie.xml: ./beaunier/beaunier_poesie.xml: La poésie nouvelle ./beaunier/beaunier_poesie.xml: André Beaunier, la poésie nouvelle. Paris : société du Mercure de France, 1902. ./beaunier/beaunier_poesie.xml: ./beaunier/beaunier_poesie.xml: ./beaunier/beaunier_poesie.xml: (Rythme provincial. Cueille d'Avril‌.) ./beaunier/beaunier_poesie.xml: (Rex. Cygnes‌.) ./beaunier/beaunier_poesie.xml: (Le fruit. Cygnes.) ./beaunier/beaunier_poesie.xml: (Fontanalia. Cygnes.)‌ ./beauzee/beauzee_encyclopedie.xml: ./beauzee/beauzee_encyclopedie.xml: Articles de l’<title>Encyclopédie ./beauzee/beauzee_encyclopedie.xml: ./beauzee/beauzee_encyclopedie.xml: <titlePage> ./beauzee/beauzee_encyclopedie.xml: <titlePart>Articles de l’<title>Encyclopédie ./beauzee/beauzee_encyclopedie.xml: Beauzée, articles de l’Encyclopédie ./beauzee/beauzee_encyclopedie.xml:Boil. Art poét. ch. iv. ./beauzee/beauzee_encyclopedie.xml:Henriade, ch. vij. ./beauzee/beauzee_encyclopedie.xml:Athalie, act. I. sc. j. ./beauzee/beauzee_encyclopedie.xml:Henriade, ch. iv. ./beauzee/beauzee_encyclopedie.xml:Athalie, I. j. ./beauzee/beauzee_encyclopedie.xml:Sénec. ep. xcv. ./beauzee/beauzee_encyclopedie.xml:Andromaq. act. I. sc. jv. ./beauzee/beauzee_encyclopedie.xml:Prop. II. Eleg. xxxiij. 20. ./beauzee/beauzee_encyclopedie.xml:Boileau, Ep. I. ./beauzee/beauzee_encyclopedie.xml:Id. Disc. au roi. ./beauzee/beauzee_encyclopedie.xml:AEn. X. 783. ./beauzee/beauzee_encyclopedie.xml:Art. poët. Hor. ./becq-de-fouquieres/becq-de-fouquieres_art-mise-en-scene.xml: ./becq-de-fouquieres/becq-de-fouquieres_art-mise-en-scene.xml: L'art de la mise en scene : essai d’esthétique théâtrale ./becq-de-fouquieres/becq-de-fouquieres_art-mise-en-scene.xml: L'art de la mise en scene : essai d’esthétique théâtraleBecq de Fouquières, L. (Louis)G. Charpentier et Cie, éditeurs (Paris)1884. ./becq-de-fouquieres/becq-de-fouquieres_art-mise-en-scene.xml: ./becq-de-fouquieres/becq-de-fouquieres_art-mise-en-scene.xml: L'art de la mise en scène ./becq-de-fouquieres/becq-de-fouquieres_art-mise-en-scene.xml:

D’ailleurs, à un autre point de vue, il suffit d’un moment de réflexion pour s’apercevoir que l’effet représentatif n’est pas la mesure de la valeur intrinsèque d’une œuvre dramatique. Si nous comparons entre eux le Guillaume Tell et les Brigands de Schiller, l’Iphigénie et l’Egmont de Gœthe, le Polyeucte et le Cid de Corneille, le Misanthrope et le Tartufe de Molière, il est certain que de toutes ces pièces les premières ont une valeur intrinsèque au moins aussi grande, si ce n’est plus grande, que les secondes, tandis que celles-ci ont un effet représentatif beaucoup plus grand. C’est que la valeur représentative et la valeur poétique d’une œuvre dramatique ne se composent pas des mêmes éléments, et par conséquent n’ont pas de commune mesure. Si les contemporains se trompent souvent sur la valeur d’une pièce, c’est que dans leurs jugements ils tiennent compte de l’effet représentatif qui précisément s’adapte à leur goût actuel. La postérité, au contraire, fait abstraction de cet effet et souvent n’en a pas même l’idée ; c’est pourquoi son jugement, portant uniquement sur la valeur poétique de l’œuvre, est plus durable. Négligeant ce qui est variable et passager, elle ne fonde son jugement que sur ce qui est invariable et constant.

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La mise en scène est conditionnée par le nombre probable de spectateurs. — Grossissement par les acteurs des effets représentatifs. — Les actrices moins portées à exagérer les effets. — Le Monde où l’on s’ennuie. — Nécessité actuelle de plaire à la foule. — Abaissement de l’idéal. — Compensation. — Utilité et devoir des théâtres subventionnés.

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En général, les hommes se laissent aller beaucoup plus facilement que les femmes à grossir l’effet représentatif de leur rôle ; cela tient sans doute à ce que les femmes possèdent à un plus haut degré la faculté d’imitation et d’assimilation, tandis que les hommes sont poussés par une puissance d’agir, difficile à contenir, à forcer leurs premiers effets et à en essayer de nouveaux. Je citerai comme un exemple remarquable Le Monde où l’on s’ennuie, qui a tenu l’affiche pendant deux cent cinquante représentations. Les hommes se sont visiblement fatigués ; les premiers acteurs ont été remplacés par d’autres, qui se sont eux-mêmes lassés, ce dont je suis bien loin de leur l’aire un crime ; mais les actrices qui avaient créé les rôles les ont conservés sans interruption jusqu’à la fin, et non seulement elles ont résisté à la tentation de grossir des effets faciles à exagérer, mais encore elles ont eu le mérite peu commun de nous conserver jusque dans les dernières représentations la perfection de jeu et de diction qu’elles avaient atteinte dès les premières.

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Nous avons insisté sur l’accord qui devait régner entre l’effet représentatif d’une œuvre dramatique et sa valeur intrinsèque, et nous avons surtout montré que tout ce qui s’ajoutait inutilement à cet effet représentatif était nuisible à l’œuvre elle-même, en distrayant l’esprit de ce qui devait être sa principale et quelquefois son unique préoccupation. Mais il est évident que, pour réaliser cet accord, s’il convient de ne rien ajouter à la juste mise en scène, il ne faut pas non plus en rien retrancher. De même que la mise en scène peut pécher par excès, elle peut aussi pécher par défaut. L’esprit est toujours frappé fortement par un contraste. Le décor, les costumes, les jeux de scène, la figuration, doivent donc convenir au texte poétique ; c’est ce que jadis on aurait exprimé en disant que la mise en scène doit être décente. Elle ne le serait pas si, par exemple, on jouait le Misanthrope dans le même décor que les Femmes savantes ; elle ne l’est pas quand l’aspect de la figuration répugne à l’idée avantageuse qu’en fait naître le texte de la pièce.

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De. la fin nécessaire des objets composant le matériel figuratif. — Le Misanthrope et les Femmes savantes. — Le hasard n’est pas un ressort dramatique..

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Si les détails du décor ne doivent pas affecter outre mesure l’esprit du spectateur, on conçoit combien, par contraste, le matériel figuratif prendra d’importance aux yeux du public et s’imposera à son attention. Ainsi, par le seul effet de cette double loi, le poète agit d’une façon certaine sur la direction de nos pensées. En faisant apparaître certains objets à nos yeux, il nous prépare tacitement à une évolution du drame. Puisque nous avons dit que le matériel figuratif avait un rapport particulier avec l’action, il suit de là qu’aucun des objets réels qui le composent ne peut être indifférent. C’est donc une loi absolue de la mise en scène qu’aucun objet réel, prédestiné par sa nature ou par sa place à attirer l’attention du spectateur, ne peut être mis sous nos yeux à moins qu’il n’ait un rapport certain avec la marche du drame. Chacun d’eux joue donc un rôle, plus ou moins important, et à un moment donné aide au développement du drame et souvent concourt à une de ses évolutions. Dans Tartufe, la table couverte d’un tapis et sous laquelle se cache Orgon remplit un rôle de premier ordre. La vue d’une table sur la scène est donc loin d’être indifférente, et on peut en dire autant de tout le matériel figuratif. Naturellement, il y a toujours un certain nombre d’objets réels qui peuvent figurer dans la décoration sans attirer notre attention. Par exemple, si la mise en scène comporte une cheminée, on y joindra une garniture, pendule, vases, flambeaux, etc., sans que cela tire à conséquence, puisque cela forme pour l’œil un ensemble auquel il est habitué. D’ailleurs, il est clair que certains objets sont plus caractéristiques que d’autres. Il est inutile d’insister : il y a dans tous les arts des règles de détail qui ne relèvent que du bon sens. En outre, l’apparition d’objets, même caractéristiques, perd de son importance si elle se rattache à une méthode générale de mise en scène, et si l’amplification porte sur tout l’ensemble du matériel figuratif.

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Transportons-nous dans le salon de Célimène, au deuxième acte du Misanthrope. Lorsque Basque avance des sièges sur l’ordre de sa maîtresse, il pourrait lui arriver, sur le théâtre comme dans la vie réelle, d’approcher un nombre de sièges supérieur à celui des personnages. Supposez que cela se produisît sur la scène, et imaginez qu’au milieu d’Éliante, de Philinte, d’Acaste, de Clitandre, d’Alceste et de Célimène, tous assis, il restât un siège vide : quelle importance ce détail ne prendrait-il pas aux yeux des spectateurs ! Ce siège vide intriguerait le public et distrairait l’esprit d’une des plus belles scènes de l’ouvrage, car il serait là comme un siège d’attente et semblerait annoncer un nouveau personnage, et par suite une péripétie que notre esprit serait déçu de ne point voir se produire.

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Cette observation pourra paraître subtile. Pour comprendre toute son importance, il nous suffira de nous reporter à la mise en scène des Femmes savantes. À la seconde scène de l’acte III, lorsque le valet approche les sièges sur lesquels prennent place Henriette, Philaminte, Trissotin, Bélise et Armande, il dispose, sur le premier plan, six sièges, dont cinq seulement sont occupés par les personnages en scène, tandis que le sixième reste vide. Voilà bien ce siège d’attente dont nous parlions ; or, ici, il annonce une scène subséquente dont le public est ainsi averti, qu’il attend, et qui se produira en effet. Pendant tout le temps que dure la scène où Trissotin lit ses vers, ce siège vide est un témoin muet ; sa présence est déjà une protestation contre les méchants vers de Trissotin, et le public se dit qu’il annonce nécessairement un autre personnage qui vengera le bon sens outragé. Et ce vengeur, en effet, c’est un autre pédant, Vadius, qui, tout pédant qu’il est lui-même, fera entendre à Trissotin de dures, mais justes vérités. On voit par cet exemple comment la mise en scène conspire à l’évolution de l’action dramatique, en fondant ses dispositions quelquefois les plus simples sur la logique rigoureuse qui régit l’esprit du spectateur.

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Rapport de la mise eu scène avec le milieu dramatique. — Pièces où domine l’imagination. — Le théâtre de Scribe. — Le théâtre de Victor Hugo. — Effet curieux observé dans Quatre-vingt-treize.

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Ce grand effet de clair-obscur, que le poète projette sur les êtres et sur les choses, leur donne un relief saisissant. Lui-même, dans les indications de mise en scène qu’il joint à son œuvre, fouille les détails, décrit les ameublements et les costumes, sculpte les bahuts et cisèle les armes. Dans ses vers, pas plus que dans ses indications scéniques, il ne se contente de l’à peu près théâtral : il touche et façonne les objets du pouce de Michel-Ange et les revêt de la couleur du Titien. Il faut à ses personnages des pourpoints de velours et de soie, des épées brillantes et souples ; il faut à ses heureux interprètes un visage majestueux ou farouche, une parole caressante ou hautaine, un jeu de proportion héroïque, de façon que, laissant bien loin d’eux le comédien, ils dépassent un peu le personnage lui-même. À ses drames conviennent les décorations splendides, les ameublements somptueux, les foules innombrables de la figuration ; car partout et toujours, derrière la décoration, derrière les personnages, comme un dieu impalpable derrière un héros de l’Iliade, on devine la grande ombre du poète dont la volonté puissante assemble les choses ou pousse et fait mouvoir ses personnages à nos yeux. Génie essentiellement lyrique, bien plutôt que dramatique, qui jamais n’abstrait son œuvre de lui-même, et qui se sent à l’étroit sur les planches et entre les coulisses d’un théâtre. La véritable scène où se meuvent les personnages du drame, c’est le cerveau même du poète : c’est là qu’il faut chercher les mobiles secrets de ses héros, qui obéissent bien plus à la volonté expresse de leur créateur qu’à la logique de leurs propres passions ; et c’est là seulement que peuvent entièrement se réaliser ses conceptions scéniques et décoratives souvent à peu près irréalisables, comme dans le Roi s’amuse.

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Dans tous les drames de Victor Hugo, l’imagination est tellement instante et puissante, à tous les moments de l’action, qu’un jour, fait inouï dans les annales dramatiques, dans un tableau qui ouvre un des actes de Quatre-Vingt-Treize, le poète a soudain supprimé décors et acteurs, et, sans autre intermédiaire que l’orchestre et des comparses derrière la toile baissée, a fait assister toute une salle de théâtre à un drame sanglant, faisant ainsi passer directement de son imagination dans celle du spectateur une série d’images émouvantes, sans l’interposition nécessaire d’images sensibles et réelles. Quand je dis toute la salle, je me trompe, car tandis qu’une partie de l’orchestre s’associait à l’émotion esthétique du poète, des hauteurs du théâtre on réclamait à grands cris le lever du rideau. Là-haut, ils voulaient voir ce qui n’existait pas, et ils réclamaient la vue directe d’un drame dont leur imagination était incapable de leur fournir une image subjective ! Il leur aurait tout au moins fallu le récit classique que justifie donc, dans certains cas, le procédé du maître moderne.

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Des pièces où domine le sentiment. — Cas où les causes de l’émotion sont subjectives. — Le Mariage de Victorine. — Cas où les causes de l’émotion sont objectives. — L’Ami Fritz.

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Dans le Mariage de Victorine, de George Sand, nous assistons à un drame émouvant qui se joue dans le cœur d’un père et dans celui de sa fille. Celle-ci, sans oser se l’avouer, aime le fils du maître et du bienfaiteur de son père. Celui-ci, qui voit naître cette aveugle passion, veut la combattre en mariant sa fille à un des commis de son maître. La grandeur d’âme du père et de la fille, la pureté de leur conscience morale, leur respect pour les hiérarchies sociales, le soin de leur propre dignité, l’estime qu’ils ont d’eux-mêmes, la fierté qui relève jusqu’à l’héroïsme le sentiment de leur devoir, font un spectacle poignant et douloureux de la lutte généreuse qui se livre dans le cœur du père entre son amour paternel et le respect qu’il a pour son bienfaiteur, dans le cœur de la fille entre son amour et son affection filiale. Le drame auquel nous assistons se joue réellement dans ces deux âmes, et la nôtre en suit les péripéties avec une sympathie douloureuse. Nous sentons combien sont intimes et subjectives toutes les causes de leur détermination, et combien dans ce drame psychologique sont de peu de prix tous les attraits du monde extérieur. Rien aux yeux de ce père et de cette jeune fille, comme à ceux du spectateur, n’est digne d’exercer une influence quelconque sur leur résolution morale, ni le luxe des appartements, ni les richesses qui s’entassent dans les coffres de banquier, ni la beauté des costumes, rien enfin de ce qui est la marque de la position plus haute à laquelle leur position plus humble leur défend d’aspirer. Aussi tout ce qui, dans la décoration et dans la mise en scène, attirerait les regards à ce point de vue rendrait presque impossible le dénouement que le public attend et désire, et en tous cas en dénaturerait la grandeur morale. La mise en scène doit être humble, modeste, presque effacée, pauvre de détails, car rien n’y a d’intérêt pour nous ; les costumes simples et un peu austères, le jeu des acteurs contenu, leurs gestes et leur diction sans emphase. Il faut, en un mot, resserrer l’action, la maintenir et la dénouer dans un milieu purement moral, sans qu’aucun détail de la mise en scène vienne de sa pointe trop brillante déchirer le voile de larmes que le drame a fait descendre sur les regards des spectateurs.

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Combien seront différents les effets que l’on devra se proposer d’obtenir dans la représentation de l’Ami Fritz, de MM. Erckmann-Chatrian. Dans ce drame, les causes immédiates sont toutes objectives. Fritz est un homme jeune, bien portant, égoïste et heureux. Tout lui sourit dans la vie, et il possède ce qui à ses yeux compose le véritable bonheur ici-bas, une maison bien ensoleillée, des buffets bien garnis d’argenterie et de beau linge, une gouvernante qui prévient ses moindres désirs, et un estomac capable de tenir tète aux amis qu’il rassemble à sa table et avec lesquels il sable les vins de la Moselle et du Rhin ou savoure, en fumant, la bonne bière d’Alsace. Tout ce qui a sur le caractère de Fritz une influence si heureuse compose précisément tous les éléments de la mise en scène. Ici, il faut que les regards du spectateur se reposent avec plaisir, comme ceux de Fritz, sur les moindres détails de l’ameublement, sur le service de table et sur le linge que la gouvernante étale avec orgueil et complaisance. Le repas lui-même auquel il convie ses amis ne peut avoir la simplicité sommaire des repas de théâtres, car c’est là un des facteurs principaux du seul bonheur qu’il a connu jusqu’ici. Quand l’amour s’insinue dans son cœur, c’est encore par les côtés sensuels de sa nature qu’il se laisse séduire : c’est la bonne odeur de la fenaison, la voix pure de Sûzel, qui s’unit à celles des faucheurs, les cerises, toutes glacées de la rosée du matin, que du haut de l’arbre lui jette en riant la jeune fille, les beignets succulents qu’elle a confectionnés de ses blanches mains, les œufs frais dont elle lui donne le désir, et les belles truites qu’elle lui permet d’espérer.

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Des pièces où domine la fantaisie. — Caractère de la fantaisie. — Le théâtre de M. Labiche et de M. Meilhac. — Limites de la fantaisie. — De la convenance dans la fantaisie. — Lili. — Pièces d’ordre composite. — Ma Camarade. — Les féeries.

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Si nous avons réussi à présenter une idée juste de ce que nous entendons par fantaisie, on doit comprendre combien les œuvres dramatiques qui sont des créations de la fantaisie, telles que la Cagnotte, le Chapeau de paille d’Italie, la Grande-Duchesse, la Cigale, etc., s’éloignent à chaque instant de la réalité des actes et des contingences possibles de la vie. Les comédiens qui traduisent sur la scène ces combinaisons originales et fantaisistes doivent s’y sentir dégagés du inonde réel, sans quoi ils se trouveraient aussi mal à l’aise sur la scène que nous pourrions nous trouver gênés de nous voir en habit d’Arlequin dans la compagnie de gens graves et sérieux. La mise en scène ne doit avoir qu’un but, c’est de fournir un fond suffisant sur lequel se détachent en pleine lumière ces créations de la fantaisie. Elle doit donc être sommaire et pourvoir uniquement aux nécessités scéniques. Les costumes surtout demandent une appropriation heureuse, aussi éloignée de la correction que de l’excentricité banale. Il y faut conserver un certain rapport avec la vérité. Aussi ce sont les artistes les mieux doués sous le rapport de l’observation qui trouvent les costumes les plus comiques ; car, en déformant la réalité, ils ne la perdent cependant pas de vue et font saillir aux yeux des spectateurs des rapprochements aussi piquants qu’inattendus. La diction elles gestes doivent, eux aussi, concourir au même effet général, s’écarter de la logique dans les limites du compréhensible, et présenter toujours un rapport, amusant pour l’esprit, entre la fiction et la réalité.

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Il est encore une limite que ne doit pas dépasser la fantaisie, c’est celle des convenances. Je ne parle pas seulement des convenances banales qui consistent à ne pas outrager les bonnes mœurs. Mais un exemple fera mieux comprendre la portée de cette observation. Quand un auteur veut traduire sur la scène, pour en tirer des effets comiques, des personnages de la vie réelle, auxquels nous attachons des idées, factices peut-être, mais très puissantes, de dignité, de fierté morale, et qui dans notre esprit sont associés à des sentiments extrêmement délicats, il ne peut le faire, sans nous blesser, qu’en exagérant ce qui est précisément chez eux une qualité essentielle. C’est pourquoi dans Lili, le rôle du Commandant était si amusant, tandis que ceux des autres officiers mêlés à la même action étaient si choquants. C’est qu’en effet c’est une qualité chez un militaire d’être bref, énergique, et d’avoir en même temps le cœur bon et sensible, et que par conséquent on peut rire des exagérations burlesques de ces mêmes qualités. La fantaisie conserve un rapport certain entre les images associées, et quand nous redescendons de la fantaisie au réel, nous ne trouvons rien que de respectable dans l’idée éveillée en nous par l’auteur. Notre rire ne se trouve pas en désaccord formel avec ce qui compose notre sentiment. Au contraire, une sentimentalité de goguette, la fréquentation d’un monde interlope, la trivialité du goût et des habitudes nous choqueront chez un militaire, auquel nous attachons des idées d’honorabilité, de rigidité même, de droiture et de dignité ; et c’est pourquoi nous n’acceptons pas sur la scène, quand il s’agit de militaires, la représentation de ces défauts bien qu’ils soient humains. La fantaisie ne fera qu’exagérer notre répugnance, car il y aura une contradiction choquante entre l’image qu’on nous présente et l’image réelle que nous évoquons en nous ; et nous nous sentirons d’autant plus blessés que l’image qui nous est chère repose sur une idée acquise, laborieusement fondée par nécessité sociale et soigneusement entretenue par amour-propre national.

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Pour en revenir à la mise en scène, si l’on faisait une étude comparative des pièces d’observation pure et des pièces qui sont fondées sur la fantaisie, on remarquerait que les premières demandent plus de vérité que les secondes dans l’effet représentatif, et surtout plus de soin dans la composition du matériel figuratif. Dans une pièce où un acte d’observation se mêlerait à plusieurs actes de fantaisie, on verrait de même la nécessité de modifier les conditions de la mise en scène, et tandis que dans celui-là elle serait d’une grande exactitude jusque dans les moindres détails, dans ceux-ci au contraire elle devrait rester sommaire et restreinte aux nécessités scéniques. On en a un exemple frappant dans Ma Camarade, où un acte d’observation et de fine comédie s’intercale entre deux actes de pure fantaisie. Tandis que dans ceux-ci la mise en scène reste sommaire et tout à fait approximative, elle est traitée dans celui-là avec les plus grands soins, tant dans l’ensemble de la décoration que dans tous les détails du matériel figuratif.

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Rapports de la mise en scène avec le milieu social. — La mise eu scène se modifie comme la société. — Types généraux de l’ancienne comédie. — Le Tartufe. — Complexité et hétérogénéité de la société actuelle. — Plasticité nécessaire de la mise en scène. — Vieillissement rapide du théâtre moderne.

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Nous poserons ce principe, qui n’a pas, il semble, besoin de démonstration : la mise en scène doit correspondre exactement au milieu social, c’est-à-dire doit convenir à l’état social des personnages mis en scène et s’adapter à leurs mœurs et à leurs usages. Toutefois, et c’est ici le point intéressant, ce n’est qu’à une époque relativement récente que la mise en scène a conquis un rôle de plus en plus prépondérant. Autrefois, on aurait pu concevoir uniquement trois décorations, autrement dit trois milieux, un milieu grand seigneur, un milieu bourgeois et un milieu populaire. Et encore c’est théoriquement que je compte ce dernier qui en fait n’existait pas et dont par conséquent la décoration correspondante serait restée d’une parfaite inutilité. Ce qui en tenait lieu, c’était le milieu villageois ou autrement dit le milieu pastoral. Jadis les classes étaient nettement séparées les unes des autres et ne se confondaient jamais. Le Bourgeois gentilhomme est là pour nous montrer combien était ridicule un bourgeois voulant trancher du grand seigneur. En fait, un grand seigneur, riche ou pauvre, était toujours un grand seigneur, tandis qu’un bourgeois, riche ou pauvre, n’était jamais qu’un bourgeois. C’était la naissance seule qui importait ; on s’inquiétait fort peu de la fonction et du mérite social.

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Dans Tartufe, par exemple, il nous serait tout à fait impossible de deviner quelle est la fonction sociale de chaque personnage, et, à ce point de vue, Tartufe lui-même est un grand embarras pour notre manière de voir toute moderne. C’est un dévot, mais ce n’est là que sa fonction psychologique. Qu’est-il, socialement parlant ? Appartient-il ou non à un ordre, à une confrérie ? A-t-il une fonction religieuse ? Quelle est sa position dans la société ? Quels sont ses antécédents ? Ces questions ne recevront jamais de réponse ; de telle sorte qu’aujourd’hui le costume de Tartufe est un problème insoluble. Dans une pièce moderne, au contraire, ce qu’on établit tout d’abord, c’est la fonction sociale des personnages, leur position dans le monde : l’un est député, l’autre banquier, celui-ci est militaire, celui-là est avocat, procureur général, magistrat, etc. Nos auteurs modernes partent d’une idée, qui n’est assurément pas fausse, et qui est en tout cas féconde : c’est que l’expression de nos passions varie suivant le milieu où nous vivons et suivant les idées transmises ou acquises, dont chacun de nous est en quelque sorte un recueil différent. Ils s’intéressent à l’humanité en détail et tiennent compte d’une foule de différenciations, dont autrefois on ne s’inquiétait nullement, parce qu’en somme elles étaient moins visibles.

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Lois restrictives de la mise en scène. — De la loi de proportion — Plans d’importance scénique. — L’Ami Fritz. — Des repas de théâtre. — Application de la loi au matériel figuratif.

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Je prendrai un exemple dans l’Ami Fritz. Le repas que l’on sert au premier acte nécessite un grand nombre d’accessoires, qui ont chacun une certaine importance, les uns parce qu’ils ont un rapport avec le texte, les autres parce qu’ils servent à des combinaisons scéniques. Il faut donc observer la loi de proportion. La nappe, sur laquelle l’attention des spectateurs est formellement appelée, doit être d’une imitation beaucoup plus parfaite que les autres parties du service. Les détails du repas ne doivent pas être traités tous avec le même soin, ni atteindre le même degré de fini, car ils ne sont pas tous destinés à faire également illusion. La fumée qui s’échappe de la soupière répond par la perfection d’imitation au jeu de scène qui ouvre le repas et sur lequel l’attention du spectateur est appelée et maintenue pendant un certain temps. Mais, après la soupe, toute la suite du repas est composée d’accessoires de théâtre, qui sont bientôt relégués au deuxième et troisième plan d’importance par la marche de l’action théâtrale. Si nous nous transportons dans un autre théâtre, à la Gaîté, par exemple, nous verrons qu’au premier tableau de la Charbonnière, pièce dans laquelle la mise en scène occupait le premier rang, la loi de proportion était cependant observée et exactement de la même façon, dans la disposition du banquet des fiançailles. La règle est générale et on en trouvera l’application dans toute mise en scène bien conçue. C’est ainsi que sont réglés le repas de don César au quatrième acte de Ruy Blas, celui d’Annibal et de Fabrice dans l’Aventurière, et celui de l’oncle et du neveu dans II ne faut jurer de rien. Si j’ai choisi comme exemple un repas de théâtre, c’est que la mise en scène en est toujours périlleuse. Il ne faut insister que sur les détails qui ont un lien étroit avec l’action ; dès que l’attention du public se détourne vers quelque autre objet, il faut que le repas s’efface et prenne fin. D’ailleurs l’observation du temps exact n’est jamais nécessaire au théâtre. Comme dans la vie réelle, le spectateur perd la notion du temps dès que son attention est détournée ; il perd alors de vue ce concept abstrait pour lequel il ne possède pas d’unité de mesure absolue.

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C’est cette loi de proportion qui permet de simplifier le matériel figuratif, en ne se préoccupant que des principaux objets qui le composent et en traitant les autres beaucoup plus sommairement et même en les reléguant parmi la partie décorative. Ainsi, si quelques livres d’une bibliothèque sont destinés à jouer un rôle spécial, à être déplacés et replacés, ils devront réellement figurer sur un rayon, mais il ne sera pas nécessaire que les autres parties de la bibliothèque soient composées de livres véritables. Des dos de volumes peints sur des rayons également peints constitueront une imitation suffisante. C’est ce que beaucoup de spectateurs ont pu observer au second acte du Marquis de Villemer. Dans un trophée d’armes, toutes n’auront pas besoin d’être réelles, si toutes ne doivent pas éveiller une égale attention dans l’esprit du public.

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Cette loi de proportion est souvent difficile à appliquer avec sagacité et montre avec quel soin préalable il faut faire le départ de tout ce que doit comprendre la partie décorative et de tous les objets qui doivent composer le matériel figuratif. Cette loi empêche la mise en scène de dégénérer en une exhibition inutile ou encombrante et maintient les yeux du spectateur sur les objets qui ont une réelle importance. Un habile directeur de théâtre arrive ainsi à produire une illusion parfaite en ne cherchant la perfection d’imitation que pour les objets qui doivent fixer l’attention du spectateur. Quand, par exemple, on examine à ce point de vue la décoration du premier acte des Rantzau, on remarque tout d’abord une grande abondance dans l’ensemble décoratif. L’impression de l’intérieur du vieil instituteur alsacien est très vive ; rien n’y manque de ce qui peut nous raconter l’histoire de sa vie de famille et de travail, depuis le berceau jusqu’à la bibliothèque et aux collections de papillons. Mais ce n’est là qu’une impression générale due au premier aspect. Sitôt que l’œil examine la mise en scène pour en tirer une induction sur le développement de l’action, tout rentre dans la décoration peinte ; et le matériel figuratif ne se trouve en réalité composé que d’un très petit nombre d’objets. L’exécution des décorations est donc précédée d’un travail très délicat où le goût et la science de composition ont également leur part.

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Rapports de la mise en scène avec l’espace et le temps, — Les Danicheff et l’Oncle Sam. — Du vrai et du vraisemblable. — De la couleur locale. — Prédominance des traits généraux. — Les romantiques. — Le Ciel et Bajazet. — Le théâtre de Victor Hugo.

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Il n’y a donc rien d’absolu dans les difficultés que le temps ou la distance offre à la mise en scène. C’est le plus ou moins d’instruction du spectateur, l’étendue de son savoir et l’ampleur de ses informations qui indiquent le point de vraisemblance auquel nous devons nous efforcer d’atteindre. Depuis un certain nombre d’années, les œuvres traduites des romanciers russes nous ont fait connaître dans leurs détails les mœurs de la Russie, et nous ont initiés à des idées assez différentes des nôtres ; aussi a-t-on pu, dans Les Danicheff, intéresser le public français à un drame dont l’action n’aurait pu se dérouler dans le milieu où nous sommes habitués de vivre, et l’on a pu arriver à une représentation suffisamment exacte de mœurs, d’idées et de sentiments dans lesquels nous ne serions pas entrés il y a cinquante ans. Dans l’ Oncle Sam, c’est la vie et, disons le mot, l’excentricité américaine qui ont été produites sur le théâtre, et la mise en scène a pu se rapprocher de la vérité relative par la connaissance que possède ou que croit posséder le public français de ce caractère américain qui est celui d’un type nouveau dans l’humanité moderne. Mais qu’il s’agisse de monter un drame dont l’action se déroulerait en Turquie, on éprouvera des difficultés presque insurmontables. Ce qu’on appelle la couleur locale serait dans ce cas-là beaucoup plus nuisible qu’utile, car elle serait sans doute en opposition avec l’idée que le public en général se forme des mœurs turques et du mystère qui entoure la vie privée des femmes. Tout le travail d’approximation que serait tenté de faire l’auteur laisserait le public froid et incrédule.

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N’est-ce pas, en effet, ce défaut, joint à l’abus du pittoresque et de l’antithèse, qui déjà, du vivant même de Victor Hugo, nuit à l’œuvre dramatique du poète, en dépit de l’imagination poétique qu’on admire dans Hernani, cette œuvre rayonnante de jeunesse et de passion, en dépit de la perfection littéraire à laquelle atteint le style de Ruy Blas. Au contraire, le Cid et Bajazet ont-ils vieilli ? Ils n’ont pas aujourd’hui une ride de plus qu’au jour où ils ont paru sur la scène. Le Cid a par lui-même un effet représentant considérable, mais Corneille ne s’est pas abandonné à la couleur locale ; ses héros sont marqués de traits humains plus que particulièrement espagnols, sauf en ce qui concerne l’honneur. Sans doute l’enflure du style cornélien ne correspond plus à notre goût actuel, mais elle est corrigée par la franchise de l’accent et par la beauté morale des situations, sur laquelle la recherche du pittoresque n’empiète jamais. Quant à Bajazet, qui ne devrait jamais quitter pour longtemps le répertoire de la Comédie-Française, et que je ne puis jamais relire sans une profonde émotion esthétique, il devra son éternelle jeunesse à la prédominance des traits généraux sur les traits particuliers, ce qui est remarquable dans un sujet qui aurait comporté facilement un abus d’effets représentatifs, tirés de la vie orientale et des mystères qui planent sur les drames des harems, abus dans lequel ne manquerait peut-être pas de tomber un auteur moderne.

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Quelle que soit la prédilection que j’éprouve personnellement pour Racine, je ne crois cependant pas que l’on puisse dire que Corneille et Racine aient été de plus grands poètes que Victor Hugo. Si donc ce n’est pas dans l’inégalité de leur génie poétique que gît la différence de vitalité de leurs œuvres dramatiques, il faut en faire remonter la cause à un excès de richesse dans l’imagination de Victor Hugo, qui l’a entraîné à un abus perpétuel d’effets uniquement représentatifs et à une recherche purement épique du pittoresque et de la couleur locale. Dans les préfaces ou les notes qui accompagnent ses pièces imprimées, Victor Hugo se fait un mérite d’avoir puisé une foule de traits particuliers, peu connus, dans tel ou tel auteur espagnol ou anglais ; ce serait, en effet, un mérite pour un historien, mais ce n’en est pas un pour un poète dramatique. Ce que celui-ci doit au public, ce sont des êtres purement humains, uniquement revêtus, s’ils sont étrangers, de traits généraux suffisants à les faire reconnaître pour tels. Ajoutons d’ailleurs, pour être juste, qu’une aussi vaste imagination, nuisible au poète dramatique, est l’essence même du génie du poète épique ; et Victor Hugo en est encore ici un illustre exemple, car le livre de La Légende des siècles est un chef-d’œuvre, auquel rien ne peut être comparé dans la littérature française non plus que dans les littératures étrangères.

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Vanité de toute recherche archéologique. — Des différents styles. — Les costumes du Misanthrope. — Le temps efface les traits particuliers. — Formation des types artistiques. — Destructibilité de la mise en scène. — Nécessité de démonter les œuvres classiques. — Des reprises. — Antony. — La mise en scène est une création artistique. — Erreur de l’école réaliste.

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Tout ce qui s’éloigne de notre expérience actuelle perd peu à peu toute précision, et même de sa vraisemblance, tellement que si on faisait passer devant les yeux d’un homme de soixante ans une suite chronologique de gravures représentant les modes qu’ont depuis sa naissance successivement adoptées ses contemporains, il ne les reconnaîtrait pas pour la plupart et en regarderait quelques-unes comme imaginées après coup et tout à fait invraisemblables. C’est pourquoi, dans la mise en scène d’une pièce dont l’action se déroule dans un autre temps, toute recherche trop précise d’archéologie, c’est-à-dire portant sur un trop grand nombre de détails, est non seulement inutile, mais contraire à la vraisemblance, et n’a pas par conséquent un caractère incontestable de vérité. Sans doute, s’il s’agit du passé de notre propre race, nous posséderons un ensemble de connaissances plus certaines que s’il s’agissait d’un peuple étranger, même contemporain. Un grand nombre de spectateurs sont aptes à distinguer entre eux, tant sous le rapport de la décoration et de l’ameublement que sous celui des costumes, les styles Louis XIII, Louis XIV, Louis XV et Louis XVI ; mais combien peu sauraient établir des différences dans les modes diverses qui ont pu régner pendant le cours de ces grandes époques. Le public ne se choque pas de différences qui. pour des contemporains, eussent été monstrueuses. C’est ainsi qu’en 1878, à la Comédie-Française, on a repris le Misanthrope avec les costumes faits en 1837 pour une représentation de gala à Versailles et qui sont à la mode de la minorité de Louis XIV, bien que le Misanthrope, qui date de 1666, eût toujours été joué jusqu’alors en habits carrés de la seconde moitié du siècle. Nous, hommes du XIXe siècle, qui nous piquons d’exactitude, souvent plus que de raison, en sommes-nous choqués ? Et d’ailleurs, combien de spectateurs songent à comparer la date des costumes avec celle de la pièce ? La plupart ignorent sans doute que les costumes du Misanthrope peuvent faire question.

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Mais bien mieux, pendant qu’à la Comédie-Française on joue le Misanthrope en manteaux courts, on continue à le jouer à l’Odéon en habits carrés. Toutefois, comme l’exemple est contagieux, un des acteurs a eu l’idée de jouer le rôle d’Acaste en manteau, comme rue de Richelieu, tandis que tous les autres personnages conservent l’habit carré. Or, bien peu de spectateurs s’aperçoivent de ce qu’il y a de disparate dans ce mélange de modes qui ne sont point de la même époque. Cependant, nous serions choqués si on introduisait dans une comédie contemporaine en habits noirs un personnage babillé à la mode de 1830. C’est qu’avec le temps, on ne s’attache qu’aux caractères généraux et qu’on néglige les différences, pourtant considérables, qui naissent de la comparaison des traits particuliers.

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D’ailleurs le procédé qui consiste à renouveler les rôles un à un, soit par le moyen de doublures, soit en utilisant les nouvelles acquisitions du théâtre, est utile s’il ne s’agit que de remédier à un accident imprévu ou de favoriser les débuts d’un acteur ; mais en soi il est mauvais, parce qu’il porte le trouble dans un ensemble habilement combiné, et parce qu’il ne permet pas de plus larges corrections qu’autorise seule une nouvelle mise en scène. C’est ainsi qu’à l’heure actuelle il me paraît nécessaire de retirer Phèdre du répertoire de la Comédie-Française (nous en verrons plus loin les raisons), et d’attendre un certain temps avant d’en faire une reprise étudiée.

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S’il s’agit, non plus de pièces grecques ou romaines, mais d’une œuvre dramatique dont le sujet a été pris dans le monde contemporain de l’époque où elle a paru pour la première fois à la scène, il faut distinguer si l’œuvre est ancienne ou moderne. Les pièces qui datent d’une époque de l’histoire pour laquelle le temps a fait son office, en créant des types généraux qui sont aujourd’hui à peu près fixes, sont plus faciles à monter parce que déjà ces types ont été réalisés sur la scène et que d’autres arts, la peinture, la gravure et la sculpture, en ont en quelque sorte vulgarisé la connaissance. On a vu cependant, par l’exemple que nous avons cité du Misanthrope, qu’il y a place, même dans ces cas-là, pour des écarts considérables.

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La difficulté est quelquefois plus grande pour des œuvres modernes, dans lesquelles il faut précisément réaliser pour la première fois des types qui commencent à se former dans notre esprit, et dans lesquels il y a encore prédominance de traits particuliers, variables dans la mémoire de chacun de nous. Cette question a été justement agitée récemment à propos de la reprise dAntony. C’est le cas de remarquer combien il est heureux que toute mise en scène soit de sa nature destructible ; car si par impossible on avait conservé celle dAntony et qu’on nous l’eût remise aujourd’hui sous les yeux, on aurait pu sans doute espérer piquer jusqu’à un certain point la curiosité d’une partie du public, mais très certainement elle aurait produit un effet définitif désastreux et aurait été contre le but qu’on s’était proposé et qui ne pouvait être que celui de nous toucher et de nous émouvoir. Il nous aurait été impossible de prendre au sérieux une gravure de mode surannée ; et le ridicule du spectacle aurait été en nous un obstacle insurmontable à l’épanouissement de la sympathie.

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Mais en fait la mise en scène dAntony n’existait plus et il a fallu la recréer de toutes pièces. La difficulté était précisément dans le grand nombre de traits précis et particuliers dont, relativement à cette époque peu éloignée de nous, noire imagination est encore encombrée. Il fallait, pour le costume dAntony, éviter le ridicule auquel il ne prêtait pas jadis et auquel il ne devait pas non plus prêter aujourd’hui. Il fallait créer, comme cela s’est fait, de soi-même et insensiblement, pour des époques plus anciennes, un type général qui eût le caractère du temps sans être le personnage à la mode de telle ou telle année. On devait donc avoir grand soin de ne pas feuilleter les gravures de modes, les journaux illustrés, mais de s’inspirer de portraits, de bustes, de gravures, c’est-à-dire, en un mot, d’œuvres d’art. Leur examen collectif devait offrir un certain nombre de caractères communs et fournir les traits généraux du type à réaliser. En tout cas, ce dont il fallait bien se pénétrer, c’est que le costume d’Antony ne devait être ni une copie ni une réminiscence, mais une création au sens artistique du mot.

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Ajoutons d’ailleurs que pour cette pièce tous les détails de mise en scène n’ont qu’une importance très secondaire, par la raison quAntony est un chef-d’œuvre, qui restera tel au milieu des transformations scéniques que lui imposera le goût des générations successives. La postérité commence seulement pour cette œuvre extraordinaire, qui est destinée tôt ou tard à faire partie du répertoire courant de la Comédie-Française. Les types et les costumes se fixeront d’eux-mêmes, sans qu’il soit besoin d’un travail critique réfléchi. Ce drame, pathétique et humain, rajeunira de lui-même à mesure que la société française vieillira.

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Tous les jours il peut nous arriver d’assister à des comédies plus spirituelles ou plus amusantes que les comédies de Molière, à des drames plus intéressants ou plus poignants que les tragédies de Corneille et de Racine. On outrepasserait la vérité en voulant prouver que toutes les pièces le cèdent en gaieté ou en force dramatique aux œuvres classiques : ce n’est pas vrai. Pour moi, j’avoue très humblement m’être souvent beaucoup plus amusé à certaines pièces du Palais-Royal, du Vaudeville ou des Variétés qu’à la représentation des Femmes savantes ou du Misanthrope ; et en dépit d’une rhétorique froide et gourmée il faut reconnaître que le rire, le fou rire même, est un plaisir que nous recherchons et dont il ne faut pas rabaisser la valeur. De même, à des drames de l’Ambigu ou de la Porte-Saint-Martin, j’ai éprouvé des sensations de pitié, de terreur ou d’anxiété beaucoup plus fortes que celles que m’ont jamais causées les héros ou les héroïnes des plus belles tragédies ; et ces impressions ont pour nous des voluptés auxquelles nous goûtons avidement et qui nous arrachent des applaudissements et des cris. Or ce qu’il faut bien comprendre, c’est que les sensations que nous font éprouver les œuvres classiques sont tout aussi réelles, mais qu’elles sont d’un autre ordre, et d’un ordre supérieur. C’est donc précisément leur réalité qu’il faut mettre en évidence, car c’est par leur réalité que ces jouissances artistiques ont du prix pour les hommes, les attirent et les sollicitent avec une force qu’elles n’auraient pas si elles n’avaient à leur offrir qu’un semblant de plaisir idéal et platonique. Or, à l’égard de cette réalité, il n’y a pas de doute à avoir.

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Nous n’avons que des idées assez confuses sur l’organisation des théâtres antiques, et le peu que nous en savons suffit pour nous démontrer que dans l’antiquité la décoration et le costume des acteurs étaient en partie fantaisistes et en partie hiératiques. Quant à ce que nous appelons la couleur locale et la vérité historique, les anciens ne s’en préoccupaient nullement. D’ailleurs leurs personnages tragiques appartenaient à un passé purement légendaire et épique, et étaient en réalité des créations de leur imagination. En pouvait-il être autrement ? C’est précisément le caractère de l’art d’être un jeu, et c’est par là qu’il mérite de charmer et d’embellir la vie. Comment donc ces mêmes personnages, qui composent encore aujourd’hui notre personnel tragique, prendraient-ils à nos yeux une consistance historique qu’ils n’ont jamais eue ? Ce qui nous trompe, et ce qui en cela fait le plus grand honneur à l’art, c’est la vérité et la puissance des passions auxquelles les acteurs prêtent l’apparence matérielle de leurs corps. Il ne faut donc pas s’y méprendre : il n’y a pas et il n’y a jamais eu de milieu historique concordant expressément avec ces figures tragiques. La mise en scène doit se composer non pas avec ce qui a été ou ce qui a pu être, mais avec les images qui, dans notre imagination, forment et composent le monde antique. Quelque parti que nous prenions, quelles que soient les recherches savantes et archéologiques dont nous nous fassions guider, jamais notre scène, avec ses personnages de création toute poétique, ne nous offrira un tableau véritable de la vie antique ; pas plus d’ailleurs que les personnages héroïques qu’ont peints Homère et Eschyle n’ont jamais ressemblé aux êtres historiques dont un savant moderne, dans sa foi ardente, exhume les restes à Mycènes et à Troie. Les Grecs contemporains de Sophocle ne reconnaîtraient certainement pas la tragédie du plus grand de leur poète dans lŒdipe roi qu’on joue actuellement à la Comédie-Française. Elle est pourtant une traduction aussi fidèle que possible, et la mise en scène en a été réglée avec un goût parfait. Ils seraient choqués de voir les héros et les rois descendus de leurs cothurnes et ramenés à la taille des marchands d’Athènes, et de les entendre parler sans masques d’une façon aussi simple et aussi peu mélodique. Quant aux chœurs, ils se demanderaient par quelle aberration du goût on ose leur faire déclamer des strophes sur une musique qui ne s’y adapte pas métriquement. C’est que les Grecs concevaient de leur propre antiquité une image toute différente de celle que nous nous en formons, et avaient sur l’art tragique des idées très différentes des nôtres. Maintenant qu’ils sont devenus eux-mêmes l’antiquité, ce sont eux qui nous intéressent, et, à la distance où nous sommes d’eux, nous les confondons volontiers avec leurs héros et avec leurs dieux mêmes, ce qui prouve bien que ce monde mythologique, héroïque et historique n’existe à l’état décoratif que dans notre propre imagination. Cela n’empêche pas d’ailleurs que la tragédie grecque et la tragédie française n’obéissent au même principe essentiel, qui est la caractéristique du théâtre grec et du théâtre français, à savoir la prédominance constante de l’idée sur le fait et du développement moral sur l’acte matériel.

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Mais je me hâte d’abandonner les généralités, car je crois plus profitable de prendre un exemple particulier, qui me fournira l’occasion d’agiter plusieurs questions intéressantes et importantes pour Part de la mise en scène. Je vais donc passer en revue la mise en scène de la Phèdre de Racine, telle qu’elle est réglée actuellement à la Comédie-Française.

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Si j’ai choisi Phèdre, ce n’est pas que cette tragédie offre une occasion exceptionnelle d’étude et fournisse une plus riche moisson d’exemples que toute autre ; c’est uniquement qu’au moment même où je m’occupais de la mise en scène j’ai pu assister à plusieurs représentations de cette tragédie. Si toute autre, au lieu de Phèdre, eût fait partie du répertoire courant c’est celle-là que j’eusse choisie. J’en profiterai pour agiter quelques questions générales à mesure qu’elles se présenteront. Pour mettre un certain ordre dans l’ensemble des faits que nous devons passer en revue, j’examinerai successivement le décor, le matériel figuratif, les costumes et les dispositions scéniques ; et ce que je chercherai surtout à mettre en lumière, c’est le rapport direct qu’a la mise en scène avec l’interprétation du drame, c’est-à-dire son influence sur le jeu et la diction des acteurs, et par conséquent sur le résultat final et total de la représentation.

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Nous commencerons par examiner la décoration. « La scène est à Trézène, ville du Péloponèse. » Telle est la seule indication portée par Racine en tête de Phèdre. Le théâtre représente le péristyle du palais de Thésée, entouré d’un portique à colonnes élevées. L’aspect du décor a de la grandeur et convient à l’action héroïque du drame. À travers la colonnade du fond, on aperçoit une haute colline que couronnent trois temples. Comme nous n’avons que des idées fort confuses sur ce que pouvait être la demeure d’un Thésée, je ne ferai aucune difficulté d’accepter l’architecture du décor, bien qu’elle pût convenir à toute autre tragédie grecque et même à une tragédie romaine. Mais je fais peu de cas d’une exactitude archéologique qui n’est pas vérifiable ; et si l’on joue d’autres tragédies dans ce même décor, je n’y trouve rien à blâmer. Les Grecs, qui étaient des artistes, jouaient en général leurs drames devant la façade d’un palais à trois portes, décor banal et toujours le même ; la porte du milieu donnait accès dans l’appartement du roi ou du maître du palais, celle de droite dans l’appartement consacré aux hôtes et aux étrangers, celle de gauche dans la partie du palais réservée aux femmes. Cette disposition éclairait immédiatement le public sur le rang et le rôle du personnage qui paraissait. Nos décorations ont perdu cet avantage. Dans Phèdre, les portes de gauche et de droite donnent accès dans les appartements. Celui de Phèdre est à gauche et celui d’Aricie à droite. Je ne ferai à cela aucune chicane archéologique, bien que dans les maisons antiques l’appartement réservé aux femmes ait dû être dans une même partie de la maison.

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C’est précisément ce que nous allons voir en examinant les costumes de Phèdre. Il est admis que les costumes de confidents sont faits d’étoffes de couleur, et généralement de tons bruns ou jaunes. Le blanc sied aux grands rôles et la pourpre est particulièrement réservée aux rois. Dans Phèdre, Œnone et Théramène ont des costumes appropriés à leurs conditions ; Toutefois celui de Théramène a un aspect un peu biblique, qui conviendrait mieux à un apôtre qu’au gouverneur d’un prince grec. Théramène paraît descendre d’une toile de Poussin. Mais ce n’est là qu’une critique peu importante. Le point plus intéressant sur lequel je crois devoir appeler l’attention, c’est sur la modification de costume qui s’impose à Théramène au cinquième acte. Est-ce vraiment dans cet accoutrement flottant, sans chapeau et sans armes, que Théramène accompagnait Hippolyte ? Il semble qu’il vienne de faire une promenade idyllique autour du lac de Génésareth. Si on ne croit pas devoir adjoindre à son costume un chapeau de voyage et des armes, il est au moins essentiel que, lorsque bouleversé et atterré il reparaît aux yeux de Thésée, il porte son long et ample vêtement de dessus relevé et serré à la ceinture. Cette modification de costume (celle que j’indique ou toute autre produisant un effet analogue) concorderait avec la série des actes accomplis par Théramène ; et, lorsqu’il se présente devant les spectateurs, son aspect seul indiquerait qu’il n’est pas demeuré dans le palais, et que, parti avec Hippolyte, il a précipité son retour pour apprendre à Thésée la mort de son malheureux fils. Voilà donc une modification de costume qui résulte des péripéties de la pièce ; car il est nécessaire que Théramène porte et conserve ainsi la trace de l’événement tragique auquel il a été mêlé directement.

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Rapport du costume avec la personnalité. — Le costume doit s’accorder avec les états psychologiques d’un personnage. — Du costume de Phèdre. — Influence du costume sur le jeu et sur la diction. — Les costumes d’Iphigénie.

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Pour en revenir à Phèdre, c’est ainsi qu’elle doit sortir de son appartement, pâle et enveloppée de la tète aux pieds, succombant dans sa faiblesse sous le poids de sa coiffure et de ses vêtements. L’importance de ce costume de Phèdre est beaucoup plus grande qu’un examen superficiel ne permettrait de le croire. Dans un autre ouvrage, dans le Traité de Diction que j’ai publié il y a deux ans, j’ai insisté sur la nécessité pour un acteur de se composer un extérieur physique en rapport avec le sentiment moral du personnage qu’il représente. Or, nous avons dit que le costume fait partie de notre aspect extérieur ; il faut donc le composer de manière qu’il réagisse, comme les traits du visage, sur la diction et sur le jeu qui conviennent au personnage. Dans son costume actuel, Phèdre nous apparaît, sous ses couleurs naturelles, le cou et les bras nus, vêtue d’une tunique légère qui ne pèse d’aucun poids sur ses épaules : or, il est certain que l’actrice qui remplit ce rôle ne se sentira gênée ou retenue dans ses mouvements par aucun obstacle, et que cet affranchissement de toute entrave matérielle laissera à sa personne, et par suite à ses gestes et à sa voix, une liberté qui formera contraste avec la triste réalité de la situation décrite par le poète. Si, au contraire, l’actrice sent le poids de sa coiffure, si ses bras ont quelque peine à soulever les plis du pallium qui l’enveloppe, relevé sur le sommet de la tète comme un voile ; si ses pas traînent avec un certain effort la longue tunique qui descend jusqu’à ses pieds, alors elle laissera naturellement retomber sa tête ; sa démarche trahira la lassitude qui l’accable ; ses bras appesantis chercheront un appui sur les femmes qui l’accompagnent ; ses gestes seront lents et languissants, et sa voix, sa diction prendront le caractère corrélatif de cet état physique qu’elle aura incliné vers celui qui convient au personnage de Phèdre.

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Si nous nous sommes étendu sur Phèdre, cette tragédie n’est cependant qu’un exemple entre beaucoup d’autres, qui nous a permis de mettre en lumière une loi générale de la mise en scène, relative au costume. Iphigénie en Aulide se fût aisément prêtée à des remarques non moins importantes. La mise en scène de cette tragédie, telle qu’elle est actuellement réglée à la Comédie-Française, exigerait de nombreuses corrections. Laissant de côté les dispositions scéniques, qui ne sont pas toujours irréprochables, je ne dirai que quelques mots des costumes, qu’on a tort de ne pas mettre d’accord avec la marche de l’action et avec la situation des personnages.

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Après cette courte digression, je reviens à Phèdre, dont il me reste à examiner quelques-unes des dispositions scéniques, en les rattachant à une étude générale.

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Des salles de spectacle. — De la scène. — Des zones invisibles. — De la ligne optique. — Du lieu optique. — Éléments de statique théâtrale. — Exemples. — Des mouvements scéniques dans Phèdre.

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Posons maintenant quelques principes généraux de statique théâtrale. Dans toute péripétie ou dans tout dénouement, le personnage en qui se résume l’intérêt doit être placé dans le lieu optique, le plus près possible du centre optique, ou tout au moins sur la ligne optique si l’action l’exige. Ainsi, dans le dénouement de l’Aventurière, Clorinde est sur la ligne optique, tandis que les autres personnages sont placés à droite et à gauche de la porte par laquelle elle va sortir. Au deuxième acte du Misanthrope, dans la scène des portraits, Célimène occupe le centre optique ; mais au dénouement, au cinquième acte, c’est Alceste qui prend cette place, tandis que Célimène est à gauche, correspondant au groupe de Philinte et d’Eliante qui occupe la droite. Dans l’Ami Fritz, c’est sur la ligne optique que Sûzel vient se jeter dans les bras de Fritz. Dans les Rantzau-, les deux frères vont au-devant l’un de l’autre et s’embrassent au centre optique. C’est encore sur la ligne optique que les soldats déposent le lit de Milthridate mourant, etc.

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Quand il y a dualité de personnages, les deux personnages ou les deux groupes s’équilibrent, placés à peu près à la même distance de la ligne optique. Au troisième acte du Marquis de Villemer, celui-ci est à droite évanoui sur le canapé, et Mlle de Saint-Geneix est à gauche devant la table de travail et le regarde. La toile tombe sur ce tableau qui est ainsi très bien pondéré. Dans ces cas de dualité, il y a quelques précautions à prendre. Ainsi, si l’on voulait représenter la mort du duc de Guise, et que l’on s’appliquât à reproduire le tableau de Paul Delaroche, la mise en scène serait très défectueuse par la raison que le corps du duc de Guise à droite, et surtout le roi qui soulève la tapisserie à gauche seraient dans les zones invisibles. Au théâtre, on serait obligé de disposer la scène autrement, soit qu’on rapprochât les deux groupes de la ligne optique, soit qu’on obliquât la scène en plaçant dans un pan coupé la porte dont le roi soulèverait la portière.

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En résumé, il y a toujours une raison esthétique qui dans les dénouements rapproche ou écarte plus ou moins les personnages de la ligne ou du centre optique. Il en est de même dans les scènes successives ; car chacune d’elles a en quelque sorte ses péripéties et son dénouement. On voit ainsi que le rythme scénique suit dans tous ses mouvements le rythme esthétique, et que les déplacements des personnages ne sont pas arbitraires. Il faut naturellement tenir compte des rapports qui enchaînent les personnages à des objets fixes, placés à droite ou à gauche, tels qu’un bosquet, une table, un canapé, un autel, etc. Toutefois, dans ces cas-là, il faut user d’artifice autant que possible dans la disposition et dans la plantation du décor. Dans II ne faut jurer de rien, la scène charmante du dernier acte entre Valentin et Cécile se passe sur un banc, au pied d’une charmille placée malheureusement un peu trop près de la zone invisible de gauche. Il serait désirable que l’on pût tant soit peu rapprocher la charmille du lieu optique. Dans le dernier acte du Monde où l’on s’ennuie, très habilement mis en scène, les deux bosquets de droite et de gauche sont le lieu de scènes épisodiques qui s’équilibrent ; mais la scène entre Roger et Suzanne se noue et se dénoue dans le lieu optique. Il y a là une heureuse hiérarchie dans les effets.

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Je reviens maintenant, avant de clore ce chapitre, à la mise en scène de Phèdre, qui me fournira l’occasion de présenter une application des principes de statique théâtrale. La disposition scénique du premier acte ne me paraît pas heureusement conçue. La place qu’occupe Phèdre, à gauche de la scène et non loin de la zone invisible, n’est nullement en rapport avec l’importance psychologique et dramatique du personnage dans cet acte. C’est d’ailleurs une faute, à mon sens, que de faire entrer Phèdre par la gauche et de la faire asseoir du même côté, de telle sorte que l’acte s’achève sans que le personnage principal, non seulement de cet acte, mais encore du drame tout entier, ait mis le pied sur le centre optique. Cette place à gauche est celle qui lui conviendra au cinquième acte, lorsqu’elle sort mourante de ses appartements. Les moments lui sont précieux, c’est pourquoi Phèdre, soutenue par ses femmes, s’affaisse sur le premier siège à gauche qui se trouve à sa portée. Au surplus à ce moment, et par le fait seul qu’elle meurt et que, sinon son corps, son âme et son esprit du moins quittent la scène, tout le poids du drame retombe sur Thésée qui alors occupe justement le centre optique.

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De la figuration. — De son rôle actif. — Athalie. — De son rôle passif. — Œdipe roi. — Des mouvements orchestriques. — Des figurants de tragédie. — Règles à observer.

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Le rôle du chœur, en effet, est tantôt actif, tantôt passif. Il est actif quand la présence du chœur est un élément de l’action dramatique, quand il agit sur les personnages du drame et qu’il impose une direction aux sentiments moraux et aux passions qui les agitent. Dans ce cas, il faut obtenir de la figuration une grande sobriété de mouvements, de gestes et d’attitudes ; car pour le public l’intérêt n’est pas dans le chœur lui-même, mais dans le personnage et dans son évolution morale à laquelle nous assistons et à laquelle nous participons. On peut citer comme exemple le rôle de la figuration au cinquième acte d’Athalie. Au moment où Joad s’écrie :

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Quand le chœur est appelé à jouer un rôle passif, ce qui avait lieu en général chez les anciens, la mise en scène demande plus de soins encore et plus de science ; car, dans ce cas, c’est le chœur lui-même qui devient le personnage complexe auquel nous nous intéressons et avec lequel nous sympathisons. Il exprime alors les sentiments divers qui doivent passer dans notre âme et nous agiter comme lui-même. Tout le public participe à la situation du chœur, et le triomphe du poète est de réussir à troubler l’âme du spectateur des mêmes émotions qui sont censées troubler l’âme des personnages qui composent la figuration. On en a un exemple saisissant dans l’Œdipe roi, tel qu’on le joue à la Comédie-Française où il est admirablement mis en scène.

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Au dernier acte dŒdipe roi, le rôle du chœur est plus important encore. Il est réglé à la Comédie-Française d’une manière tout à fait remarquable, et les mouvements de la figuration peuvent s’y comparer aux évolutions savantes et mesurées des chœurs antiques. Le peuple de Thèbes est groupé au fond du théâtre, devant le palais d’Œdipe. Il vient d’apprendre la mort violente de Jocaste et d’entendre le récit lamentable de l’attentat d’Œdipe sur lui-même. Le misérable, en effet, s’est enfoncé dans les yeux une épingle d’or arrachée au cadavre de la reine. Mais l’infortuné s’approche. Alors le chœur s’ébranle, entraîné par ce mouvement de poignante curiosité qui pousse les foules au-devant des spectacles tragiques. Dans une suite de mouvements successifs, en quelque sorte musicalement mesurés, le chœur monte et envahit les marches du palais. Soudain l’effroi s’empare de cette foule dès qu’elle aperçoit le malheureux que le public ne voit point encore, et un mouvement de recul se dessine, harmonieusement mesuré. Le peuple alors, marche à marche et en des temps égaux, redescend les degrés du palais, s’écartant devant un spectacle horrible ; et c’est lorsque le public a participé à ce double sentiment de curiosité anxieuse et d’effroi qu’apparaît le spectre aux yeux sanglants. Spectacle véritablement tragique, mais qui n’est si grand que parce que notre douloureuse sympathie a été préalablement éveillée par les angoisses du chœur qui se sont répercutées dans notre âme. Voilà de la véritable science de mise en scène. Élevée à ce degré, la mise en scène est un art qui n’a rien à envier à l’orchestrique des anciens, et la Comédie-Française est en cela égale, si ce n’est supérieure, aux théâtres d’Athènes.

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Chez les anciens, le rôle du chœur était bien plus considérable que ne l’est jamais chez les modernes la figuration. Le chœur fut d’abord le personnage principal et pour ainsi dire unique du drame ; après Eschyle, à l’époque de Sophocle, d’Euripide et d’Aristophane, il conserva encore, sinon sa prépondérance dramatique, au moins toute sa magnificence et toute sa puissance poétique. Ce fut en lui que se résuma toujours la beauté du spectacle, qui en fit l’attrait et qui constituait la difficulté de la représentation. C’était, en effet, dans les évolutions du chœur que consistait presque toute la mise en scène. Écrites suivant les lois et les mètres de la poésie lyrique, les strophes étaient dansées, mimées et chantées ; ou du moins, pour être plus exact, tandis qu’on les récitait sur un rythme musical, on marchait en mesure en appuyant le récit lyrique de gestes appropriés. On conçoit que la formation d’un chœur, son instruction musicale et orchestrique exigeaient de longues études et de nombreuses répétitions. Aujourd’hui, c’est tout le contraire ; le chœur n’est qu’un accessoire, et parfois même on le supprime sans beaucoup de façons. C’est ainsi que dernièrement, à l’Odéon, à une représentation dAndromaque, j’ai vu supprimer la Figuration dans la dernière scène du cinquième acte, ce qui est absolument contraire au texte de Racine, ce qui nuit à l’effet représentatif de cette suprême scène et ce qui en outre entraîne la suppression des quatre derniers vers de la tragédie.

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Sur nos affiches, nous voyons à chaque instant annoncé un drame en cinq actes et douze tableaux. Je dis douze pour prendre un exemple quelconque. Conformément aux principes de l’esthétique, les douze tableaux devraient se répartir dans les cinq actes, de telle sorte que la représentation mît en lumière et imposât à l’esprit des spectateurs les rapports que doivent avoir entre eux les tableaux renfermés dans un même acte. Or, en général, il n’en est absolument rien, et il est facile de constater que si les spectateurs savent à tout instant à quel tableau en est la pièce, ils perdent rapidement la notion des actes et sont dans l’impossibilité de dire à quel acte appartient tel ou tel tableau. Cela tient à ce que les tableaux sont presque toujours séparés les uns des autres par des entr’actes, absolument comme s’ils étaient des actes. Il n’y a que demi-mal quand il s’agit de pièces modernes, où le mot acte et le mot tableau sont si fréquemment confondus, et où l’expression de cinq actes n’est qu’une phraséologie de convention. Dans ce cas, il faudrait mieux indiquer simplement le nombre des tableaux, comme dans Nana Sahib, qui était dénommé par son auteur drame en sept tableaux. Mais, alors, pourquoi pas drame en sept actes ? C’est un hommage tacite rendu à l’antique division dramatique.

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Ainsi nous constatons une confusion constante entre les actes et les tableaux, et il est manifeste que parfois on emploie le mot tableau uniquement parce que la durée paraît un peu petite pour un acte, ce qui est une très mauvaise raison, un acte n’ayant pas en soi de durée déterminée. D’un autre côté, la même confusion éclate quand il s’agit de la représentation des chefs-d’œuvre étrangers. Hamlet est un drame en cinq actes et vingt tableaux ; Othello, un drame en cinq actes et quinze tableaux. Or, pour les adapter à la scène française, on modifie la physionomie de ces œuvres par la préoccupation qu’on a de diminuer le nombre des tableaux et d’éviter ainsi des frais et des difficultés de mise en scène. C’est ainsi que l’Othello de M. de Gramont, représenté il y a deux ans à l’Odéon, est dénommé drame en cinq actes, huit tableaux. On a fait une économie de sept tableaux, qui sont, il est vrai, les moins importants ; mais, ce qui est plus grave, c’est que l’on a modifié la division de faction dramatique, de telle sorte quOthello est devenu une pièce en huit actes. Il est clair ici que je ne m’en prends pas à l’auteur qui n’a fait en somme que se plier aux exigences théâtrales. C’est donc à la mise en scène que j’en ai.

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J’ajouterai une remarque générale pour clore ce chapitre. Les directeurs ont le défaut de faire les entr’actes trop longs. La plupart du temps sans doute le spectateur n’éprouve qu’un ennui que dissipe le lever du rideau ; mais quelquefois la longueur de l’entr’acte nuit à l’effet dramatique. Je citerai comme exemple le drame dAntony. Si, entre le second et le troisième acte, ainsi qu’entre le quatrième et le cinquième, on n’intercalait qu’un entr’acte d’une ou deux minutes, juste le temps de changer les décors par des procédés rapides, on doublerait la puissance du drame en ne laissant pas au spectateur le temps de recouvrer son sang-froid et de se dégager de l’étreinte du poète. Mais, objectera-t-on, au lieu de finir à minuit le spectacle finirait à onze heures : on me permettra, je pense, de mépriser absolument cette objection. Au surplus, quand je dis qu’entre deux actes, liés par le pathétique d’une même situation, l’entr’acte doit être réduit à la plus petite durée possible, ce n’est pas un conseil discutable que je donne, mais une règle indiscutable que j’énonce et qui s’impose au nom de principes artistiques qui ne souffrent pas d’objections.

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De l’acteur. — De la formation subjective des images. — Rapport de la création de l’acteur avec l’idéal du public. — Toute évolution idéale implique une modification dans l’image représentée. — C’est la généralité d’un phénomène qui justifie sa représentation. — Smilis. — l’acteur doit éviter l’accidentel.

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Voici entre autres un exemple. Dans un drame intitulé Smilis, joué récemment à la Comédie-Française, on voyait, au premier acte, deux vieux amis, l’un amiral, l’autre commandant, se retrouvant après une longue séparation, tomber dans les bras l’un de l’autre. Or les acteurs avaient cru devoir ajouter le baiser à l’accolade, baiser franchement donné et reçu, et entendu de tous les spectateurs qui ne pouvaient réprimer un sourire, témoignage instinctif de leur étonnement. C’est qu’en effet c’était une faute de mise en scène de la part des deux excellents comédiens, provenant précisément d’une judicieuse et réelle observation : beaucoup de personnes savent que les militaires et les marins ont l’inoffensive habitude de s’embrasser fraternellement quand ils se retrouvent dans leur carrière aventureuse. Mais les comédiens avaient eu le tort de relever un trait particulier ne s’accordant pas avec l’idée générale que se forme le public de deux hommes qui se jettent dans les bras l’un de l’autre. L’embrassade, en effet, n’admet, dans la vie réelle, que le simulacre du baiser, qui aux yeux de la plupart des hommes est un acte entaché d’un peu de ridicule. Voilà donc une légère faute de mise en scène qui a précisément pour cause l’observation exacte de la nature dans certains cas particuliers ; et la faute a consisté dans la substitution d’une image particulière à l’image générale qui seule répondait à l’idée que se faisaient du fait représenté les dix-huit cents spectateurs.

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À un autre point de vue, d’ailleurs, on peut dire qu’au théâtre, en dehors de certains cas particuliers, comme par exemple dans l’expression du sentiment filial, le baiser n’est toléré que s’il est donné ou reçu pur une femme. En général, les acteurs n’en doivent jamais faire que le simulacre. Le Mariage de Figaro nous facilite la détermination de la limite au-delà de laquelle on choquerait la bienséance. Au cinquième acte, lorsque Chérubin, croyant embrasser Suzanne. embrasse le comte Almaviva, tout spectateur attentif à ses propres impressions s’apercevra que la réalité du baiser serait choquante si le rôle de Chérubin était rempli par un homme, et que si elle ne l’est pas, c’est qu’il sait que sous les traits et sous le costume du page c’est une femme qui donne ce baiser à l’acteur qui joue le rôle du comte.

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De la composition d’un rôle. — Des traditions. — De l’intuition et de l’introspection. — Développement des images initiales.— Rapport ou contraste entre les images initiales de différents rôles. — Le Demi-Monde. — Le Gendre de M. Poirier.— Mademoiselle de Belle-lsle.

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Tous les jeux de scène, toutes les attitudes, tous les gestes, toutes les inflexions de voix ne sont et ne doivent être que des idées secondaires, dérivées de l’idée première, ou autrement des images en rapport de ressemblance avec l’image initiale. Tout cela, bien que ne présentant aucune difficulté, se comprendra mieux encore au moyen d’un exemple. Dans le Demi-Monde, si nous mettons en regard le rôle d’Olivier de.Jalin et celui de Raymond, l’un homme du monde, l’autre militaire, il est clair que les comédiens chargés de ces deux rôles ont immédiatement vu surgir à leurs yeux, des profondeurs de leur esprit, les images initiales de ces deux personnages. C’est alors que pour tous deux a commencé un travail de détail très difficile et très minutieux, consistant à déduire de cette image intuitive toute une série d’images secondaires reproduisant toujours la même personnalité. Ils n’auront jamais une attitude identique, Olivier s’abandonnant sans effort à une aisance familière, Raymond gardant toujours une certaine rectitude de maintien ; ils ne feront pas un geste semblable, ni dans le même mouvement ; ils ne s’assoieront pas, ne se lèveront pas, ne marcheront pas de même, et ils ne parleront pas sur des rythmes similaires.

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Dans toutes les pièces, tous les rôles ont ainsi leur physionomie propre que l’auteur ne doit jamais perdre de vue. Cela paraît tout simple au spectateur qui ne paraît nullement s’en étonner, et qui n’y voit probablement aucune difficulté. Sans doute, la composition du rôle est relativement facile quand la personnalité des personnages est nettement déterminée, comme dans l’exemple que j’ai choisi ; mais que le lendemain les deux mêmes comédiens aient à remplir les rôles de Montmeyran et du marquis de Presle, dans le Gendre de M. Poirier, la transition, pour ne pas être brusque, n’en sera que plus délicate ; et le spectateur, s’il y pense, pourra commencer à s’apercevoir de toute la difficulté qui préside à la mise en scène d’un rôle. Montmeyran est un militaire comme Raymond ; mais le second a fourni une image initiale aux contours un peu secs et tranchants, tandis que le premier se révèle sous les traits d’une image aux angles adoucis. La ressemblance entre les deux sera surtout dans une certaine rectitude morale. Le marquis de Presle est un homme du monde comme Olivier de Jalin, mais avec un peu plus de morgue et de hauteur ; il s’est moins usé à tous les contacts de la vie, et il a gardé la part de préjugés qu’Olivier a, dès longtemps, échangés contre une aimable philosophie. Eh bien, ces nuances qui différencient les images initiales de ces rôles, il faut ne pas les laisser perdre ; elles doivent se retrouver à tous les moments de l’action, dans toutes les attitudes, dans les moindres gestes, dans la façon d’entrer et de sortir. Que le surlendemain les deux mêmes acteurs reparaissent dans Mademoiselle de Belle-Isle, sous les traits du duc de Richelieu et du chevalier d’Aubigny, voilà encore des images initiales qui sont dans un certain rapport, d’une part, avec le marquis de Presle et Olivier de Jalin, d’autre part, avec Montmeyran et Raymond, mais qui se distinguent cependant par des nuances multiples d’une grande importance, auxquelles s’ajoute la différence des époques, des costumes, des milieux, des caractères historiques, etc. On comprendra, dès lors, que si l’intuition fournit aisément aux comédiens les images initiales de chacun de ces rôles, la réflexion, l’étude, la comparaison leur seront nécessaires pour arriver laborieusement à fixer toutes les images dérivées, dans lesquelles le spectateur doit toujours retrouver l’image initiale.

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Complexité de la mise en scène moderne. — L’Avocat Patelin ; Bertrand et Raton : Pot-Bouille ; la Charbonnière. — Invasion du réel. — Du procédé. — Retour nécessaire au répertoire classique. — Son influence sur le talent de- acteurs. — Nécessité des théâtres subventionnés.

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L’hétérogénéité, il faut en faire l’aveu, conspire en faveur de l’école réaliste. Je ne sais si celle-ci se rend bien compte de l’arme puissante que les révolutions de l’esprit remettent entre ses mains. On peut le croire, car elle pousse furieusement à l’envahissement de la scène par le réel, et elle n’y réussit que trop bien. Cette année, on a remonté à la Comédie-Française Bertrand et Raton. dont un des actes se passe dans le modeste magasin de soieries de Raton Burgenstaf. Une décoration peinte suffit à l’amoncellement modéré des étoffes, un comptoir de chêne s’étale sans orgueil, un escalier de bois conduit au logement du gros marchand de la Cour, et dans la boutique même s’ouvre la porte de la cave : mise en scène très justement appropriée au théâtre de Scribe. Que nous sommes déjà loin cependant des tréteaux sur lesquels. dans l’Avocat Patelin, maître Guillaume vient étaler ses pièces de draps ! Or la veille du jour où vous avez vu Bertrand et Raton, vous aviez pu voir Pot-Bouille à l’Ambigu et admirer le magasin des Vabre avec son élégant escalier en spirale, avec ses commis, ses acheteuses qu’un équipage réel attend à la porte ; et le lendemain vous avez peut-être vu La Charbonnière à la Gaîté. Là se trouvait transplanté et formant décor l’escalier monumental d’un des plus grands magasins de Paris, spectacle extraordinaire pour les yeux, présentant l’encombrement et l’affolement d’un grand jour de vente, la presse des acheteurs, la foule des commis, un étalage savamment fait dans les règles du genre, les comptoirs, les caisses, et, dans l’angle de la décoration, un ascenseur, inutile à l’action, mais montant et descendant alternativement dans sa lente majesté, et semblant être l’organe respiratoire de ce mastodonte industriel.

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De l’exécution musicale. — Des rapports de la musique avec l’action dramatique. — Le Monde où l’on s’ennuie. — Le théâtre de Victor Hugo. — Lucrèce Borgia. — Ruy Blas. — L’Ami Fritz — Transport d’effet : les Rantzau. — Les Bois en exil.

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Le premier résultat de cette révolution esthétique a été de proscrire l’orchestre des théâtres. Aujourd’hui, il a complètement disparu de la Comédie-Française, de l’Odéon, du Vaudeville et du Gymnase. Il n’a gardé sa place que dans les théâtres voués encore au mélodrame et dans ceux où l’on cultive les genres mixtes qui tiennent de l’opérette et de l’ancien vaudeville. La disparition de l’orchestre entraîne cette conséquence que, lorsque la musique doit jouer un rôle dans une pièce, ce sont les personnages eux-mêmes qui sont les exécutants, soit qu’ils chantent avec ou sans accompagnement, soit qu’ils jouent d’un ou de plusieurs instruments. Quand je dis que les personnages sont les exécutants, il faut ajouter que souvent ils ne sont que les exécutants apparents, ce qui suffit naturellement si l’acteur, qui est censé chanter ou jouer, n’est pas sur la scène, mais ce qui aujourd’hui ne serait guère admis quand l’acteur est en scène. On le tolère encore quand il s’agit d’un instrument à cordes, lorsque, par exemple, dans Le Mariage de Figaro, Suzanne accompagne sur la guitare la romance que chante le page ; mais une actrice qui ne serait pas musicienne ne saurait en général prendre un rôle comportant l’exécution d’un morceau de piano, tel que celui de Mlle de Saint-Geneix dans le Marquis de Villemer. Dans Barberine, le rôle peut être tenu par une actrice n’ayant pas de voix, puisque Barberine chante hors de la scène et peut être remplacée par une cantatrice. Il en est à peu près de même du rôle de François Ier dans le Roi s’amuse.

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Le rôle de la musique dans l’action dramatique est multiple, mais tend toujours à produire un effet d’accord ou de contraste, et à mettre en évidence les sentiments les plus secrets et les plus profonds de l’âme humaine. Nous allons passer en revue quelques exemples qui feront ressortir clairement l’emploi que les auteurs modernes ont fait de la musique, soit dans le drame, soit dans la comédie. Prenons les effets les plus simples, d’abord, ceux qui résultent uniquement du caractère de la musique, et de son rapport avec le sentiment d’un personnage. Au premier acte du Monde où l’on s’ennuie, lorsque le sous-préfet et sa femme sont introduits et se trouvent seuls dans le salon de la duchesse de Réville, la jeune sous-préfète s’approche du piano ouvert et se met à jouer un air d’opérette. Cet air est représentatif, par son caractère, de l’humeur enjouée de la jeune femme et de la gaieté du nouveau ménage. Survient un domestique : au moment d’être surprise, la sous-préfète passe habilement de ce motif léger à un thème de musique classique, qui est, lui, représentatif du sérieux affecté que tous deux croient devoir garder dans le monde où ils font leur entrée. Voilà donc immédiatement les deux personnages connus du public pour ce qu’ils sont et pour ce qu’ils veulent paraître, en même temps qu’est parfaitement déterminé le caractère du monde où va se nouer et se dénouer l’intrigue de la comédie. La musique est donc ici chargée de l’exposition dramatique et élevée au rang de confident. Elle facilite singulièrement à l’auteur la mise en marche de l’action, et évite aux personnages l’ennui de faire et au public celui d’entendre l’exposé de leurs sentiments les plus intimes. C’est d’ailleurs là un des rôles les plus fréquents et des moins complexes de la musique. Dans la même pièce, la jeune fille, jalouse et nerveuse, raye le piano d’un geste sec et fiévreux ; et les sentiments qui l’agitent se dévoilent instantanément. Ici l’intervention musicale passe au rôle d’excitateur dramatique, puisque c’est elle qui dévoile aux autres personnages le trouble profond de la jeune fille. Si nous nous transportons au cinquième acte d’Hernani, au moment où doña Sol voudrait entendre s’élever le chant du rossignol au milieu de cette belle nuit nuptiale, c’est le son inattendu du cor qui résonne au milieu de la solitude de la nuit et vient rappeler à Hernani qu’il est l’heure de mourir. Ici le cor a une signification exacte et déterminée : c’est la voix même de Ruy Gomez, dont il évoque l’image menaçante aux yeux des spectateurs. C’est le cor qui déchaîne la mort dans cette nuit promise à l’amour et qui précipite le dénouement tragique. Mais on peut à peine dire que dans ce dernier cas il s’agisse d’une intervention musicale, car celle-ci est réduite à un son. Les cas précédents sont beaucoup plus nombreux au théâtre, et se ramènent tous à une jeune fille ou à une jeune femme révélant au public l’état de son âme par le choix de la musique qu’elle joue ou de la romance qu’elle chante. Les exemples que l’on pourrait citer sont innombrables. Dans tous les cas, la musique n’a pas d’influence directe sur le spectateur ; elle puise sa puissance émotionnelle dans l’âme du personnage qu’elle traverse avant d’arriver à celle du spectateur.

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Victor Hugo a eu dès longtemps l’intuition du rôle nouveau qu’est appelée à jouer la musique au théâtre et l’a souvent introduite dans ses œuvres dramatiques. Qui ne se souvient de l’effet saisissant du De profundis qui glace d’effroi Gennaro et ses compagnons, à la fin du festin où Lucrèce Borgia vient de leur faire verser du poison ? Au premier et au second acte de Marie Tudor, la même romance chantée par Fabiani, qui s’accompagne sur une guitare, est employée comme une poétique formule d’amour. La musique est ici la caractéristique de la passion qui a jeté Fabiani aux pieds de la reine. Mais dans cet exemple la romance de Fabiani, quoiqu’elle résulte physiologiquement de l’état d’un cœur qui éprouve le besoin d’épancher son bonheur, ne joue que le rôle d’un aparté musical et n’est en quelque sorte qu’une confidence faite directement au public. Dans Lucrèce Borgia, au contraire, le De profundis ne nous émeut si profondément que parce qu’il terrifie les personnages du drame. Voilà le véritable emploi de la musique au théâtre. Nous éprouvons sympathiquement l’effroi de Gennaro, mais c’est sur lui que tombe directement la sensation musicale : c’est dans son âme que se joue le drame affreux dont nous attendons, haletants, la péripétie suprême ; et c’est, les yeux fixés sur lui et participant à toutes les poignantes émotions qui le traversent, que nous suivons d’une oreille attentive les versets du chant lugubre qui se rapproche.

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Ruy Blas, au second acte, nous offre encore un bel exemple d’intervention musicale. Au moment où la reine, émue d’un amour inconnu qu’elle sent monter jusqu’à elle, exhale en tristes plaintes l’ennui que lui causent sa solitude et son royal esclavage, des lavandières passent en chantant dans les bruyères et leurs voix qui meurent en s’éloignant jettent dans son âme des paroles enflammées d’amour. Considéré en dehors de l’action dramatique, le chant des lavandières n’aurait pour le public que le charme d’une poésie pleine de délicatesse et de fraîcheur et ne lui apporterait qu’un plaisir purement poétique et musical, mais il devient d’une ineffable tristesse en passant par l’âme de la reine. C’est sa propre émotion, croissant pendant tout le temps que dure la chanson des lavandières, qui se communique à nous sympathiquement. Ce n’est pas la musique qui fait couler nos larmes, ce sont celles qui tombent goutte à goutte des yeux et du cœur de la reine.

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L’Ami Fritz nous offrira encore un exemple remarquable de l’emploi de la musique au théâtre, emploi trois fois renouvelé et chaque fois d’une manière différente. Au commencement du deuxième acte, au moment du départ des moissonneurs pour les champs, se place la chanson de Sûzel, dont le chœur reprend le dernier vers :

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Le premier acte de l’Ami Fritz présente un emploi de la musique plus remarquable encore, parce qu’il est plus rare : il s’agit de l’émotion produite uniquement par un morceau de musique instrumentale. Après, une minutieuse exposition, dont tous les détails font ressortir l’épicurisme de Fritz et son égoïsme de vieux garçon, on s’est mis à table, et ce repas de gourmand, digne couronnement de toute cette exposition, un instant interrompu par l’arrivée de Sûzel, se continue, les vins les plus fumeux succédant aux plats les plus succulents, lorsque soudain résonne un coup d’archet : c’est le violon du bohémien Joseph, qui tous les ans, le jour de la fête de Fritz, vient avec quelques-uns de ses compagnons exécuter un morceau sous les fenêtres de son ami. Les trois convives s’arrêtent, lèvent la tête et prêtent l’oreille à la voix vibrante des instruments à cordes. À ce moment, les dix-huit cents spectateurs qui emplissent la salle sentent l’âme de Fritz s’ouvrir aux accents pathétiques des instruments à voix humaine, et tout ce qu’il a fait de bien, de bon, de juste dans sa vie remonter à son cœur, et le reparer de sa beauté morale au milieu de cette scène de vulgaire sensualité. En même temps, l’âme de Fritz, soustraite soudain aux liens matériels de son existence, s’élève et s’unit, dans une commune émotion, avec celle de Sûzel que la belle musique fait toujours pleurer. L’attendrissement qu’éprouve le public ne lui vient pas directement des instruments, mais de la profonde émotion dont ceux-ci troublent l’âme de Fritz et celle de Sûzel. C’est là un très bel exemple du rôle pathétique que peuvent remplir des instruments à cordes dans le drame ou dans la comédie.

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Une autre pièce des mêmes auteurs, les Rantzau, présente un curieux exemple de la musique employée comme ressort dramatique ; mais cette fois l’exemple est bizarre, plus peut-être qu’il n’est heureux. La musique, en effet, y joue un rôle ingrat et n’a d’autre mérite, aux yeux de Jean Rantzau chez qui se donne un petit concert improvisé, que celui d’être un bruit désagréable et agaçant pour Jacques Rantzau. Jean insiste sur le but qu’il se propose et qu’il atteint, car soudain la colère de Jacques se traduit par le vacarme de sa batteuse qu’il fait mettre en mouvement. Les auteurs se sont trompés sur la mise en œuvre du ressort musical. Sans me préoccuper de l’action du drame, je dirai que c’est le tableau contraire qu’ils auraient dû présenter. L’intérêt dramatique de la scène aurait dû être dans la colère de Jacques Rantzau, et c’est le concert que lui donne son frère Jean qui aurait dû être placé hors de la scène. Il y a eu transposition d’effets. C’est à l’agacement progressif de Jacques que le public aurait dû participer, et non pas au concert qui n’a par lui-même aucun charme musical et qui n’est qu’un ressort ayant précisément le défaut d’être trop apparent. Ce qui doit toujours être mis au premier rang, sous les regards des spectateurs, c’est le personnage sur qui doit s’exercer l’action musicale.

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Je ne puis résister au désir de citer un bel et dernier exemple, tiré d’une pièce toute moderne et essentiellement parisienne, les Rois en exil, que des susceptibilités politiques ont arrêtée trop tôt pour le plaisir de ceux qui sentent l’intérêt artistique qu’offrent tous les ouvrages de M. Daudet. C’est jour de grande soirée chez la reine d’Illyrie ; sous l’apparence d’un bal, il s’agit d’une réunion politique où vont se prendre des résolutions viriles. On attend le roi, celui en qui se résume les espérances de tout un parti. Soudain sur l’escalier d’honneur, supposé en dehors de la scène, éclate la marche nationale illyrienne. Au son de cette musique guerrière, tous les courages s’affermissent ; les cœurs se haussent et volent au-devant de ce roi qui s’apprête à tirer l’épée pour ressaisir sa couronne. C’est l’entrée triomphale d’un héros, d’un conquérant, du représentant et du sauveur de la monarchie. Tout ce que les accents de cet hymne national remuent chez la reine et chez ses fidèles de beau, de patriotique, de chevaleresque évoque dans l’imagination des spectateurs une figure noble et sans tâche, une sorte d’archange royal prêt à couper les sept têtes de la Révolution de son épée flamboyante. C’est après quelques instants remplis d’une ardente espérance, sous tous les regards du public et sous ceux de la reine déjà anxieuse, que paraît enfin le roi. L’effet est foudroyant, implacable. Christian, le regard terne, la démarche légèrement avinée, entre, inconscient de l’écroulement définitif de sa fortune royale, hébété au milieu d’un désastre que rien ne peut plus conjurer. L’effet de contraste est irrésistible, entre ce viveur fatigué, ce protecteur de filles, protégé lui-même par des usuriers, et la figure de roi que la marche nationale illyrienne avait annoncée et parée d’avance d’une héroïque majesté.

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Après ce dernier exemple, il ne nous reste plus qu’à ajouter quelques mots de conclusion sur ce sujet. Il ne serait pas impossible que l’introduction de la -puissance musicale dans le drame moderne eût pour cause initiale une influence germanique. Mais, à en juger d’après l’Egmont de Gœthe, le génie allemand accorde à la musique une puissance idéale et imaginative qu’elle ne peut avoir que dans l’opéra où le poète y ajoute un sens littéraire. Le génie français, fait essentiellement de clarté, n’a pas suivi le génie allemand qui lui avait peut-être suggéré cette tentative, et pour lui la puissance dramatique de la musique ne réside que dans la propriété qu’elle possède d’éveiller, de propager et d’exalter les sentiments.

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Une telle manière de comprendre et de juger les œuvres dramatiques et d’en apprécier la moralité n’est sans doute pas très élevée ; cependant elle n’est ni fausse ni injuste : on peut même affirmer qu’elle est exacte et rigoureuse. Mais la vérité, ainsi vue sous un angle étroit, n’est plus la vérité idéale : c’est en quelque sorte une vérité tangible et mesurable, née de l’observation directe des faits, de l’examen des objets et de la confrontation des êtres particuliers qu’a réunis un même acte criminel ou une même situation comique. Ce nouveau public, vierge d’émotions esthétiques, auquel s’adressent aujourd’hui les poètes dramatiques, n’est pas formé à juger une passion ou un caractère en soi, indépendamment du circonstanciel des faits ; mais il rapporte cette passion et ce caractère à son expérience personnelle et actuelle, et pour apprécier ce que l’une a d’horrible et l’autre de ridicule n’a d’autre étalon que la réalité. Ce n’est donc qu’en multipliant les traits particuliers, d’observation courante et journalière, qu’on lui procure la sensation de la vérité et de la vie. Il est bien heureux que Don Juan, Tartufe et le Misanthrope soient écrits, car un nouveau Molière ne saurait concevoir aujourd’hui sous la même forme ces comédies idéalement humaines et vraies, mais dont les personnages sont des types généraux tout à fait en dehors de notre expérience personnelle et de nos observations quotidiennes. Le public actuel s’intéresse donc moins à l’homme en général qu’aux hommes en particulier, et ne conçoit pas plus ceux-ci soustraits à toutes les conditions de climat, de race, de tempérament et de milieu social, qu’il ne les conçoit dégagés des influences extérieures, des circonstances et des faits.

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Rôle actuel de la mise en scène. — La loi de concentration. — Du naturalisme moderne. — De la puissance psychologique de la nature. — La réalité est une cause formelle et non finale d’une évolution dramatique. — L’Ami Fritz. — Rapports de la mise en scène avec la conception poétique. — Il ne faut jurer de rien. — De l’imitation théâtrale.

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Mais l’école moderne a fait un pas de plus, en cherchant à donner à l’évolution dramatique une cause naturelle objective, qui s’adressât à celui de nos sens qui est le plus artistique, à celui de la vue. C’est là. en réalité, que commencent les difficultés. Nous allons citer un exemple où l’intention réaliste de l’auteur est pleinement justifiée, ce qui nous permettra de déduire les conditions esthétiques dans lesquelles le problème peut en général être résolu. Je prendrai cet exemple dans le second acte de l’Ami Fritz :, et je rappellerai aux lecteurs, qui tous connaissent la pièce, la fontaine où Sûzel vient puiser de l’eau, eau véritable que le public voit couler. Quelques-uns ont critiqué, à tort, à mon sens, cette recherche d’un effet réel. C’est la vue de l’eau qui éveille chez Sichel le désir de boire, et c’est l’action de boire à la cruche que penche la jeune fille qui ramène à la mémoire du rabbin l’histoire touchante de Rébecca et d’Eliézer. Ici, c’est très justement que l’art théâtral s’associe activement à une situation véritablement dramatique ; et si on étudie attentivement l’enchaînement de cette cause toute objective à l’effet dramatique qui en découle, on verra que la présentation réelle de l’eau détermine une représentation idéale dans l’imagination de Sichel et lui fournil la forme particulière dont va se revêtir sa pensée. Ce n’est pas l’eau qui suggère au rabbin l’idée de sonder le cœur de la jeune fille ; elle ne lui offre que le moyen immédiat d’y parvenir. La fontaine, qui procure à nos yeux l’illusion de la réalité, n’est donc pas la cause finale de la scène entre Sichel et Sûzel ; elle n’en est que la cause formelle. Sous ce rapport, cet emploi remarquablement habile de l’illusion théâtrale est un modèle puisqu’il nous permet d’en déduire une loi importante de l’esthétique théâtrale et dramatique, que l’on peut formuler ainsi : La réalité contingente ne peut jamais être une des causes finales du drame ; elle ne peut en être qu’une des causes formelles.

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On ne peut nier que la réalité, en montant sur la scène et en venant y jouer le rôle qui lui est propre et y exercer une influence contingente, ne contribue, absolument comme cela se passe dans la vie, à modifier, à diversifier et, par suite, à enrichir la pensée poétique en lui fournissant des formes nouvelles et imprévues. Deux âmes mises et maintenues en présence, en dehors de toute influence objective, ne peuvent échanger que des idées purement psychologiques. Ces deux âmes rentreront dans les données plus exactes de la vie, si elles puisent dans la réalité ambiante une forme plus variée de raisonnement et les éléments plus prochains de leur éloquence. Toutefois, il est à peine besoin de faire remarquer que l’intervention d’une cause objective ne peut être admise que lorsqu’elle dérive d’une possibilité antérieure. Elle ne doit être, en effet, qu’une cause seconde ; c’est ainsi que l’acte de venir puiser de l’eau à la fontaine, dans l’exemple pris de l’Ami Fritz, n’est qu’une conséquence de la condition de Sûzel et du milieu où se développe l’action ; il se rattache donc logiquement aux données mêmes du poème dramatique.

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Il est certain que, dans toute conception poétique, le monde extérieur, réduit au milieu immédiat où s’agitent les personnages, fournit ou peut fournir incessamment à ceux-ci les causes formelles de leur langage. La mise en scène peut-elle nourrir l’ambition réaliste de rendre visible au spectateur tout ce qui, dans le milieu objectif, joue le rôle d’une cause formelle ? C’est le dernier refuge de l’école nouvelle. Pour éclaircir cette question, prenons un exemple. Au troisième acte de II ne faut jurer de rien, le décor, à la Comédie-Française, représente un bois sombre et sauvage. Les arbres qui montent jusqu’aux frises dérobent au spectateur la vue du ciel. C’est une belle solitude nocturne. Voyons maintenant la mise en scène imaginée par le poète. C’est un soir d’été. Après une chaude journée, l’orage a éclaté. Quand Van Buck et son neveu arrivent près du lieu où doit se rendre Cécile, Valentin, en quelques mots, esquisse la mise en scène : « La lune se lève et l’orage passe. Voyez ces perles sur les feuilles, comme ce vent tiède les fait rouler. » Enfin, dans la clairière où se rencontrent Valentin et Cécile, la mise en scène est conditionnée par le texte : « Venez là, où la lune éclaire… — Non. venez là, où il fait sombre ; là, sous l’ombre de ces bouleaux… Y a-t-il longtemps que vous m’attendez ? — Depuis que la lune est dans le ciel… Viens sur mon cœur ; que le tien le sente battre, et que ce beau ciel les emporte à Dieu… Voyons, savez-vous ce que c’est que cela ? — Quoi ? cette étoile à droite de cet arbre  — Non, celle-là qui se montre à peine et qui brille comme une larme… » Toute cette scène, comme on le voit, est fortement empreinte d’un naturalisme plein de mélancolie.

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Cet exemple montre qu’il faut lire avec la plus grande attention l’œuvre que l’on doit mettre en scène et déterminer la nature de l’inspiration de l’auteur. S’il est sensible que le poète a remonté de l’idée au phénomène, comme c’est le cas dans l’exemple précédent, il ne faut pas présenter un ordre inverse au spectateur, et, par conséquent, la mise en scène doit laisser l’idée seule se manifester et éveiller le phénomène dans l’imagination du spectateur, comme cela a eu lieu dans celle du poète. Si, au contraire, il est sensible que l’auteur a voulu subordonner la représentation de l’idée à la présentation du phénomène, il faut s’efforcer de réaliser la mise en scène décrite par lui. Il est clair que dans l’Ami Fritz, sans l’eau qui coule de la fontaine, la légende de Rébecca n’a aucune raison de se représenter à la mémoire de Sichel.

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L’école naturaliste au théâtre. — La théorie des milieux. — Des milieux générateurs. — Des milieux contingents. — Conjonction de l’idéal et du réel. — La Charbonnière. — Du réel dans la perspective théâtrale. — Le Pavé de Paris. — Le naturalisme imposerait des conditions nouvelles à l’architecture théâtrale. — L’école réaliste devra tendre à redevenir une école idéaliste.

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De là se déduisent la composition et la construction d’une pièce naturaliste. Il s’agit de peindre les différents moments de l’action au milieu des tableaux animés où celle-ci s’est successivement transportée. D’où la nécessité d’une mise en scène toujours changeante et variée. C’est une succession de tableaux de genre, faits d’après nature, à tous les degrés de la vie sociale, depuis ses bas-fonds jusqu’aux couches supérieures. Évidemment, celle suite d’exhibitions, souvent pleines de mouvement et d’expression, où le pittoresque atteint une grande intensité, constitue pour les yeux et même pour l’esprit un amusement parfois très vif. On arrive ainsi à renouveler et à diversifier, jusqu’à les rendre méconnaissables au premier abord, des drames à peu près aussi vieux que l’esprit humain. Prenez l’Andromaque de Racine, vous en pourrez transporter l’action dans tous les mondes, depuis le plus raffiné jusqu’au plus abject, et vous pourrez diversifier à l’infini votre drame en faisant traverser à vos personnages les milieux les plus étranges. Sans doute, c’est précisément cette possibilité qui constitue la critique du système. Mais ici, je ne critique pas, j’analyse et j’expose les théories d’une école, en cherchant au contraire à les montrer dans leur jour le plus favorable. Or, ce que l’école recherche par-dessus tout, c’est l’exactitude des tableaux, destinée à procurer au spectateur une sensation très intense de la vie. C’est donc ici qu’apparaît la mise en scène, dont les lois imposent une limite aux prétentions de l’école. Ce qui nous reste donc à examiner, c’est jusqu’où la mise en scène peut se prêter à toutes les exigences naturalistes. Je le ferai très brièvement, attendu que le lecteur, arrivé au dernier chapitre de cet ouvrage, a son jugement formé sur les points principaux qu’il nous faut examiner.

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On peut aisément fournir des exemples qui mettront en relief cette double contradiction. Dans la Charbonnière, un tableau représentait une salle d’hôpital. L’aspect de cette salle nue, blanchie à la chaux, que garnissaient deux rangées de lits entourés de leurs rideaux blancs, était d’un réalisme vraiment saisissant. Au pied du premier lit, à droite, une sœur veillait ; dans le lit était étendue une moribonde, dont le visage à demi fracassé était recouvert d’un voile de gaze. Le tableau, dans sa simplicité tragique, causait une double impression de pitié et de terreur ; et cette impression ne se fût pas effacée si le drame n’eût amené dans ce tableau une représentation de la mort et ensuite une représentation de la folie. Ces deux représentations ne peuvent jamais être qu’idéales, c’est-à-dire conçues et rendues idéalement par la réduction forcée du temps nécessaire à la succession des phénomènes morbides, par la prédominance des effets généraux et par l’effacement des traits particuliers. Or, dès que l’idéal surgissait au milieu du réel, l’impression première se dissipait immédiatement, et l’esprit du spectateur, débarrassé de toute angoisse, s’intéressait à l’imitation artistique de la mort et de la folie. Dans ce tableau, la mort et la folie étaient, contre le vœu de l’auteur moins poignantes que le décor ; et par conséquent la réalité tragique de celui-ci avait détruit d’avance l’effet que l’auteur devait attendre de ce double dénouement. En outre, la recherche de l’impression réelle avait d’avance annihilé tout l’effort artistique des comédiens. La juxtaposition de la réalité empêche donc l’illusion de se produire au même degré que si le dénouement se profilait sur un décor de carton. L’idée de juxtaposer l’art et la réalité est contradictoire et constitue pour l’école naturaliste un obstacle insurmontable. Celle-ci doit donc, si elle veut rester fidèle à ses théories, ne jamais introduire de représentation idéale au milieu de tableaux fondés sur la présentation du réel. Par conséquent, l’école est condamnée à n’introduire dans ses tableaux qu’un minimum d’action dramatique, et c’est à cela, en effet, qu’elle tend de plus en plus. Les pièces tournent chaque jour davantage à des exhibitions de tableaux vivants et animés, art inférieur, sensualiste et matérialiste, mais surtout très borné et qui ne peut fournir une longue carrière.

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Dans le Pavé de Paris. joué à la Porte-Saint-Martin, un tableau représentait l’intérieur d’un tunnel. À un moment donné, un train de chemin de fer traversait la scène à l’arrière-plan. Je ne me souviens pas bien au juste de la fable dramatique ; en tous cas, à l’arrivée du train, en tête duquel s’avançait la locomotive, armée de ses feux rouges comme de deux yeux sinistres, la déception du spectateur était complète, et ce chemin de fer de carton frisait le ridicule. C’est qu’en effet ce n’était qu’un joujou. La locomotive et les voitures du train n’avaient que les dimensions que leur imposait la perspective théâtrale, et par conséquent elles étaient trop petites pour la distance réelle. Dans La Jeunesse du roi Henri, un des décors représentait un carrefour dans une forêt, et la perspective habile donnait à cette forêt dévastés proportions. Soudain, deux ou trois cavaliers débouchent du fond, suivis d’une meute de vrais chiens : immédiatement la forêt devient un joujou. C’est Gulliver s’ébattant maladroitement dans un paysage de l’île de Lilliput. Cette contradiction optique provient, on le sait, de ce que la profondeur de la scène est en grande partie fictive. Voilà encore un obstacle que ne pourra surmonter l’école naturaliste. Il lui est donc interdit de composer des tableaux où doit éclater la contradiction qui résulte de la juxtaposition d’êtres soumis à la perspective réelle de la nature et d’objets soumis à la perspective fictive des théâtres.

./bergson/bergson_conscience.xml: ./bergson/bergson_conscience.xml: Essai sur les données immédiates de la conscience ./bergson/bergson_conscience.xml: Henri Bergson. Essai sur les données immédiates de la conscience (1888) ./bergson/bergson_duree.xml: ./bergson/bergson_duree.xml: Durée et simultanéité : à propos de la théorie d’Einstein ./bergson/bergson_duree.xml: Henri Bergson. Durée et simultanéité. À propos de la théorie d'Einstein. (1922) ./bergson/bergson_energie.xml: ./bergson/bergson_energie.xml: L’énergie spirituelle : essais et conférences ./bergson/bergson_energie.xml: Henri Bergson. L'énergie spirituelle, essais et conférences (1919). Textes et conférences publiés entre 1901 et 1913. ./bergson/bergson_energie.xml: Mémoire lu au Congrès de Philosophie de Genève en 1904 et publié dans la Revue de métaphysique et de morale sous ce titre : « Le paralogisme psychophysiologique ». ./bergson/bergson_evolution.xml: ./bergson/bergson_evolution.xml: L'évolution créatrice ./bergson/bergson_evolution.xml: Henri Bergson. L'évolution créatrice. (1907) ./bergson/bergson_evolution.xml:

Le plan en était tracé par le sujet lui-même. Dans un premier chapitre, nous essayons au progrès évolutif les deux vêtements de confection dont notre entendement dispose, mécanisme et finalité  L'idée de considérer la vie comme transcendante à la finalité auquel bien qu'au méca­nisme est d'ailleurs loin d'être une idée nouvelle. En particulier, on la trouvera exposée avec profondeur dans trois articles de M. Ch. Dunan sur Le problème de la vie (Revue philosophique, 1892). Dans le développement de cette idée, nous nous sommes plus d'une fois rencontré avec M. Dunan. Toutefois les vues que nous présentons sur ce point, comme sur les questions qui s'y rattachent, sont celles mêmes que nous avions émises, il y a longtemps déjà, dans notre Essai sur les données immédiates de la conscience (Palis, 1889). Un des principaux objets de cet Essai était en effet de montrer que la vie psycho­logique n'est ai unité ni multiplicité, qu'elle transcende et le mécanique et l'intelligent, mécanisme et finalisme n'ayant de sens que là où il y a « multiplicité distincte », « spatialité », et par conséquent assemblage de parties préexistantes : « durée réelle » signifie à la fois continuité indivisée et création. Dans le présent travail, nous faisons application de ces mêmes idées à la vie en général, envisagée d'ailleurs elle-même du point de vue psychologique. ; nous montrons qu'ils ne vont ni l'un ni l'autre, mais que l'un des deux pourrait être recoupé, recousu, et, sous cette nouvelle forme, aller moins mal que l'autre. Pour dépasser le point de vue de l'entendement, nous tâchons de reconstituer, dans notre second chapitre, les grandes lignes d'évolution que la vie a parcourues à côté de celle qui menait à l'intelligence humaine. L'intelligence se trouve ainsi replacée dans sa cause génératrice, qu'il s'agirait alors de saisir en elle-même et de suivre dans son mouvement. C'est un effort de ce genre que nous tentons, - bien incomplètement, - dans notre troisième chapitre. Une quatrième et dernière partie est destinée à montrer comment notre entendement lui-même, en se soumettant à une certaine discipline, pourrait préparer une philosophie qui le dépasse. Pour cela, un coup d’œil sur l'histoire des systèmes devenait nécessaire, en même temps qu'une analyse des deux grandes illusions auxquelles s'expose, dès qu'il spécule sur la réalité en général, l'entendement humain.

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Par là, un être vivant se distingue de tout ce que notre perception ou notre science isole ou clôt artificiellement. On aurait donc tort de le comparer à un objet. Si nous voulions chercher dans l'inorganisé un terme de comparaison, ce n'est pas à un objet matériel déterminé, c'est bien plutôt à la totalité de l'univers matériel que nous devrions assimiler l'organisme vivant. Il est vrai que la comparaison ne servirait plus à grand'chose, car un être vivant est un être observable, tandis que le tout de l'univers est construit ou reconstruit par la pensée. Du moins notre attention aurait-elle été appelée ainsi sur le caractère essentiel de l'organisation. Comme l'univers dans son ensemble, comme chaque être conscient pris à part, l'organisme qui vit est chose qui dure. Son passé se prolonge tout entier dans son présent, y demeure actuel et agissant. Comprendrait-on, autrement, qu'il traversât des phases bien réglées, qu'il changeât d'âge, enfin qu'il eût une histoire? Si je considère mon corps en particulier, je trouve que, semblable à ma conscience, il se mûrit peu à peu de l'enfance à la vieillesse ; comme moi, il vieillit. Même, maturité et vieillesse ne sont, à proprement parler, que des attributs de mon corps ; c'est par métaphore que je donne le même nom aux changements correspondants de ma personne consciente. Maintenant, si je me transporte de haut en bas de l'échelle des êtres vivants, si je passe d'un des plus différenciés à l'un des moins différenciés, de l'organisme pluricellulaire de l'homme à l'organisme unicellulaire de l'Infusoire, je retrouve, dans cette simple cellule, le même processus de vieillissement. L'Infusoire s'épuise au bout d'un certain nombre de divisions, et si l'on peut, en modifiant le milieu  Calkins, Studies on the life history of Protozoa (Arch. f. Entwickelungsmechanik, vol. XV, 1903, pp. 139-186)., retarder le moment où un rajeunissement par conjugaison devient nécessaire, on ne saurait le reculer indéfiniment. Il est vrai qu'entre ces deux cas extrêmes, où l'organisme est tout à fait individualisé, on en trouverait une multitude d'autres où l'individualité est moins marquée et dans lesquels, bien qu'il y ait sans doute vieillissement quelque part, on ne saurait dire un juste ce qui vieillit. Encore une fois, il n'existe pas de loi biologique universelle, qui s'applique telle quelle, automatique. nient, à n'importe quel vivant, Il n'y a que des directions où la vie lance les espèces en général. Chaque espèce particulière, dans l'acte même par lequel elle se constitue, affirme son indépendance, suit son caprice, dévie plus ou moins de la ligne, parfois même remonte la pente et semble tourner le dos à la direction originelle. On n'aura pas de peine à nous montrer qu'un arbre ne vieillit pas, puisque ses rameaux terminaux sont toujours aussi jeunes, toujours aussi capables d'engendrer, par bouture, des arbres nouveaux. Mais dans un pareil organisme, - qui est d'ailleurs une société plutôt qu'un individu, - quelque chose vieillit, quand ce ne seraient que les feuilles et l'intérieur du tronc. Et chaque cellule, considérée à part, évolue d'une manière déterminée. Partout où quelque chose vit, il y a, ouvert quelque part, un registre où le temps s'inscrit.

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Il est vrai qu'on n'est pas d'accord sur ce qui se gagne ni sur ce qui se perd entre le jour de la naissance et celui de la mort. On s'est attaché à l'accroissement continuel du volume du protoplasme, depuis la naissance de la cellule jusqu'à sa mort  Sedgwick Minot, On certain phenomena of growing old. (Proc. of the American Assoc. for the advancement of science, 39th meeting, Salem, 1891, pp. 271-288).. Plus vraisemblable et plus profonde est la théorie qui fait porter la diminution sur la quantité de substance nutritive renfermée dans le « milieu intérieur » où l'organisme se renouvelle, et l'augmentation sur la quantité des substances résiduelles non excrétées qui, en s'accumulant dans le corps, finissent par l' « encroûter  Le Dantec, L'Individualité et l'erreurindividualiste, Paris, 1905, p. 84 et suiv. » Faut-il néanmoins, avec un microbiologiste éminent, déclarer insuffisante toute explication du vieillissement qui ne tient pas compte de la phagocytose  Metchnikoff, La dégénérescence sénile (Année biologique, III, 1897, p. 249 et suiv.). Cf. du même auteur : La nature humaine, Paris, 1903, p. 312 et suiv. ? Nous n'avons pas qualité pour trancher la question. Mais le fait que les deux théories s'accordent à affirmer la constante accumulation ou la perte constante d'une certaine espèce de matière, alors que, dans la détermination de ce qui se gagne et de ce qui se perd, elles n'ont plus grand'chose de commun, montre assez que le cadre de l'explication a été fourni a priori. Nous le verrons de mieux en mieux à mesure que nous avancerons dans notre étude : il n'est pas facile, quand on pense au temps, d'échapper à l'image du sablier.

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Mais alors, il ne faudra plus parler de la vie en général comme d'une abstraction, ou comme d'une simple rubrique sous laquelle on inscrit tous les êtres vivants. A un certain moment, en certains points de l'espace, un courant bien visible a pris naissance : ce courant de vie, traversant les corps qu'il a organisés tour à tour, passant de génération en génération, s'est divisé entre les espèces et éparpillé entre les individus sans rien perdre de sa force, s'intensifiant plutôt à mesure qu'il avançait. On sait que, dans la thèse de la « continuité du plasma germinatif », soutenue par Weismann, les éléments sexuels de l'organisme générateur transmettraient directement leurs propriétés aux éléments sexuels de l'organisme engendré. Sous cette forme extrême, la thèse a paru contestable, car c'est dans des cas exceptionnels seulement qu'on voit s'ébaucher les glandes sexuelles dès la segmentation de l'ovule fécondé. Mais, si les cellules génératrices des éléments sexuels n'apparaissent pas, en général, dès le début de la vie embryonnaire, il n'en est pas moins vrai qu'elles se for­ment toujours aux dépens de tissus de l'embryon qui n'ont encore subi aucune différenciation fonctionnelle particulière et dont les cellules se composent de protoplasme non modifié  Roule, L'embriologie générale, Paris, 1893, p. 319.. En d'autres termes, le pouvoir génétique de l'ovule fécondé s'affaiblit à mesure qu'il se répartit sur la masse grandissante des tissus de l'embryon ; mais, pendant qu'il se dilue ainsi, il concentre à nouveau quelque chose de lui-même sur un certain point spécial, sur les cellules d'où naîtront les ovules ou les spermatozoïdes. On pourrait donc dire que, si le plasma germinatif n'est pas continu, il y a du moins continuité d'énergie génétique, cette énergie ne se dépensant que quelques instants, juste le temps de donner l'impulsion à la vie embryonnaire, et se ressaisissant le plus tôt possible dans de nouveaux éléments sexuels où, encore une fois, elle attendra son heure. Envisagée de ce point de vue, la vie apparaît comme un courant qui va d'un germe a un germe par l'intermédiaire d'un organisme développé. Tout se passe comme si l'organisme lui-même n'était qu'une excroissance, un bourgeon que fait saillir le germe ancien travaillant à se continuer en un germe nouveau. L'essentiel est la continuité de progrès qui se poursuit indéfiniment, progrès invisible sur lequel chaque organisme visible chevauche pendant le court intervalle de temps qu'il lui est donné de vivre.

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Or, plus on fixe son attention sur cette continuité de la vie, plus on voit l'évolution organique se rapprocher de celle d'une conscience, où le passé presse contre le présent et en fait jaillir une forme nouvelle, incommensurable avec ses antécédents. Que l'apparition d'une espèce végétale ou animale soit due à des causes précises, nul ne le contestera. Mais il faut entendre par là que, si l'on connaissait après coup le détail de ces causes, on arriverait à expliquer par elles la forme qui s'est produite : de la prévoir il ne saurait être question  L'irréversibilité de la série des êtres vivants a été bien mise en lumière par Baldwin (Developement and evolulion. New York, 1902, en particulier p, 827).. Dira-t-on qu'on pourrait la prévoir si l'on connaissait, dans tous leurs détails, les conditions où elle se produira? Mais ces conditions font corps avec elle et ne font même qu'un avec elle, étant caractéristiques du moment où la vie se trouve alors de son histoire : comment supposer connue par avance une situation qui est unique en son genre, qui ne s'est pas encore produite et ne se reproduira jamais ? On ne prévoit de l'avenir que ce qui ressemble au passé ou ce qui est recomposable avec des éléments semblables à ceux du passé. Tel est le cas des faits astronomiques, physiques, chimiques, de tous ceux qui font partie d'un système où se juxtaposent simplement des éléments censés immuables, où il ne se produit que des changements de position, où il n'y a pas d'absurdité théorique à imaginer que les choses soient remises en place, où par conséquent le même phénomène total ou du moins les mêmes phénomènes élémentaires peuvent se répéter. Mais d'une situation originale, qui communique quelque chose de son originalité à ses éléments, c'est-à-dire aux vues partielles qu'on prend sur elle, comment pourrait-on se la figurer donnée avant qu'elle se produise  Nous avons insisté sur ce point dans l'Essai sur les données immédiates de la conscience, pp. 140-151. ? Tout ce qu'on peut dire est qu'elle s'explique, une fois produite, par les éléments que l'analyse y découvre. Mais ce qui est vrai de la production d'une nouvelle espèce l'est aussi de celle d'un nouvel individu, et plus généralement de n'importe quel moment de n'importe quelle forme vivante. Car, s'il faut que la variation ait atteint une certaine importance et une certaine généralité pour qu'elle donne naissance à une espèce nouvelle, elle se produit à tout moment, continue, insensible, dans chaque être vivant. Et les mutations brusques elles-mêmes, dont on nous parle aujourd'hui, ne sont évidemment possibles que si un travail d'incubation, ou mieux de maturation, s'est accompli à travers une série de générations qui paraissaient ne pas changer. En ce sens on pourrait dire de la vie, comme de la conscience, qu'à chaque instant elle crée quelque chose  Dans son beau livre sur Le génie dans l'art, M. Séailles développe cette double thèse que l'art prolonge la nature et que la vie est création. Nous accepterions volontiers la seconde formule ; mais faut-il entendre par création, comme le fait l'auteur, un synthèse d'élé­ments? Là où les éléments préexistent, la synthèse qui s'en fera est virtuellement donnée, n'étant que l'un des arrangements possibles: cet arrangement, une intelligence surhumaine aurait pu l'apercevoir d'avance parmi tous les possibles qui l'entouraient. Nous estimons au contraire que, dans le domaine de la vie, les éléments n'ont pas d'existence réelle et séparée. Ce sont des vues multiples de l'esprit sur un processus indivisible. Et c'est pourquoi il y a contingence radicale dans le progrès, incomburantbilité entre ce qui précède et ce qui suit, enfin durée..

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On pourra d'ailleurs pousser assez loin l'imitation du vivant par l'inorganisé. Non seulement la chimie opère des synthèses organiques, mais on arrive à reproduire artificiellement le dessin extérieur de certains faits d'organisation, tels que la division indirecte de la cellule et la circulation protoplasmique. On sait que le protoplasme de la cellule effectue des mouvements variés à l'intérieur de son enveloppe. D'autre part, la division dite indirecte de la cellule se fait par des opérations d'une complication extrême, dont les unes intéressent le noyau et les autres le cytoplasme. Ces dernières commencent par le dédoublement du centrosome, petit corps sphérique situé à côté du noyau. Les deux centrosomes ainsi obtenus s'éloignent l'un de l'autre, attirent à eux les tronçons coupés et aussi dédoublés du filament qui composait essentiellement le noyau primitif, et aboutissent à former deux nouveaux noyaux autour desquels se constituent les deux nouvelles cellules qui succéderont à la première. Or, on a réussi à imiter, dans leurs grandes lignes et dans leur apparence extérieure, quelques-unes au moins de ces opérations. Si l'on pulvérise du sucre ou du sol de cuisine, qu'on y ajoute de l'huile très vieille et qu'on regarde au microscope une goutte du mélange, on aperçoit une mousse à structure alvéolaire dont la configuration ressemble, d'après certains théoriciens, à celle du protoplasme, et dans laquelle s'accomplissent en tous cas des mouvements qui rappellent beaucoup ceux de la circulation protoplasmique  Bütschli, Untersuchungen über mikroskopische Schäume und das Protoplasma, Leipzig, 1892, 1re partie.. Si, dans une mousse du même genre, on extrait l'air d'un alvéole, on voit se dessiner un cône d'attraction analogue à ceux qui se forment autour des cen­trosomes pour aboutir à la division du noyau  Rhumbler,Versuch einer mechanischen Erklärung der indirekten Zell-und Kerniheilung (Roux's Archiv., 1896).. Il n'est pas jusqu'aux mouvements extérieurs d'un organisme unicellulaire, ou tout au moins d'une Amibe, qu'on ne croie pouvoir expliquer mécaniquement. Les déplacements de l'Amibe dans une goutte d'eau seraient comparables au va-et-vient d'un grain de poussière dans une chambre où portes et fenêtres ouvertes font circuler des courants d'air. Sa masse absorbe sans cesse certaines matières solubles contenues dans l'eau ambiante et lui en renvoie certaines autres , ces échanges continuels, semblables à ceux qui s'effectuent entre deux récipients séparés par une cloison poreuse, créeraient autour du petit organisme un tourbillon sans cesse changeant. Quant aux prolongements temporaires ou pseudopodes que l'Amibe paraît se donner, ils seraient moins envoyés par elle qu'attirés hors d'elle par une espèce d'aspiration ou de succion du milieu ambiant  Berthold, Studien über Protoplasmamechantk, Leipzig, 1886, p. 102. - Cf. l'explication proposée par Le Dantec, Théorie nouvelle de la vie, Paris, 1896. p.60.. De proche en proche, on étendra ce mode d'explication aux mouvements plus complexes que l'Infusoire lui-même exécute avec ses cils vibratiles, lesquels ne sont d'ailleurs, probablement, que des pseudopodes consolidés.

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Toutefois, il s'en faut que les savants soient d'accord entre eux sur la valeur des explications et des schémas de ce genre. Des chimistes ont fait remarquer qu'à ne considérer même que l'organique, et sans aller jusqu'à l'organisé, la science n'a reconstitué jusqu'ici que les déchets de l'activité vitale, les substances proprement actives, plastiques, restent réfractaires à la synthèse. Un des plus remarquables naturalistes de notre temps a insisté sur l'opposition des deux ordres de phénomènes que l'on constate dans les tissus vivants,anagenèse d'un côté et catagenèse de l'autre. Le rôle des énergies anagénétiques est d'élever les énergies inférieures à leur propre niveau par l'assimilation des substances inorganiques. Elles construisent les tissus. Au contraire, le fonctionnement même de la vie (à l'exception toutefois de l'assimilation, de la croissance et de la reproduction), est d'ordre catagénétique, descente d'énergie et non plus montée. C'est sur ces faits d'ordre catagénétique seulement que la physico-chimie aurait prise, c'est-à-dire, en somme, sur du mort et non sur du vivant  Cope, The primary factors of organte evolution. Chicago, 1896, p. 475-484.. Et il est certain que les faits du premier genre paraissent réfractaires à l'analyse physico-chimique, même s'ils ne sont pas, au sens propre du mot, anagénétiques. Quant à l'imitation artificielle de l'aspect extérieur du protoplasme, doit-on y attacher une réelle importance théorique, alors qu'on n'est pas encore fixé sur la configuration physique de cette substance? De le recomposer chimiquement il peut encore moins être question pour le moment. Enfin une explication physico-chimique des mouvements de l'Amibe, à plus forte raison des démarches d'un Infusoire, paraît impossible à beaucoup de ceux qui ont observé de près ces organismes rudimentaires. Jusque dans ces manifestations les plus humbles de la vie ils aperçoivent la trace d'une activité psychologique efficace  Maupas, Étude des Infusoires ciliésArch. de zoologie expérimentale, 1883), p. 47, 491, 518, 549 en particulier, - P. Vignon, Recherches de cytologie générale sur les épithéliums, Paris, 1902, p.655. Une étude approfondie des mouvements de l'Infusoire et une critique très pénétrante de l'idée de tropisme, a été faite dans ces derniers temps par Jennings (Contributions to the study of the behavior of lower organisms. Washington, 1904), Le « type de conduite » de ces organismes inférieurs, tel que Jennings le définit (p. 237-252), est incontestablement d'ordre psychologique.. Mais ce qui est instructif par-dessus tout, c'est de voir combien l'étude approfondie des phénomènes histologiques décourage souvent, au lieu de la fortifier, la tendance a tout expliquer par la physique et la chimie. Telle est la conclusion du livre vraiment admirable que l'histologiste E.-B. Wilson a consacré au développement de la cellule :« L'étude de la cellule paraît, en somme, avoir élargi plutôt que rétréci l'énorme lacune qui sépare du monde inorganique les formes, même les plus basses, de la vie  « The study of the cell has on the whole seemed to widen rather than to narrow the enormous gap that separates even the lowest forms of life from the inorganic world. ». (E. B. Wilson, The cell in development and inheritance, New-York, 1897, p. 330.). »

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Là est la pierre d'achoppement des théories vitalistes. Nous ne leur reprocherons pas, comme on le fait d'ordinaire, de répondre à la question par la question même. Sans doute le « principe vital » n'explique pas grand-chose : du moins a-t-il l'avantage d'être une espèce d'écriteau posé sur notre ignorance et qui pourra nous la rappeler à l'occasion  Il y a en effet deux parts à faire dans le néo-vitalisme contemporain : d'un côté l'affirmation que le mécanisme pur est insuffisant, affirmation qui prend une grande autorité quand elle émane d'un savant tel que Driesch ou Reinke, par exemple, et d'autre part les hypothèses que ce vitalisme superpose au mécanisme (« entéléchies » de Driesch, « dominantes » de Reinke, etc.). De ces deux parties, la première est incontestablement la plus intéressante. Voir les belles études de Driesch : (Die Lokalisation morpho genetischer Vorgänge, Leipzig, 1899; Die organischen Regulationen, Leipzig, 1901; Naturbegriffe und Natururteile, Leipzig, 1904 ; Der Vitalismus als Geschichte und al Lehre, Leipzig, 1905) et de Reinke : (Die Weil als That, Berlin, 1899 ; Einleintung in die theoretische Biologie, Berlin, 1901 ; Philosophie der Botanik, Leipzig, 1905)., tandis que le mécanisme nous invite à l'oublier. Mais la vérité est que la position du vitalisme est rendue très difficile par le fait qu'il n'y a ni finalité purement interne ni individualité absolument tranchée dans la nature. Les éléments organisés qui entrent dans la composition de l'individu ont eux-mêmes une certaine individualité et revendiqueront chacun leur principe vital, si l'individu doit avoir le sien. Mais, d'autre part, l'individu lui-même n'est pas assez indépendant, pas assez isolé du reste, pour que nous puissions lui accorder un « principe vital » propre. Un organisme tel que celui d'un Vertébré supérieur est le plus individué de tous les organismes: pourtant, si l'on remarque qu'il n'est que le développement d'un ovule qui faisait partie du corps de sa mère et d'un spermatozoïde qui appartenait au corps de son père, que l'œuf (c'est-à-dire l'ovule fécondé) est un véritable trait d'union entre les deux progéniteurs puisqu'il est commun à leurs deux substances, on s'aperçoit que tout organisme individuel, fût-ce celui d'un homme, est un simple bourgeon qui a poussé sur le corps combiné de ses deux parents. Où commence alors, où finit le principe vital de l'individu ? De proche en proche, on reculera jusqu'à ses plus lointains ancêtres ; on le trouvera solidaire de chacun d'eux, solidaire de cette petite masse de gelée protoplasmique qui est sans doute à la racine de l'arbre généalogique de la vie. Faisant corps, dans une certaine mesure, avec cet ancêtre primitif, il est également solidaire de tout ce qui s'en est détaché par voie de descendance divergente : en ce sens, on peut dire qu'il reste uni à la totalité des vivants par d'invisibles liens. C'est donc en vain qu'on prétend rétrécir la finalité à l'individualité de l'être vivant. S'il y a de la finalité dans le monde de la vie, elle embrasse la vie entière dans une seule indivisible étreinte. Cette vie commune à tous les vivants présente, sans aucun doute, bien des incohérences et bien des lacunes, et d'autre part elle n'est pas si mathématiquement une qu'elle ne puisse laisser chaque vivant s'individualiser dans une certaine mesure. Elle n'en forme pas moins un seul tout ; et il faut opter entre la négation pure et simple de la finalité et l'hypothèse qui coordonne, non seulement les parties d'un organisme à l'organisme lui-même, mais encore chaque être vivant à l'ensemble des autres.

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Mais arrivons aux exemples. Il serait d'abord intéressant d'instituer ici une comparaison générale entre les plantes et les animaux. Comment n'être pas frappé des progrès parallèles qui se sont accomplis, de part et d'autre, dans le sens de la sexualité ? Non seulement la fécondation même est identique chez les plantes supérieures à ce qu'elle est chez l'animal, puisqu'elle consiste, ici et là, dans l'union de deux demi-noyaux qui différaient par leurs propriétés et leur structure avant leur rapprochement et qui deviennent, tout de suite après, équivalents l'un à l'autre, mais la préparation des éléments sexuels se poursuit des deux côtés dans des conditions semblables : elle consiste essentiellement dans la réduction du nombre des chromosomes et le rejet d'une certaine quantité de substance chromatique  P. Guérin, Les connaissances actuelles sur la fécondation chez les Phanérogames, Paris, 1904, pp. 144-148. Cf. Delage, L'Hérédité, 26 édition, 1903, p. 140 et suiv.. Pourtant végétaux et animaux ont évolué sur des lignes indépendantes, favorisés par des circonstances dissemblables, contrariés par des obstacles différents. Voilà deux grandes séries qui sont allées en divergeant. Le long de chacune d'elles, des milliers de milliers de causes se sont composées ensemble pour déterminer l'évolution morphologique et fonctionnelle. Et pourtant ces causes infiniment compliquées se sont sommées, de part et d'autre, dans un même effet. De cet effet on osera à peine dire, d'ailleurs, que ce soit un phénomène d' « adaptation » : comment parler d'adaptation, comment faire appel à la pression des circonstances extérieures, alors que l'utilité même de la génération sexuée n'est pas apparente, qu'on a pu l'interpréter dans les sens les plus divers, et que d'excellents esprits voient dans la sexualité de la plante, tout au moins, un luxe dont la nature aurait pu se passer  Möbius, Beiträge zur Lehre von der Fortpflanzung der Gewächse, Iéna, 1897, p. 203-206 en particulier. - Cf. Hartog, Sur les phénomènes de reproduction (Année biologique, 1895, pp. 707-709). ? Mais nous ne voulons pas nous appesantir sur des faits aussi controversés. L'ambiguïté du terme « adaptation », la nécessité de dépasser tout à la fois le point de vue de la causalité mécanique et celui de la finalité anthropomorphique, apparaîtront plus clairement sur des exemples plus simples. De tout temps, la doctrine de la finalité a tiré parti de la structure merveilleuse des organes des sens pour assimiler le travail de la nature à celui d'un ouvrier intelligent. Comme, d'ailleurs, ces organes se retrouvent, a l'état rudimentaire, chez les animaux inférieurs, comme la nature nous offre tous les intermédiaires entre la tache pigmentaire des organismes les plus simples et l’œil infinimeux compliqué des Vertébrés, on pourra aussi bien faire intervenir ici le jeu tout mécanique de la sélection naturelle déterminant une perfection croissante. Enfin, s'il y a un cas où l'on semble avoir le droit d'invoquer l'adaptation, c'est celui-ci. Car, sur le rôle et la signification de la génération sexuée, sur la relation qui la lie aux conditions où elle s'accomplit, on peut discuter : mais le rapport de l'œil à la lumière est manifeste, et quand on parle ici d'adaptation, on doit savoir ce qu'on veut dire. Si donc nous pouvions montrer, dans ce cas privilégié, l'insuffisance des principes invoqués de part et d'autre, notre démonstration aurait atteint tout de suite un assez haut degré de généralité.

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Considérons l'exemple sur lequel ont toujours insisté les avocats de la finalité : la structure d'un oeil tel que l’œil humain. Ils n'ont pas eu de peine à montrer que, dans cet appareil si compliqué, tous les éléments sont merveilleusement coordonnés les uns aux autres. Pour que la vision s'opère, dit l'auteur d'un livre bien connu sur les « Causes finales », il faut « que la sclérotique devienne transparente en un point de sa surface, afin de permettre aux rayons lumineux de la traverser... ; il faut que la cornée se trouve correspondre précisément à l'ouverture même de l'orbite de l’œil... ; il faut que derrière cette ouverture transparente se trouvent des milieux convergents... ; il faut qu'à l'extrémité de la chambre noire se trouve la rétine...  Paul Janet, Les causes finales, Paris, 1876, p. 83.; il faut, perpendiculairement à la rétine, une quantité innombrable de cônes transparents qui ne laissent parvenir à la membrane nerveuse que la lumière dirigée suivant le sens de leur axe  Ibid. p. 80., etc., etc. ». - A quoi l'on a répondu en invitant l'avocat des causes finales à se placer dans l'hypothèse évolutionniste. Tout paraît merveilleux, en effet, si l'on considère un œil tel que le nôtre, où des milliers d'éléments sont coordonnés à l'unité de la fonction. Mais il faudrait prendre la fonction à son origine, chez l'Infusoire, alors qu'elle se réduit à la simple impressionnabilité (presque purement chimique) d'une tache de pigment à la lumière. Cette fonction, qui n'était qu'un fait accidentel au début, a pu, soit directement par un mécanisme inconnu, soit indirectement, par le seul effet des avantages qu'elle procurait à l'être vivant et de la prise qu'elle offrait ainsi à la sélection naturelle, amener une complication légère de l'organe, laquelle aura entraîné avec elle un perfectionnement de la fonction. Ainsi, par une série indéfinie d'actions et de réactions entre la fonction et l'organe, et sans faire intervenir une cause extra-mécanique, on expliquerait la formation progressive d'un oeil aussi bien combiné que le nôtre.

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Pour ce qui est de la première, on sait qu'elle se présente aujourd'hui sous deux formes assez différentes. Darwin avait parlé de variations très légères, qui s'additionneraient entre elles par l'effet de la sélection naturelle. Il n'ignorait pas les faits de variation brusque ; mais ces « sports », comme il les appelait, ne donnaient, selon lui, que des monstruosités incapables de se perpétuer, et c'est par une accumulation de variations insensibles qu'il rendait compte de la genèse des espèces Darwin, Origine des espères, trad. Barbier, Paris, 1887, p. 46.. Telle est encore l'opinion de beaucoup de naturalistes. Elle tend pour. tant à céder la place à l'idée opposée : c'est tout d'un coup, par l'apparition simultanée de plusieurs caractères nouveaux, assez différents des anciens, que se constituerait une espèce nouvelle. Cette dernière hypothèse, déjà émise par divers auteurs, notamment par Bateson dans un livre remarquable  Bateson, Materials for the study of variation, London, 1894, surtout p. 567 et suiv. Cf. Scott, Variations and mutations (American Journal of Science, novembre 1894)., a pris une signification profonde et acquis une très grande force depuis les belles expériences de Hugo de Vries. Ce botaniste, opérant sur l'Oenothera Lamarckiana, a obtenu, au bout de quelques générations, un certain nombre de nouvelles espèces. La théorie qu'il dégage de ses expériences est du plus haut intérêt. Les espèces passeraient par des périodes alternantes de stabilité et de transformation. Quand arrive la période de « mutabilité », elles produiraient des formes inattendues  De Vries, Die Mulationstheorie, Leipzig, 1901-1903. Cf. Species and varieties. Chicago, 1905. La base expérimentale de la théorie de H. de Vries a été jugée étroite, mais l'idée de mutation, ou de variation brusque, n'en a pas moins pris place dans la science.. Nous ne nous hasarderons pas à prendre parti entre cette hypothèse et celle des variations insensibles. Nous voulons simplement montrer que, petites ou grandes, les variations invoquées sont incapables, si elles sont accidentelles, de rendre compte d'une similitude de structure comme celle que nous signalions.

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Acceptons d'abord, en effet, la thèse darwiniste des variations insensibles. Supposons de petites différences dues au hasard et qui vont toujours s'additionnant. Il ne faut pas oublier que toutes les parties d'un organisme sont nécessairement coordonnées les unes aux autres. Peu m'importe que la fonc­tion soit l'effet ou la cause de l'organe : un point est incontestable, c'est que l'organe ne rendra service et ne donnera prise à la sélection que s'il fonctionne. Que la fine structure de la rétine se développe et se complique, ce progrès, au lieu de favoriser la vision, la troublera sans doute, si les centres visuels ne se développent pas en même temps, ainsi que diverses parties de l'organe visuel lui-même. Si les variations sont accidentelles, il est trop évident qu'elles ne s'entendront pas entre elles pour se produire dans toutes les parties de l'organe à la fois, de telle manière qu'il continue à accomplir sa fonction. Darwin l'a bien compris, et c'est une des raisons pour lesquelles il suppose la variation insensible  Darwin, Origine des espèces, trad. Barbier, p. 198.. La différence qui surgit accidentellement sur un point de l'appareil visuel, étant très légère, ne gênera pas le fonctionnement de l'organe ; et, dès lors, cette première variation accidentelle peut attendre, en quelque sorte, que des variations complémentaires viennent s'y ajouter et porter la vision à un degré de perfection supérieur. Soit ; mais si la variation insensible ne gêne pas le fonctionnement de l’œil, elle ne le sert pas davantage, tant que les variations complémentaires ne se sont pas produites : dès lors, comment se conserverait-elle par l'effet de la sélection? Bon gré mal gré, on raisonnera comme si la petite variation était une pierre d'attente posée par l'organisme, et réservée pour une construction ultérieure. Cette hypothèse, si peu conforme aux principes de Darwin, paraît déjà difficile à éviter quand on considère un organe qui s'est développe sur une seule grande ligne d'évolution, l'œil des Vertébrés par exemple. Mais elle s'imposera absolument si l'on remarque la similitude de structure de l'œil des Vertébrés et de celui des Mollusques. Comment supposer en effet que les mêmes petites variations, en nombre incalculable, se soient produites dans le même ordre sur deux lignes d'évolution indépendantes, si elles étaient purement accidentelles ? Et comment se sont-elles conservées par sélection et accumulées de part et d'autre, les mêmes dans le même ordre, alors que chacune d'elles, prises à part, n'était d'aucune utilité ?

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On invoquera, il est vrai, la loi de corrélation, à laquelle faisait déjà appel Darwin lui-même Origine des espèces, pp. 11 et 12.. On alléguera qu'un changement n'est pas localisé en un point unique de l'organisme, qu'il a sur d'autres points sa répercussion nécessaire. Les exemples cités par Darwin sont restés classiques : les chats blancs qui ont les yeux bleus sont généralement sourds, les chiens dépourvus de poils ont la dentition imparfaite, etc. Soit, mais ne jouons pas maintenant sur le sens du mot « corrélation ». Autre chose est un ensemble de changements solidaires, autre chose un système de changements complémentaires, c'est-à-dire coordonnés les uns aux autres de manière à maintenir et même a perfectionner le fonctionnement d'un organe dans des conditions plus compliquées. Qu'une anomalie du système pileux s'accompagne d'une anomalie de la dentition, il n'y a rien là qui appelle un principe d'explication spécial : poils et dents sont des formations similaires  Sur cette homologie des poils et des dents, voir Brandt, Ueber.. ente mutmassliche Homo­logie der Haare und Zähne (Biol. Centralblatt, vol. XVIII, 1898), surtout p. 262 et suiv., et la même altération chimique du germe qui entrave le formation des poils doit sans doute gêner celle des dents. C'est probablement à des causes du même genre qu'il faut attribuer la surdité des chats blancs aux yeux bleus. Dans ces divers exemples, les changements « corrélatifs » ne sont que des changements solidaires (sans compter que ce sont en réalité des lésions, je veux dire des diminutions ou suppressions de quelque chose, et non pas des additions, ce qui est bien différent). Mais quand on nous parle de changements « corrélatifs » survenant tout à coup dans les diverses parties de l'œil, le mot est pris dans un sens tout nouveau : il s'agit cette fois d'un ensemble de changements non seulement simultanés, non seulement liés entre eux par une communauté d'origine, mais encore coordonnés entre eux de telle manière que l'organe continue à accomplir la même fonction simple, et même qu'il l'accomplisse mieux. Qu'une modification du germe, qui influence la formation de la rétine, agisse en même temps aussi sur celle de la cornée, de l'iris, du cristallin, des centres visuels, etc., je l'accorde, à la rigueur, encore que ce soient là des formations autrement hétérogènes entre elles que ne le sont sans doute des poils et des dents. Mais que toutes ces variations simultanées se fassent dans le sens d'un perfectionnement ou même simplement d'un maintien de la vision, c'est ce que je ne puis admettre dans l'hypothèse de la variation brusque, à moins qu'on ne fasse intervenir un principe mystérieux dont le rôle serait de veiller aux intérêts de la fonction : mais ce serait renoncer à l'idée d'une variation « accidentelle ». En réalité, ces deux sens du mot « corrélation » interfèrent souvent ensemble dans l'esprit du biologiste, tout comme ceux du terme « adaptation ». Et la confusion est presque légitime en botanique, là précisé. ment où la théorie de la formation des espèces par variation brusque repose sur la base expérimentale la plus solide. Chez les végétaux, en effet, la fonction est loin d'être liée à la forme aussi étroitement que chez l'animal. Des différences morphologiques profondes, telles qu'un changement dans la forme des feuilles, sont sans influence appréciable sur l'exercice de la fonction et n'exigent pas, par conséquent, tout un système de remaniements complémentaires pour que la plante reste viable. Mais il n'en est pas de même chez l'animal, surtout si l'on considère un organe tel que l'œil, d'une structure très complexe en même temps que d'un fonctionnement très délicat. Ici, l'on chercherait en vain à identifier ensemble des variations simplement solidaires et des variations qui sont, en outre, complémentaires. Les deux sens du mot « corrélation » doivent être distingués avec soin : on commettrait un véritable paralogisme en adoptant l'un d'eux dans les prémisses du raisonnement, et l'autre dans la conclusion. C'est pourtant ce qu'on fait quand on invoque le principe de corrélation dans les explications de détail pour rendre compte des variations complémentaires, et qu'on parle ensuite de la corrélation en général comme si elle n'était qu'un ensemble quelconque de variations provoqué par une variation quelconque du germe. On commence par utiliser l'idée de corrélation dans la science courante comme pourrait le faire un avocat de la finalité ; on se dit que c'est là simplement une manière commode de s'exprimer, qu'on la corrigera et qu'on reviendra au mécanisme pur quand on s'expliquera sur la nature des principes et qu'on passera de la science à la philosophie. On revient alors au mécanisme, en effet; mais c'est à la condition de prendre le mot « corrélation » dans un sens nouveau, cette fois impropre au détail des explications.

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On alléguera que nous faisons intervenir à tort des considérations d'utilité, que l'œil n'est pas fait pour voir, mais que nous voyons parce que nous avons des yeux, que l'organe est ce qu'il est, et que l' « utilité » est un mot par lequel nous désignons les effets fonctionnels de la structure. Mais quand je dis que l’œil « tire parti » de la lumière, je n'entends pas seulement par là que l'œil est capable de voir ; je fais allusion aux rapports très précis qui existent entre cet organe et l'appareil de locomotion. La rétine des Vertébrés se prolonge en un nerf optique, qui se continue lui-même par des centres cérébraux reliés à des mécanismes moteurs. Notre oeil tire parti de la lumière en ce qu'il nous permet d'utiliser par des mouvements de réaction les objets que nous voyons avantageux, d'éviter ceux que nous voyons nuisibles. Or, on n'aura pas de peine à me montrer que, si la lumière a produit physiquement une tache de pigment, elle peut déterminer physiquement aussi les mouvements de certains organismes : des Infusoires ciliés, par exemple, réagissent à la lumière. Per­sonne ne soutiendra cependant que l'influence de la lumière ait causé physiquement la formation d'un système nerveux, d'un système musculaire, d'un système osseux, toutes choses qui sont en continuité avec l'appareil de la vision chez les Vertébrés. A vrai dire, déjà quand on parle de la formation graduelle de l'œil, à plus forte raison quand on rattache l'œil à ce qui en est inséparable, on fait intervenir tout autre chose que l'action directe de la lumière. On attribue implicitement à la matière organisée une certaine capacité sui generis, la mystérieuse puissance de monter des machines très compliquées pour tirer parti de l'excitation simple dont elle subit l'influence. Mais c'est précisément de quoi l'on prétend se passer. On veut que la physique et la chimie nous donnent la clef de tout. L'ouvrage capital d'Eimer est instructif à cet égard. On sait quel pénétrant effort ce biologiste a fait pour démontrer que la transformation s'opère, par l'effet d'une influence continue de l'extérieur sur l'intérieur, dans un sens bien défini et non pas, comme le voulait Darwin, par des variations accidentelles. Sa thèse repose sur des observations du plus haut intérêt, dont le point de départ a été l'étude de la marche suivie par la variation de la coloration de la peau chez certains Lézards. D'autre part, les expériences déjà anciennes de Dorfmeister montrent qu'une même chrysalide, selon qu'on la soumet au froid ou au chaud, donne naissance à des papillons assez différents qui avaient été considérés pendant longtemps comme des espèces indépendantes, Vanessa levana et Vanessa prorsa : une température intermédiaire produit une forme intermédiaire. On pourrait rapprocher de ces faits les transformations importantes qu'on observe chez un petit Crustacé, Artemia salina, quand on augmente ou qu'on diminue la salure de l'eau où il vit  Il semble d'ailleurs résulter des dernières observations que la transformation de l'Arternia soit un phénomène plus complexe qu'on ne l'avait cru d'abord. Voir, à ce sujet, Samter et Heymans, Die Variation bei Artémia salma (Anhang zu den Abhandlungen der k.. preussischen Akad. der Wissenschaften, 1902).. Dans ces diverses expériences, l'agent extérieur paraît bien se comporter comme une cause de transformation. Mais dans quel sens faut-il entendre ici le mot cause ? Sans entreprendre une analyse exhaustive de l'idée de causalité, nous ferons simplement remarquer que l'on confond d'ordinaire trois sens de ce terme qui sont tout différents. Une cause peut agir par impulsion, par déclanchement ou par déroulement. La bille de billard qu'on lance contre une autre bille en détermine le mouvement par impulsion. L'étincelle qui provoque l'explosion de la poudre agit par déclanchement. La détente graduelle du ressort qui fait tourner le phonographe déroule la mélodie inscrite sur le cylindre : si je tiens la mélodie qui se joue pour un effet, et la détente du ressort pour la cause, je dirai que la cause procède ici par déroulement. Ce qui distingue ces trois cas l'un de l'autre, c'est la plus ou moins grande solidarité entre la cause et l'effet. Dans le premier, la quantité et la qualité de l'effet varient avec la quantité et la qualité de la cause. Dans le second, ni la qualité ni la quantité de l'effet ne varient avec la qualité et la quantité de la cause : l'effet est invariable. Dans le troisième enfin, la quantité de l'effet dépend de la quantité de la cause, mais la cause n'influe pas sur la qualité de l'effet : plus, par l'action du ressort, le cylindre tournera longtemps, plus longue sera la portion que j'entendrai de la mélodie, mais la nature de la mélodie entendue, on de la portion que j'en entends, ne dépend pas de l'action du ressort. En réalité, c'est dans le premier cas seulement que la cause explique son effet ; dans les deux autres, l'effet est plus ou moins donné par avance et l'antécédent invoqué en est - à des degrés divers, il est vrai - l'occasion plutôt que la cause. Or, est-ce dans le premier sens qu'on prend le mot cause quand on dit que la salure de l'eau est cause des transformations de l'Artemia, ou que le degré de température détermine la couleur et les dessins des ailes que prendra une certaine chrysalide en devenant papillon ? Évidemment non : causalité a ici un sens intermédiaire entre ceux de déroulement et de déclanchement. C'est bien ainsi, d'ailleurs, qu'Eimer lui-même l'entend, quand il parle du caractère « kaléïdoscopique » de la variation  Elmer, Orthogenesis der Schmetterlinge, Leipzig, 1897, p. 24. Cf. Dis Entstehung der Arien. p. 53., ou quand il dit que la variation de la matière organisée s'opère dans un sens défini comme, dans des directions définies, cristallise la matière inorganique  Elmer, Die Entstehung der Arien, Iéna, 1888, p. 25.. Et que ce soit là un processus purement physico-chimique, c'est ce qu'on peut lui accorder, à la rigueur, quand il s'agit de changements dans la coloration de la peau. Mais si l'on étend ce mode d'explication au cas de la formation graduelle de l’œil des Vertébrés, par exemple, il faudra supposer que la physico-chimie de l'organisme est telle, ici, que l'influence de la lumière lui ait fait construire une série progressive d'appareils visuels, tous extrêmement complexes, tous pourtant capables de voir, et voyant de mieux en mieux  Eimer, ibid., p. 165 et suiv.. Que dirait de plus, pour caractériser cette physico-chimie toute spéciale, le partisan le plus résolu de la doctrine de la finalité ? Et la position d'une philosophie mécanistique ne deviendra-t-elle pas bien plus difficile encore, quand on lui aura fait remarquer que l’œuf d'un Mollusque ne peut pas avoir la même composition chimique que celui d'un Vertébré, que la substance organique qui a évolué vers la première des deux formes n'a pas pu être chimiquement identique à celle qui a pris l'autre direction, que néanmoins, sous l'influence de la lumière, c'est le même organe qui s'est construit dans les deux cas ?

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Plus on y réfléchira, plus on verra combien cette production du même effet par deux accumulations diverses d'un nombre énorme de petites causes est contraire aux principes invoqués par la philosophie mécanistique. Nous avons concentré tout l'effort de notre discussion sur un exemple tiré de la phylogenèse. Mais l'ontogenèse nous aurait fourni des faits non moins probants. A chaque instant, sous nos yeux, la nature aboutit à des résultats identiques, chez des espèces quelquefois voisines les unes des autres, par des processus embryogéniques tout différents. Les observations d' « hétéroblastie » se sont multipliées dans ces dernières années  Salensky, Heteroblastie ( Proc. of the fourth International Congress of Zoologg, London, 1899, pp. 111-118). Salensky a créé ce mot pour désigner les cas où se forment sur les mêmes points, chez des animaux parents les uns des autres, des organes équivalents dont l'origine embryologique est pourtant différente., et il a fallu renoncer a la théorie presque classique de la spécificité des feuillets embryonnaires. Pour nous en tenir, encore une fois, à notre comparaison entre l’œil des Vertébrés et celui des Mollusques, nous ferons remarquer que la rétine des Vertébrés est produite par une expansion qu'émet l'ébauche du cerveau chez le jeune embryon. C'est un véritable centre nerveux, qui se serait porté vers la périphérie. Au contraire, chez les Mollusques, la rétine dérive de l'ectoderme directement, et non pas indirectement par l'intermédiaire de l'encéphale embryonnaire. Ce sont donc bien des processus évolutifs différents qui aboutissent, chez l'homme et chez le Peigne, au développement d'une même rétine. Mais, sans même aller jusqu'à comparer entre eux deux organismes aussi éloignés l'un de l'autre, on arriverait à une conclusion identique en étudiant, dans un seul et même organisme, certains faits bien curieux de régénération. Si l'on extirpe le cristallin d'un Triton, on assiste à la régénération du cristallin par l'iris  Wolff, Die Regeneration der Urodelenlinse (Arch. f..Entwickelungsrne chanik, I, 1895, p. 380 et suiv.).. Or, le cristallin primitif s'était constitué aux dépens de l'ectoderme, alors que l'iris est d'origine mésodermique. Bien plus : si, chez la Salamandra maculata, on enlève le cristallin en respectant l'iris, c'est par la partie supérieure de l'iris que se fait encore la régénération du cristallin ; mais, si l'on supprime cette partie supérieure de l'iris elle-même, la régénération s'ébauche dans la couche intérieure ou rétinienne de la région restante  Fischel, Ueber die Regeneration der Linse (Anat. Anzeiger, XIV, 1898, pp. 373-380).. Ainsi des parties différemment situées, différemment constituées, accomplissant en temps normal des fonctions différentes, sont capables de faire les mêmes suppléances et de fabriquer, quand il le faut, les mêmes pièces de la machine. Nous avons bien ici un même effet obtenu par des combinaisons diverses de causes.

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On sait que Lamarck attribuait à l'être vivant la faculté de varier par suite de l'usage ou du non-usage de ses organes, et aussi de transmettre la variation ainsi acquise à ses descendants. C'est à une doctrine du même genre que se rallient aujourd'hui un certain nombre de biologistes. La variation qui aboutit à produire une espèce nouvelle ne serait pas une variation accidentelle inhérente au germe lui-même. Elle ne serait pas non plus réglée par un déterminisme sui generis, qui développerait des caractères déterminés dans un sens déterminé, indépendamment de tout souci d'utilité. Elle naîtrait de l'effort même de l'être vivant pour s'adapter aux conditions où il doit vivre. Cet effort pourrait d'ailleurs n'être que l'exercice mécanique de certains organes, mécaniquement provoqué par la pression des circonstances extérieures. Mais il pourrait aussi impliquer conscience et volonté, et c'est dans ce dernier sens que paraît l'entendre un des représentants les plus éminents de la doctrine, le naturaliste américain Cope  Cope, The origin of the fittest, 1887 ; The primary factors of organic evolution, 1896.. Le néo-lamarckisme est donc, de toutes les formes actuelles de l'évolutionnisme, la seule qui soit capable d'admettre un principe interne et psychologique de développement, encore qu'il n'y fasse pas nécessairement appel. Et c'est aussi le seul évolutionnisme qui nous paraisse rendre compte de la formation d'organes complexes identiques sur des lignes indépendantes de développement. On conçoit, en effet, que le même effort pour tirer parti des mêmes circonstances aboutisse au même résultat, surtout si le problème posé par les circonstances extérieures est de ceux qui n'admettent qu'une solution. Reste à savoir si le terme « effort » ne doit pas se prendre alors dans un sens plus profond, plus psychologique encore qu'aucun néo-lamarckien ne le suppose.

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Après avoir été affirmée comme un dogme, la transmissibilité des caractères acquis a été niée non moins dogmatiquement, pour des raisons tirées a priori de la nature supposée des cellules germinales. On sait comment Weismann a été conduit, par son hypothèse de la continuité du plasma germinatif, à considérer les cellules germinales, - ovules et spermatozoïdes, - comme à peu près indépendantes des cellules somatiques. Partant de là, on a prétendu et beaucoup prétendent encore que la transmission héréditaire d'un caractère acquis serait chose inconcevable. - Mais si, par hasard, l'expérience montrait que les caractères acquis sont transmissibles, elle prouverait, par là même, que le plasma germinatif n'est pas aussi indépendant qu'on le dit du milieu somatique, et la transmissibilité des caractères acquis deviendrait ipso facto concevable : ce qui revient à dire que concevabilité et inconcevabilité n'ont rien à voir en pareille affaire, et que la question relève uniquement de l'expérience. Mais ici commence précisément la difficulté. Les caractères acquis dont on parle sont le plus souvent des habitudes ou des effets de l'habitude. Et il est rare qu'à la base d'une habitude contractée il n'y ait pas une aptitude naturelle. De sorte qu'on peut toujours se demander si c'est bien l'habitude acquise par le soma de l'individu qui s'est transmise, ou si ce ne serait pas plutôt une aptitude naturelle, antérieure à l'habitude contractée : cette aptitude serait restée inhérente au germen que l'individu porte en lui, comme elle était déjà inhérente à l'individu et par conséquent à son germe. Ainsi, rien ne prouve que la Taupe soit devenue aveugle parce qu'elle a pris l'habitude de vivre sous terre : c'est peut-être parce que les yeux de la Taupe étaient en voie de s'atrophier qu'elle a dû se condamner à la vie souterraine  Cuénot, La nouvelle théorie transformiste (Revue générale des sciences, 1894). Cf. Morgan, Evolution and adaptation. London, 1903, p. 357.. Dans ce cas, la tendance à perdre la vue se serait transmise de germen a germen sans qu'il y eût rien d'acquis ni de perdu par le soma de la Taupe elle-même. De ce que le fils d'un maître d'armes est devenu, beaucoup plus vite que son père, un tireur excellent, on ne peut conclure que l'habitude du parent se soit transmise à l'enfant, car certaines dispositions naturelles en voie d'accroissement ont pu passer du germen producteur du père au germen producteur du fils, grandir en route par l'effet de l'élan primitif et assurer au fils une souplesse plus grande que celle du père, sans se soucier, pour ainsi dire, de ce que le père faisait. De même pour beaucoup d'exemples tirés de la domestication progressive des animaux. Il est difficile de savoir si c'est l'habitude contractée qui se transmet, ou si ce ne serait pas plutôt une certaine tendance naturelle, celle-là même qui a fait choisir pour la domestication telle ou telle espèce particulière ou certains de ses représentants. A vrai dire, quand on élimine tous les cas douteux, tous les faits susceptibles de plusieurs interprétations, il ne reste guère, comme exemples absolument incontestables de particularités acquises et transmises, que les fameuses expériences de Brown-Séquard, répétées et confirmées d'ailleurs par divers physiologistes  Brown-Séquard, Nouvelles recherches sur l'épilepsie due à certaines lésions de la moelle épinière et des nerfs rachidiens (Arch. de physiologie, vol. II, 1869, p. 211, 422 et 497).. En sectionnant, chez des Cobayes, la moelle épinière ou le nerf sciatique, Brown-Séquard déterminait un état épileptique qu'ils transmettaient à leurs descendants. Des lésions de ce même nerf sciatique, du corps restiforme, etc., provoquaient chez le Cobaye des troubles variés, dont sa progéniture pouvait hériter, parfois sous une forme assez différente : exophtalmie, perte des orteils, etc. - Mais il n'est pas démontré que, dans ces divers cas de transmission héréditaire, il y ait eu influence véritable du soma de l'animal sur son germen. Déjà Weismann objectait que l'opération de Brown-Séquard avait pu introduire dans le corps du Cobaye certains microbes spéciaux, qui trouveraient leur milieu de nutrition dans les tissus nerveux, et qui transmettraient la maladie en pénétrant dans les éléments sexuels  Weismann, Aufsätze über Vererbung, Iéna, 1892, p. 376-378, et aussi Vorträge über Descendenztheorie, Iéna, 1902, t. II, p. 76.. Cette objection a été écartée par Brown-Séquard lui-même  Brown-Séquard, Hérédité d'une affection due à une cause accidentelle (Arch. de Physiologie, 1892, p. 686 et suiv.). ; mais on pourrait en faire une autre, plus plausible. Il résulte, en effet, des expériences de Voisin et Peron, que les accès d'épilepsie sont suivis de l'élimination d'un corps toxique, capable de produire chez les animaux, par injection, des accidents convulsifs  Voisin et Peron, Recherches sur la toxité urinaire chez les épileptiques (Archives de neurologie, vol. XXIV, 1892, et XXV, 1893). Cf. l'ouvrage de Voisin, L'épilepsie, Paris, 1897, p. 125-133.. Peut-être les troubles trophiques, consécutifs aux lésions nerveuses que Brown-Séquard provoquait, se traduisent-ils précisément par la formation de ce poison convulsivant. Dans ce cas, la toxine passerait du Cobaye à son spermatozoïde ou à son ovule, et déterminerait dans le développement de l'embryon un trouble général, qui pourrait cependant ne donner des effets visibles que sur tel ou tel point particulier de l'organisme une fois évolué. Les choses se passeraient ici comme dans les expériences de Charrin, Delamare et Moussu. Des cobayes en gestation, dont on détériorait le foie ou le rein, transmettaient cette lésion à leur progéniture, simplement parce que la détérioration de l'organe de la mère avait engendré des « cytotoxines » spécifiques, lesquelles agissaient sur l'organe homologue du fœtus  Charrin, Delamare et Moussu, Transmission expérimentale aux descendants de lésions développées chez les ascendants(C. R. de l'Ac. des sciences, vol. CXXXV, p. 191). Cf. Morgan, Evolution and adaptation, p. 257, et Delage, L'hérédité, 2e édit., p. 388.. Il est vrai que, dans ces expériences, comme d'ailleurs dans une observation antérieure des mêmes physiologistes  Charrin et Delamare, Hérédité cellulaire (C. R. de l'Ac. des sciences, vol. CXXX11I, 1901, pp. 69-71)., c'est le fœtus déjà formé qui est influencé par les toxines. Mais d'autres recherches de Charrin ont abouti à montrer que le même effet peut être produit, par un mécanisme analogue, sur les spermatozoïdes et les ovules  Charrin, L'hérédité pathologique (Revue générale des sciences, 15 Janvier 1896).. En somme, l'hérédité d'une particularité acquise pourrait s'expliquer, dans les expériences de Brown-Séquard, par une intoxication du germe. La lésion, si bien localisée qu'elle paraisse, se transmettrait par le même processus que la tare alcoolique, par exemple. Mais n'en serait-il pas de même pour toute particularité acquise qui devient héréditaire ?

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Nous proposerions donc d'introduire une distinction entre l'hérédité de l'écart et celle du caractère. Un individu qui acquiert un caractère nouveau s'écarte par là de la forme qu'il avait et qu'auraient reproduite, en se développant, les germes ou plus souvent les demi-germes dont il est détenteur. Si cette modification n'entraîne pas la production de substances capables de modifier le germen, ou une altération générale de la nutrition susceptible de le priver de certains de ses éléments, elle n'aura aucun effet sur la descendance de l'individu. C'est ce qui arrive sans doute le plus souvent. Que si, au contraire, elle a quelque effet, c'est probablement par l'intermédiaire d'un changement chimique qu'elle aura déterminé dans le plasma germinatif : ce changement chimique pourra par exception, ramener la modification originelle dans l'organisme que le germe va développer, mais il y a autant et plus de chances pour qu'il fasse autre chose. Dans ce dernier cas, l'organisme engendré peut-être s'écartera du type normal autant que l'organisme générateur, mais il s'en écartera différemment. Il aura hérité de l'écart et non pas du caractère. En général, donc, les habitudes contractées par un individu n'ont probablement aucun retentissement sur sa descendance ; et, quand elles en ont, la modification survenue chez les descendants peut n'avoir aucune ressemblance visible avec la modification originelle. Telle est du moins l'hypothèse qui nous paraît la plus vraisemblable. En tous cas, jusqu'à preuve du contraire, et tant qu'on n'aura pas institué les expériences décisives réclamées par un biologiste éminent  Giard, Controverses transformistes, Paris, 1904, p. 147., nous devons nous en tenir aux résultats actuels de l'observation. Or, en mettant les choses au mieux pour la thèse de la transmissibilité des caractères acquis, en supposant que le prétendu caractère acquis ne soit pas, dans la plupart des cas, le développement plus ou moins tardif d'un caractère inné, les faits nous montrent que la transmission héréditaire est l'exception et non pas la règle. Comment attendre d'elle qu'elle développe un organe tel que l'œil ? Quand on pense au nombre énorme de variations, toutes dirigées dans le même sens, qu'il faut supposer accumulées les unes sur les autres pour passer de la tache pigmentaire de l'Infusoire à l’œil du Mollusque et du Vertébré, on se demande comment l'hérédité, telle que nous l'observons, aurait jamais déterminé cet amoncellement de différences, à supposer que des efforts individuels eussent pu produire chacune d'elles en particulier. C'est dire que le néo-lamarckisme, pas plus que les autres formes de l'évolutionnisme, ne nous paraît capable de résoudre le problème.

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Les néo-darwiniens ont probablement raison, croyons-nous, quand ils enseignent que les causes essentielles de variation sont les différences inhérentes au germe dont l'individu est porteur, et non pas les démarches de cet individu au cours de sa carrière. Où nous avons de la peine à suivre ces biologistes, c'est quand ils tiennent les différences inhérentes au germe pour purement accidentelles et individuelles. Nous ne pouvons nous empêcher de croire qu'elles sont le développement d'une impulsion qui passe de germe à germe à travers les individus, qu'elles ne sont pas par conséquent de purs accidents, et qu'elles pourraient fort bien apparaître en même temps, sous la même forme, chez tous les représentants d'une même espèce ou du moins chez un certain nombre d'entre eux. Déjà, d'ailleurs, la théorie des mutations modifie profondément le darwinisme sur ce point. Elle dit qu'à un moment donné, après une longue période écoulée, l'espèce tout entière est prise d'une tendance à changer. C'est donc que la tendance à changer n'est pas accidentelle. Accidentel, il est vrai, serait le changement lui-même, si la mutation opère, comme le veut De Vries, dans des sens différents chez les différents représentants de l'espèce. Mais, d'abord, il faudra voir si la théorie se confirme sur beaucoup d'autres espèces végétales (De Vries ne l'a vérifiée que sur l'Oenothera Lamarckiana   Quelques faits analogues ont pourtant été signalés, toujours dans le monde végétal. Voir Blaringhem, La notion d'espèces et la théorie de la mutation (Année psychologique, vol. XII, 1906, p. 95 et suiv.), et De Vries, Species and Varieties, p. 655., et ensuite il n'est pas impossible, comme nous l'expliquerons plus loin, que la part du hasard soit bien plus grande dans la variation des plantes que dans celle des animaux, parce que, dans le monde végétal, la fonction ne dépend pas aussi étroitement de la forme. Quoi qu'il en soit, les néo-darwiniens sont en voie d'admettre que les périodes de mutation sont déterminées. Le sens de la mutation pourrait donc l'être aussi, au moins chez les animaux, et dans la mesure que nous aurons à indiquer.

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Mais, en parlant d'une marche à la vision, ne revenons-nous pas a l'ancien­ne conception de la finalité ? Il en serait ainsi, sans aucun doute, si cette marche exigeait la représentation, consciente ou inconsciente, d'un but à atteindre. Mais la vérité est qu'elle s'effectue en vertu de l'élan originel de la vie, qu'elle est impliquée dans ce mouvement même, et que c'est précisément pourquoi on la retrouve sur des lignes d'évolution indépendantes. Que si maintenant on nous demandait pourquoi et comment elle y est impliquée, nous répondrions que la vie est, avant tout, une tendance à agir sur la matière brute. Le sens de cette action n'est sans doute pas prédéterminé : de là l'imprévisible variété des formes que la vie, en évoluant, sème sur son chemin. Mais cette action présente toujours, à un degré plus ou moins élevé, le caractère de la contingence ; elle implique tout au moins un rudiment de choix. Or, un choix suppose la représentation anticipée de plusieurs actions possibles. Il faut donc que des possibilités d'action se dessinent pour l'être vivant avant l'action même. La perception visuelle n'est pas autre chose  Voir, à ce sujet, Matière et Mémoire, chap. 1. : les contours visibles des corps sont le dessin de notre action éventuelle sur eux. La vision se retrouvera donc, à des degrés différents, chez les animaux les plus divers, et elle se manifestera par la même complexité de structure partout où elle aura atteint le même degré d'intensité.

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La vérité est que l'adaptation explique les sinuosités du mouvement évolutif, mais non pas les directions générales du mouvement, encore moins le mouvement lui-même  Ce point de vue sur l'adaptation a été signalé par M. F. Marin dans un remarquable article sur l'Origine des espèces (Revue scientifique, nov. 1901, p. 580).. La route qui mène à la ville est bien obligée de monter les côtes et de descendre les pentes, elle s'adapte aux accidents du terrain; mais les accidents de terrain ne sont pas cause de la route et ne lui ont pas non plus imprimé sa direction. A chaque moment ils lui fournissent l'indispensable, le sol même sur lequel elle se pose ; mais si l'on considère le tout de la route et non plus chacune de ses parties, les accidents de terrain n'apparaissent plus que comme des empêchements ou des causes de retard, car la route visait simplement la ville et aurait voulu être une ligne droite. Ainsi pour l'évolution de la vie et pour les circonstances qu'elle traverse, avec cette différence toute. fois que l'évolution ne dessine pas une route unique, qu'elle s'engage dans des directions sans pourtant viser des buts, et qu'enfin elle reste inventive jusque dans ses adaptations.

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Cette divergence s'accuse d'abord dans le mode d'alimentation. On sait que le végétal emprunte directement à l'air, à l'eau et à la terre les éléments nécessaires à l'entretien de la vie, en particulier le carbone et l'azote : il les prend sous leur forme minérale. Au contraire, l'animal ne peut s'emparer de ces mêmes éléments que s'ils ont déjà été fixés pour lui dans les substances organiques par les plantes ou par des animaux qui, directement ou indirectement, les doivent à des plantes, de sorte qu'en définitive c'est le végétal qui alimente l'animal. Il est vrai que cette loi souffre bien des exceptions chez les végétaux. On n'hésite pas à classer parmi les végétaux le Drosera, la Dionée, le Pinguicula, qui sont des plantes insectivores. D'autre part les Champignons, qui occupent une place si considérable dans le monde végétal, s'alimentent comme des animaux : qu'ils soient ferments, saprophytes ou parasites, c'est à des substances organiques déjà formées qu'ils empruntent leur nourriture. On ne saurait donc tirer de cette différence une définition statique qui tranche automatiquement, dans n'importe quel cas, la question de savoir si l'on a affaire à une plante ou à un animal. Mais cette différence peut fournir un commencement de définition dynamique des deux règnes, en ce qu'elle marque les deux directions divergentes où végétaux et animaux ont pris leur essor. C'est un fait remarquable que les Champignons, qui sont répandus dans la nature avec une si extraordinaire abondance, n'aient pas pu évoluer. Ils ne s'élèvent pas organiquement au-dessus des tissus qui, chez les végétaux supérieurs, se forment dans le sac embryonnaire de l'ovule et précèdent le développement germinatif du nouvel individu  De Saporta et Marion, L'évolution des Cryptogames, 1881, p. 37.. Ce sont, pourrait-on dire, les avortons du monde végétal. Leurs diverses espèces constituent autant d'impasses, comme si, en renonçant au mode d'alimentation ordinaire des végétaux, ils s'arrêtaient sur la grande route de l'évolution végétale. Quant aux Droseras, aux Dionées, aux plantes insectivores en général, ils s'alimentent comme les autres plantes par leurs racines, ils fixent aussi, par leurs parties vertes, le carbone de l'acide carbonique contenu dans l'atmosphère. La faculté de capturer des insectes, de les absorber et de les digérer est une faculté qui a dû surgir chez eux sur le tard, dans des cas tout à fait exceptionnels, là où le sol, trop pauvre, ne leur fournissait pas une nourriture suffisante. D'une manière générale, si l'on s'attache moins à la présence des caractères qu'à leur tendance à se développer, et si l'on tient pour essentielle la tendance le long de laquelle l'évolution a pu se continuer indéfiniment, on dira que les végétaux se distinguent des animaux par le pouvoir de créer de la matière organique aux dépens d'éléments minéraux qu'ils tirent directement de l'atmosphère, de la terre et de l'eau. Mais à cette différence s'en rattache une autre, déjà plus profonde.

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L'animal, ne pouvant fixer directement le carbone et l'azote qui sont partout présents, est obligé de chercher, pour s'en nourrir, les végétaux qui ont déjà fixé ces éléments ou les animaux qui les ont empruntés eux-mêmes au règne végétal. L'animal est donc nécessairement mobile. Depuis l'Amibe, qui lance au hasard ses pseudopodes pour saisir les matières organiques éparses dans une goutte d'eau, jusqu'aux animaux supérieurs qui possèdent des organes sensoriels pour reconnaître leur proie, des organes locomoteurs pour aller la saisir, un système nerveux pour coordonner leurs mouvements à leurs sensations, la vie animale est caractérisée, dans sa direction générale, par la mobilité dans l'espace. Sous sa forme la plus rudimentaire, l'animal se présente comme une petite masse de protoplasme enveloppée tout au plus d'une mince pellicule albuminoïde qui lui laisse pleine liberté de se déformer et de se mouvoir. Au contraire, la cellule végétale s'entoure d'une membrane de cellulose qui la condamne à l'immobilité. Et, de bas en haut du règne végétal, ce sont les mêmes habitudes de plus en plus sédentaires, la plante n'ayant pas besoin de se déranger et trouvant autour d'elle, dans l'atmosphère, dans l'eau et dans la terre où elle est placée, les éléments minéraux qu'elle s'approprie directement. Certes, des phénomènes de mouvement s'observent aussi chez les plantes. Darwin a écrit un beau livre sur les mouvements des plantes grimpantes. Il a étudié les manœuvres de certaines plantes insectivores, telles que le Drosera et la Dionée, pour saisir leur proie. On connaît les mouvements des feuilles de l'Acacia, de la Sensitive, etc. D'ailleurs, le va-et-vient du protoplasme végétal à l'intérieur de son enveloppe est là pour témoigner de sa parenté avec le protoplasme des animaux. Inversement, on noterait dans une foule d'espèces animales (généralement parasites) des phénomènes de fixation analogues à ceux des végétaux  Sur la fixation et le parasitisme en général, voir l'ouvrage de Houssay, La forme et la vie, Paris, 1900, pp. 721-807.. Ici encore on se tromperait si l'on prétendait faire de la fixité et de la mobilité deux caractères qui permettent de décider, à simple inspection, si l'on est en présence d'une plante ou d'un animal. Mais la fixité, chez l'animal, apparaît le plus souvent Comme une torpeur où l'espèce serait tombée, comme un refus d'évoluer plus loin dans un certain sens : elle est proche parente du parasitisme, et s'accompagne de caractères qui rappel­lent ceux de la vie végétale. D'autre part, les mouvements des végétaux n'ont ni la fréquence ni la variété de ceux des animaux. Ils n'intéressent d'ordinaire qu'une partie de l'organisme, et ne s'étendent presque jamais à l'organisme entier. Dans les cas exceptionnels où une vague spontanéité s'y manifeste, il semble qu'on assiste au réveil accidentel d'une activité normalement endormie. Bref, si la mobilité et la fixité coexistent dans le monde végétal comme dans le monde animal, la balance est manifestement rompue en faveur de la fixité dans un cas et de la mobilité dans l'autre. Ces deux tendances opposées sont si évidemment directrices des deux évolutions, qu’on pourrait déjà définir par elles les deux règnes. Mais fixité et mobilité, à leur tour, ne sont que les signes superficiels de tendances plus profondes encore.

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Mais les deux tendances qui s'impliquaient réciproquement sous cette forme rudimentaire se sont dissociées en grandissant. De là le monde des plantes avec sa fixité et son insensibilité, de là les animaux avec leur mobilité et leur conscience. Point n'est besoin, d'ailleurs, pour expliquer ce dédoublement, de faire intervenir une force mystérieuse. Il suffit de remarquer que l'être vivant appuie naturellement vers ce qui lui est le plus commode, et que végétaux et animaux ont opté, chacun de leur côté, pour deux genres diffé­rents de commodité dans la manière de se procurer le carbone et l'azote dont ils avaient besoin. Les premiers, continuellement et machinalement, tirent ces éléments d'un milieu qui les leur fournit sans cesse. Les seconds, par une action discontinue, concentrée en quelques instants, consciente, vont chercher ces corps dans des organismes qui les ont déjà fixés. Ce sont deux manières différentes de comprendre le travail ou, si l'on aime mieux, la paresse. Aussi nous paraît-il douteux qu'on découvre jamais à la plante des éléments nerveux, si rudimentaires qu'on les suppose. Ce qui correspond, chez elle, à la volonté directrice de l'animal, c'est, croyons-nous, la direction où elle infléchit l'énergie de la radiation solaire quand elle s'en sert pour rompre les attaches du carbone avec l'oxygène dans l'acide carbonique. Ce qui correspond, chez elle, à la sensibilité de l'animal, c'est l'impressionnabilité toute spéciale de sa chlorophylle à la lumière. Or, un système nerveux étant, avant tout, un mécanisme qui sert d'intermédiaire entre des sensations et des volitions, le véritable « système nerveux » de la plante nous paraît être le mécanisme ou plutôt le chimisme sui generis qui sert d'intermédiaire entre l'impressionnabilité de sa chlorophylle à la lumière et la production de l'amidon. Ce qui revient à dire que la plante ne doit pas avoir d'éléments nerveux, et que le même élan qui a porté l'animal à se donner des nerfs et des centres nerveux a dû aboutir, dans la plante, à la fonction chlorophyllienne  De même que la plante, dans certains cas, retrouve la faculté de se mouvoir activement qui sommeille en elle, ainsi l'animal peut, dans des circonstances exceptionnelles, se replacer dans les conditions de la vie végétative et développer en lui un équivalent de la fonction chlorophylienne. Il paraît résulter, en effet, des récentes expériences de Maria von Linden que les chrysalides et les chenilles de divers Lépidoptères, sous l'influence de la lumière, fixent le carbone de l'acide carbonique contenu dans l'atmosphère (M. von Linden, L'assimilation de l'acide carbonique par les chrysalides de Lépidoptères, C. R. de la Soc. de biologie, 1905, p. 692 et suiv.)..

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Plus particulièrement, c'est du système sensori-moteur que vient ici l'appel de glycogène, c'est-à-dire d'énergie potentielle, comme si le reste de l'organisme était là pour passer de la force au système nerveux et aux muscles que les nerfs actionnent. Certes, quand on songe au rôle que joue le système nerveux (même sensori-moteur) comme régulateur de la vie organique, on peut se demander si dans cet échange de bons procédés entre lui et le reste du corps, il est véritablement un maître que le corps servirait. Mais déjà l'on inclinera à cette hypothèse si l'on considère, à l'état statique pour ainsi dire, la répartition de l'énergie potentielle entre les tissus ; et l'on s'y ralliera tout à fait, croyons-nous, si l'on réfléchit aux conditions dans lesquelles l'énergie se dépense et se reconstitue. Supposons, en effet, que le système sensori-moteur soit un système comme les autres, au même rang que les autres. Porté par l'ensemble de l'organisme, il attendra qu'un excédent de potentiel chimique lui ait été fourni pour accomplir du travail. C'est, en d'autres termes, la production du glycogène qui réglera la consommation qu'en font les nerfs et les muscles. Supposons, au contraire, que le système sensori-moteur soit vraiment dominateur. La durée et l'étendue de son action seront indépendantes, dans une certaine mesure au moins, de la réserve de glycogène qu'il renferme, et même de celle que l'ensemble de l'organisme contient. Il fournira du travail, et les autres tissus devront s'arranger comme ils pourront pour lui amener de l'énergie potentielle. Or, les choses se passent précisément ainsi, comme le montrent en particulier les expériences de Morat et Dufourt Archives de physiologie, 1892.. Si la fonction glycogénique du foie dépend de l’action des nerfs excitateurs qui la gouvernent, l'action de ces derniers nerfs est subordonnée à celle des nerfs qui ébranlent les muscles locomoteurs, en ce sens que ceux-ci commencent par dépenser sans compter, consommant ainsi du glycogène, appauvrissant de glycose le sang, et déterminant finalement le foie, qui aura dû déverser dans le sang appauvri une partie de sa réserve de glycogène, à en fabriquer de nouveau. C'est donc bien, en somme, du système sensori-moteur que tout part, c'est sur lui que tout converge, et l'on peut dire, sans métaphore, que le reste de l'organisme est à son service.

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Qu'on réfléchisse encore à ce qui se passe dans le jeûne prolongé. C'est un fait remarquable que, chez des animaux morts de faim, on trouve le cerveau à peu près intact, alors que les autres organes ont perdu une partie plus ou moins grande de leur poids et que leurs cellules ont subi des altérations profondes  De Manacéine, Quelques observations expérimentales sur l'influence de l'insomnie absolue (Arch. ital. de biologie, t. XXI, 1894, p. 322 et suiv.). Récemment, des observations analogues ont été faites sur un homme mort d'inanition après un jeûne de 35 jours. Voir à ce sujet, dans l'Année biologique de 1898, p.338, le résumé d'un travail (en russe) de Tarakevich et Stchasny.. Il semble que le reste du corps ait soutenu le système nerveux jusqu'à la dernière extrémité, se traitant lui-même comme un simple moyen dont celui-ci serait la fin.

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En résumé, si l'on convient, pour abréger, d'appeler « système sensori-moteur » le système nerveux cérébro-spinal avec, en plus, les appareils sensoriels en lesquels il se prolonge et les muscles locomoteurs qu'il gouverne, on pourra dire qu'un organisme supérieur est essentiellement constitué par un système sensori-moteur installé sur des appareils de digestion, de respiration, de circulation, de sécrétion, etc., qui ont pour rôle de le réparer, de le nettoyer, de le protéger, de lui créer un milieu intérieur constant, enfin et surtout de lui passer de l'énergie potentielle à convertir en mouvement de locomotion  Cuvier disait déjà : « Le système nerveux est, au fond, tout l'animal - les autres systèmes ne sont là que pour le servir. - (Sur un nouveau rapprochement à établir entre les classes qui composent le règne animal, Archives du Museum d'histoire naturelle, Paris, 1812, p. 73-84). Il faudrait naturellement apporter à cette formule une foule de restrictions, tenir compte, par exemple, des cas de dégradation et de régression où le système nerveux passe à l'arrière-plan. Et surtout il faut joindre au système nerveux les appareils sensoriels d'un côté, moteurs de l'autre, entre lesquels il sert d'intermédiaire. Cf. Foster. art. Physiology de l'Encyclopaedia Britannica, Edinburgh, 1885, p. 17.. Il est vrai que, plus la fonction nerveuse se perfectionne, plus les fonctions destinées à la soutenir ont à se développer et deviennent par conséquent exigeantes pour elles-mêmes. A mesure que l'activité nerveuse a émergé de la masse protoplasmique où elle était noyée, elle a dû appeler autour d'elle des activités de tout genre sur lesquelles s'appuyer : celles-ci ne pouvaient se développer que sur d'autres activités, qui en impliquaient d'autres encore, indéfiniment. C'est ainsi que la complication de fonctionnement des organismes supérieurs va à l'infini. L'étude d'un de ces organismes nous fait donc tourner dans un cercle, comme si tout y servait de moyen à tout. Ce cercle n'en a pas moins un centre, qui est le système d'éléments nerveux tendus entre les organes sensoriels et l'appareil de locomotion.

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Un danger les guettait, un obstacle qui faillit sans doute arrêter l'essor de la vie animale. Il y a une particularité dont on ne peut s'empêcher d'être frappé quand on jette un coup d’œil sur la faune des temps primaires. C'est l'emprisonnement de l'animal dans une enveloppe plus ou moins dure, qui devait gêner et souvent même paralyser ses mouvements. Les Mollusques d'abord avaient une coquille plus universellement que ceux d'aujourd'hui. Les Arthropodes en général étaient pourvus d'une carapace ; c'étaient des Crustacés. Les plus anciens Poissons eurent une enveloppe osseuse, d'une dureté extrême  Voir, sur ces différents points, l'ouvrage de Gaudry ; Essai de paléontologie physique, Paris, 1896, pp. 14-16 et 78-79.. L'explication de ce fait général doit être cherchée, croyons-nous, dans une tendance des organismes mous à se défendre les uns contre les autres en se rendant, autant que possible, indévorables. Chaque espèce, dans l'acte par lequel elle se constitue, va à ce qui lui est le plus commode. De même que, parmi les organismes primitifs, certains s'étaient orientés vers l'animalité en renonçant à fabriquer de l'organique avec de l'inorganique et en empruntant les substances organiques toutes faites aux organismes déjà aiguillés sur la vie végétale, ainsi, parmi les espèces animales elles. mêmes, beaucoup s'arrangèrent pour vivre aux dépens des autres animaux. Un organisme qui est animal, c'est-à-dire mobile, pourra en effet profiter de sa mobilité pour aller chercher des animaux sans défense et s'en repaître, tout aussi bien que des végétaux. Ainsi, plus les espèces se faisaient mobiles, plus sans doute elles devenaient voraces et dangereuses les unes pour les autres. De là dut résulter un brusque arrêt du monde animal tout entier dans le progrès qui le portait à une mobilité de plus en plus haute ; car la peau dure et calcaire de l'Échinoderme, la coquille du Mollusque, la carapace du Crustacé et la cuirasse ganoïde des anciens Poissons ont probablement eu pour origine commune un effort des espèces animales pour se protéger contre les espèces ennemies. Mais cette cuirasse, derrière laquelle l'animal se mettait à l'abri, le gênait dans ses mouvements et parfois l'immobilisait. Si le végétal a renoncé à la conscience en s'enveloppant d'une membrane de cellulose, l'animal qui s'est enfermé dans une citadelle ou dans une armure se condamne à un demi-sommeil. C'est dans cette torpeur que vivent, aujourd'hui encore, les Échinodermes et même les Mollusques. Arthropodes et Vertébrés en furent sans doute menacés également. Ils y échappèrent et à cette heureuse circonstance tient l'épanouissement actuel des formes les plus hautes de la vie.

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Sur les deux voies, où évoluèrent séparément les Vertébrés et les Arthropodes, le développement (abstraction faite des reculs liés au parasitisme ou à toute autre cause) a consisté avant tout dans un progrès du système nerveux sensori-moteur. On cherche la mobilité, on cherche la souplesse, on cherche - à travers bien des tâtonnements, et non sans avoir donné d'abord dans une exagération de la masse et de la force brutale - la variété des mouvements. Mais cette recherche elle-même s'est faite dans des directions divergentes. Un coup d'œil jeté sur le système nerveux des Arthropodes et sur celui des Vertébrés nous avertit des différences. Chez les premiers, le corps est formé d'une série plus ou moins longue d'anneaux juxtaposés; l'activité motrice se répartit alors entre un nombre variable, parfois considérable, d'appendices dont chacun a sa spécialité. Chez les autres, l'activité se concentre sur deux paires de membres seulement, et ces organes accomplissent des fonctions qui dépendent beaucoup moins étroitement de leur forme  Voir. à ce sujet : Shaler, The Individual, New-York, 1900, pp. 118-125.. L'indépendance devient complète chez l'homme, dont la main peut exécuter n'importe quel travail.

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D'autre part, un groupe d'espèces apparu sur le tard peut être un groupe de dégénérés, mais il faut pour cela qu'une cause spéciale de régression soit inter­venue. En droit, ce groupe serait supérieur au groupe dont il dérive, puisqu'il correspondrait à un stade plus avancé de l'évolution. Or, l'homme est probablement le dernier venu des Vertébrés  Ce point est contesté par M. René Quinton, qui considère les Mammifères carnivores et ruminants, ainsi que certains Oiseaux, comme postérieurs à l'homme.(R. Qninton, L'eau de mer milieu organique, Paris, 1904, p. 435). Soit dit en passant, nos conclusions générales, quoique très différentes de celles de M. Quinton, n'ont rien d'inconciliable avec elles car si l'évolution a bien été telle que nous nous la représentons, les Vertébrés ont dû faire effort pour se maintenir dans les conditions d'action les plus favorables, celles mêmes où la vie s'était placée d'abord.. Et, dans la série des Insectes, il n'y a de postérieur à l'Hyménoptère que le Lépidoptère, c'est-à-dire, sans doute, une espèce de dégénéré, véritable parasite des plantes à fleurs.

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A quelle date faisons-nous remonter l'apparition de l'homme sur la terre? Au temps où se fabriquèrent les premières armes, les premiers outils. On n'a pas oublié la querelle mémorable qui s'éleva autour de la découverte de Boucher de Perthes dans la carrière de Moulin-Quignon. La question était de savoir si l'on avait affaire à des haches véritables ou à des fragments de silex brisés accidentellement. Mais que, si c'étaient des hachettes, on fût bien en présence d'une intelligence, et plus particulièrement de l'intelligence humaine, personne un seul instant n'en douta. Ouvrons, d'autre part, un recueil d'anecdotes sur l'intelligence des animaux. Nous verrons qu'à côté de beaucoup d'actes explicables par l'imitation, ou par l'association automatique des images, il en est que nous n'hésitons pas à déclarer intelligents ; en première ligne figurent ceux qui témoignent d'une pensée de fabrication, soit que l'animal arrive à façonner lui-même un instrument grossier, soit qu'il utilise à son profit un objet fabriqué par l'homme. Les animaux qu'on classe tout de suite après l'homme au point de vue de l'intelligence, les Singes et les Éléphants, sont ceux qui savent employer, à l'occasion, un instrument artificiel. Au-dessous d'eux, mais non pas très loin d'eux, on mettra ceux qui reconnaissent un objet fabriqué : par exemple le Renard, qui sait fort bien qu'un piège est un piège. Sans doute, il y a intelligence partout où il y a inférence ; mais l'inférence. qui consiste en un fléchissement de l'expérience passée dans le sens de l'expérience présente, est déjà un commencement d'invention. L'invention devient complète quand elle se matérialise en un instrument fabriqué. C'est là que tend l'intelligence des animaux, comme à un idéal. Et si, d'ordinaire, elle, n'arrive pas encore à façonner des objets artificiels et à s'en servir, elle s'y prépare par les variations mêmes qu'elle exécute sur les instincts fournis par la nature. En ce qui concerne l'intelligence humaine, on n'a pas assez remarqué que l'invention mécanique a d'abord été sa démarche essentielle, qu'aujour­d'hui encore notre vie sociale gravite autour de la fabrication et de l'utilisation d'instruments artificiels, que les inventions qui jalonnent la route du progrès en ont aussi tracé la direction. Nous avons de la peine à nous en apercevoir, parce que les modifications de l'humanité retardent d'ordinaire sur les trans­for­mations de son outillage. Nos habitudes individuelles et même sociales survivent assez longtemps aux circonstances pour lesquelles elles étaient faites, de sorte que les effets profonds d'une invention se font remar­quer lorsque nous en avons déjà perdu de vue la nouveauté. Un siècle a passé depuis l'invention de la machine à vapeur, et nous commençons seulement à ressentir la secousse profonde qu'elle nous a donnée. La révolution qu'elle a opérée dans l'industrie n'en a pas moins bouleversé les relations entre les hommes. Des idées nouvelles se lèvent. Des sentiments nouveaux sont en voie d'éclore. Dans des milliers d'années, quand le recul du passé n'en laissera plus apercevoir que les grandes lignes, nos guerres et nos révolutions compteront pour peu de chose, à supposer qu'on s'en souvienne encore ; mais de la machine à vapeur, avec les inventions de tout genre qui lui font cortège, on parlera peut-être comme nous parlons du bronze ou de la pierre taillée; elle servira à définir un âge  M. Paul Lacombe a fait ressortir l'influence capitale que les grandes inventions ont exercée sur l'évolution de l'humanité (P. Lacombe,De l'histoire considérée comme science, Paris, 1894. Voir, en particulier, les pp. 168-247). Si nous pouvions nous dépouiller de tout orgueil, si, pour définir notre espèce, nous nous en tenions strictement à ce que l'histoire et la préhistoire nous présentent comme la caractéristique constante de l'hom­me et de l'intelligence, nous ne dirions peut-être pas Homo sapiens, mais Homo faber. En définitive, l'intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils et, d'en varier indéfiniment la fabri­cation.

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On peut conjecturer qu'ils commencèrent par être impliqués l'un dans l'autre, que l'activité psychique originelle participa des deux à la fois, et que, si l'on remontait assez haut dans le passé, on trouverait des instincts plus rapprochés de l'intelligence que ceux de nos Insectes, une intelligence plus voisine de l'instinct que celle de nos Vertébrés : intelligence et instinct élé­mentaires d'ailleurs, prisonniers d'une matière qu'ils n'arrivent pas à dominer. Si la force immanente à la vie était une force illimitée, elle eût peut-être développé indéfiniment dans les mêmes organismes l'instinct et l'intelligence. Mais tout paraît indiquer que cette force est finie, et qu'elle s'épuise assez vite en se manifestant. Il lui est difficile d'aller loin dans plusieurs directions à la fois. Il faut qu'elle choisisse. Or, elle a le choix entre deux manières d'agir sur la matière brute. Elle peut fournir cette action immédiatement en se créant un instrument organisé avec lequel elle travaillera ; ou bien elle peut la donner médiatement dans un organisme qui, au lieu de posséder naturellement l'ins­trument requis, le fabriquera lui-même en façonnant la matière inorganique. De là l'intelligence et l'instinct, qui divergent de plus en plus en se dévelop­pant, mais qui ne se séparent jamais tout à fait l'un de l'autre. D'un côté, en effet, l'instinct le plus parfait de l'Insecte s'accompagne de quelques lueurs d'intelligence, ne fût-ce que dans le choix du lieu, du moment et des maté­riaux de la construction : quand, par extraordinaire, des Abeilles nidifient à l'air libre, elles inventent des dispositifs nouveaux et véritablement intelligents pour s'adapter à ces conditions nouvelles  Bouvier, La nidification des Abeilles à l'air libre (C. R. de l'Acad. des sciences, 7 mai 1906).. Mais, d'autre part, l'intelligence a encore plus besoin de l'instinct que l'instinct de l'intelligence, car façonner la matière brute suppose déjà chez l'animal un degré supérieur d'organisation, où il n'a pu s'élever que sur les ailes de l'instinct. Aussi, tandis que la nature a évolué franchement vers l'instinct chez les Arthropodes, nous assistons, chez presque tous les Vertébrés, à la recherche plutôt qu'à l'épanouissement de l'intelligence. C'est encore l'instinct qui forme le substrat de leur activité psychique, mais l'intelligence est là, qui aspire à le supplanter. Elle n'arrive pas à inventer des instruments : du moins s'y essaie-t-elle en exécutant le plus de variations possible sur l'instinct, dont elle voudrait se passer. Elle ne prend tout à fait possession d'elle-même que chez l'homme, et ce triomphe s'affirme par l'insuffisance même des moyens naturels dont l'homme dispose pour se défendre contre ses ennemis, contre le froid et la faim. Cette insuffisance, quand on cherche à en déchiffrer le sens, acquiert la valeur d'un document préhistorique : c'est le congé définitif que l'instinct reçoit de l'intelligence.

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Maintenant, fabriquer consiste à tailler dans une matière la forme d'un objet. Ce qui importe avant tout, c'est la forme à obtenir. Quant à la matière, on choisit celle qui convient le mieux ; mais, pour la choisir, c'est-à-dire pour aller la chercher parmi beaucoup d'autres, il faut s'être essayé, au moins en imagination, à doter toute espèce de matière de la forme de l'objet conçu. En d'autres termes, une intelligence qui vise à fabriquer est une intelligence qui ne s'arrête jamais à la forme actuelle des choses, qui ne la considère pas com­me définitive, qui tient toute matière, au contraire, pour taillable à volon­té. Platon compare le bon dialecticien au cuisinier habile, qui découpe la bête sans lui briser les os, en suivant les articulations dessinées par la nature Platon, Phèdre, 265 E.. Une intelligence qui procéderait toujours ainsi serait bien, en effet, une intelligence tournée vers la spéculation. Mais l'action, et en particulier la fabrication, exige la tendance d'esprit inverse. Elle veut que nous considérions toute forme actuelle des choses, même naturelles, comme artificielle et provisoire, que notre pensée efface de l'objet aperçu, fût-il organisé et vivant, les lignes qui en marquent au dehors la structure interne, enfin que nous tenions sa matière pour indifférente à sa forme. L'ensemble de la matière devra donc apparaître à notre pensée comme une immense étoffe où nous pouvons tailler ce que nous voudrons, pour le recoudre comme il nous plaira. Notons-le en passant : c'est ce pouvoir que nous affirmons quand nous disons qu'il y a un espace, c'est-à-dire un milieu homogène et vide, infini et infiniment divisible, se prêtant indifféremment à n'importe quel mode de décomposition. Un milieu de ce genre n'est jamais perçu ; il n'est que conçu. Ce qui est perçu, c'est l'étendue colorée, résistante, divisée selon les lignes que dessinent les contours des corps réels ou de leurs parties réelles élémentaires. Mais quand nous nous représentons notre pouvoir sur cette matière, c'est-à-dire notre faculté de la décomposer et de la recomposer comme il nous plaira, nous projetons, en bloc, toutes ces décompositions et recompositions possibles derrière l'étendue réelle, sous forme d'un espace homogène, vide et indifférent, qui la sous-tendrait. Cet espace est donc, avant tout, le schéma de notre action possible sur les choses, encore que les choses aient une tendance naturelle, comme nous l'expliquerons plus loin, à entrer dans un schéma de ce genre : c'est une vue de l'esprit. L'animal n'en a probablement aucune idée, même quand il perçoit comme nous les choses étendues. C'est une représentation qui symbo­lise la tendance fabricatrice de l'intelligence humaine. Mais ce point ne nous arrêtera pas pour le moment. Qu'il nous suffise de dire que l'intelligence est caractérisée par la puissance indéfinie de décomposer selon n'importe quelle loi et de recomposer en n'importe quel système.

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Un aveugle-né qui aurait vécu parmi des aveugles-nés n'admettrait pas qu'il fût possible de percevoir un objet distant sans avoir passé par la perception de tous les objets intermédiaires. Pourtant la vision fait ce miracle. On pourra, il est vrai, donner raison à l'aveugle-né et dire que la vision, ayant son origine dans l'ébranlement de la rétine par les vibrations de la lumière, n'est point autre chose, en somme, qu'un toucher rétinien. C'est là, je le veux bien, l'explication scientifique, car le rôle de la science est précisément de traduire toute perception en termes de toucher; mais nous avons montré ailleurs que l'explication philosophique de la perception devait être d'une autre nature, à supposer qu'on puisse encore parler ici d'explication Matière et Mémoire, chap. 1.. Or l'instinct, lui aussi, est une connaissance à distance. Il est à l'intelligence ce que la vision est au toucher. La science ne pourra faire autrement que de le traduire en termes d'intelligence; mais elle construira ainsi une imitation de l'instinct plutôt qu'elle ne pénétrera dans l'instinct même.

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On s'en convaincra en étudiant ici les ingénieuses théories de la biologie évolutionniste. Elles se ramènent à deux types, qui interfèrent d'ailleurs sou­vent l'un avec l'autre. Tantôt, selon les principes du néo-darwinisme, on voit dans l'instinct une somme de différences accidentelles, conservées par la sélection : telle ou telle démarche utile, naturellement accomplie par l'individu en vertu d'une prédisposition accidentelle du germe, se serait transmise de germe à germe en attendant que le hasard vint y ajouter, par le même procédé, de nouveaux perfectionnements. Tantôt en fait de l'instinct une intelligence dégradée: l'action jugée utile par l'espèce ou par quelques-uns de ses représen­tants aurait engendré une habitude, et l'habitude, héréditairement transmise, serait devenue instinct. De ces deux systèmes, le premier a l'avantage de pou­voir, sans soulever d'objection grave, parler de transmission héréditaire, car la modification accidentelle qu'il met à l'origine de l'instinct ne serait pas acquise par l'individu, mais inhérente au germe. En revanche, il est tout a fait inca­pable d'expliquer des instincts aussi savants que ceux de la plupart des Insectes. Sans doute, ces instincts n'ont pas dû atteindre tout d'un coup le degré de complexité qu'ils ont aujourd'hui; ils ont évolué probablement. Mais, dans une hypothèse comme celle des néo-darwiniens, l'évolution de l'instinct ne pourrait se faire que par l'addition progressive de pièces nouvelles, en quel­que sorte, que des accidents heureux viendraient engrener dans les anciennes. Or il est évident que, dans la plupart des cas, ce n'est pas par voie de simple accroissement que l'instinct a pu se perfectionner : chaque pièce nouvelle exigeait, en effet, sous peine de tout gâter, un remaniement complet de l'en­semble. Comment attendre du hasard un pareil remaniement? J’accorde qu'une modification accidentelle du germe se transmettra héréditairement et pourra attendre, en quelque sorte, que de nouvelles modifications acciden­telles viennent la compliquer. J'accorde aussi que la sélection naturelle élimi­nera toutes celles des formes plus compliquées qui ne seront pas viables. Encore faudra-t-il,pour que la vie de l'instinct évolue, que des complications viables se produisent. Or elles ne se produiront que si, dans certains cas, l'addition d'un élément nouveau amène le changement corrélatif de tous les éléments anciens. Personne ne soutiendra que le hasard puisse accomplir un pareil miracle. Sous une forme ou sous une autre, on fera appel à l'intelli­gence. On supposera que c'est par un effort plus ou moins conscient que l'être vivant développe en lui un instinct supérieur. Mais il faudra admettre alors qu'une habitude contractée peut devenir héréditaire, et qu'elle le devient de façon assez régulière pour assurer une évolution. La chose est douteuse, pour ne pas dire davantage. Même si l'on pouvait rapporter à une habitude hérédi­tairement transmise et intelligemment acquise les instincts des animaux, on ne voit pas comment ce mode d'explication s'étendrait au monde végétal, où l'effort n'est jamais intelligent, à supposer qu'il soit quelquefois conscient. Et pourtant, à voir avec quelle sûreté et quelle précision les plantes grimpantes utilisent leurs vrilles, quelles manœuvres merveilleusement combinées les Orchidées exécutent pour se faire féconder par les Insectes  Voir les deux ouvrages de Darwin :Les plantes grimpantes, trad. Gordon,Paris, 1890, et La fécondation des Orchidées par les Insectes trad. Rérolle, Paris, 1892., comment ne pas penser à autant d'instincts ?

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Comparons entre elles, en effet, les diverses formes du même instinct dans diverses espèces d'Hyménoptères. L'impression que nous avons n'est pas toujours celle que nous donnerait une complexité croissante obtenue par des éléments ajoutés successivement les uns aux autres, ou une série ascendante de dispositifs rangés, pour ainsi dire, le long d'une échelle. Nous pensons plutôt, dans bien des cas au moins, à une circonférence, des divers points de laquelle ces diverses variétés seraient parties, toutes regardant le même centre, toutes faisant effort dans cette direction, mais chacune d'elles ne s'en rappro­chant que dans la mesure de ses moyens, dans la mesure aussi où s'éclairait pour elle le point central. En d'autres termes, l'instinct est partout complet, mais il est plus ou moins simplifié, et surtout il est simplifié diversement. D'autre part, là où l'on observe une gradation régulière, l'instinct se compli­quant lui-même dans un seul et même sens, comme s'il montait les degrés d'une échelle, les espèces que leur instinct classe ainsi en série linéaire sont loin d'avoir toujours entre elles des rapports de parenté. Ainsi, l'étude comparative qu'on a faite, dans ces dernières années, de l'instinct social chez les diverses Apides établit que l'instinct des Méliponines est intermédiaire, quant à la complexité, entre la tendance encore rudimentaire des Bombines et la science consommée de nos Abeilles : pourtant entre les Abeilles et les Méliponines il ne peut pas y avoir un rapport de filiation Buttel Reepen, Die phylogenetische Entstehung des Bienenstaates (Biol. Centralblatt, XXIII, 1903), p. 108 en particulier.. Vraisemblable­ment, la complication plus ou moins grande de ces diverses sociétés ne tient pas à un nombre plus ou moins considérable d'éléments additionnés. Nous nous trouvons bien plutôt devant un certain thème musical qui se serait d'abord transposé lui-même, tout entier, dans un certain nombre de tons, et sur lequel, tout entier aussi, se seraient exécutées ensuite des variations diverses, les unes très simples, les autres infiniment savantes. Quant au thème originel, il est partout et il n'est nulle part. C'est en vain qu'on voudrait le noter en termes de représentation : ce fut sans doute, à l'origine, du senti plutôt que du pensé. On a la même impression devant l'instinct paralyseur de certaines Guê­pes. On sait que les diverses espèces d'Hyménoptères paralyseurs déposent leurs oeufs dans des Araignées, des Scarabées, des Chenilles qui continueront à vivre immobiles pendant un certain nombre de jours, et qui serviront ainsi de nourriture fraîche aux larves, ayant d'abord été soumis par la Guêpe à une savante opération chirurgicale. Dans la piqûre qu'elles donnent aux centres nerveux de leur victime pour l'immobiliser sans la tuer, ces diverses espèces d'Hyménoptères se règlent sur les diverses espèces de proie auxquelles elles ont respectivement affaire. La Scolie, qui s'attaque à une larve de Cétoine, ne la pique qu'en un point, mais en ce point se trouvent concentrés les ganglions moteurs, et ces ganglions-là seulement, la piqûre de tels autres ganglions pourrait amener la mort et la pourriture, qu'il s'agit d'éviter  Fabre, Souvenirs entomologiques, 3e série, Paris, 1890, pp. 1-69.. Le Sphex à ailes jaunes, qui a choisi pour victime le Grillon, sait que le Grillon a trois centres nerveux qui animent ses trois paires de pattes, ou du moins il fait comme s'il le savait. Il pique l'insecte d'abord sous le cou, puis en arrière du prothorax, enfin vers la naissance de l'abdomen  Fabre, Souvenirs entomologiques, 1re série, 3e édit., Paris, 1894, p. 93 et suiv.. L'Ammophile hérissée donne neuf coup d'aiguillon successifs à neuf centres nerveux de sa Chenille, et enfin lui happe la tête et la mâchonne, juste assez pour déterminer la paralysie sans la mort  Fabre, Nouveaux souvenirs entomologiques, Paris, 1882, p. 14 et suiv.. Le thème général est « la nécessité de paralyser sans tuer » : les varia­tions sont subordonnées à la structure du sujet sur lequel on opère. Sans doute, il s'en faut que l'opération soit toujours exécutée parfaitement. On a montré, dans ces derniers temps, qu'il arrive au Sphex ammophile de tuer la Chenille au lieu de la paralyser, que parfois aussi il ne la paralyse qu'à moitié  Peckham, Wasps, solitary and social, Westminster. 1905, p. 28 et suiv... Mais, parce que l'instinct est faillible comme l'intelligence, parce qu'il est suscep­tible, lui aussi, de présenter des écarts individuels, il ne s'ensuit pas du tout que l'instinct du Sphex ait été acquis, comme on l'a prétendu, par des tâtonne­ments intelligents. A supposer que, dans la suite des temps, le Sphex soit arrivé à reconnaître un à un, par tâtonnement, les points de sa victime qu'il faut piquer pour l'immobiliser, et le traitement spécial qu'il faut infliger au cerveau pour que la paralysie vienne sans entraîner la mort, comment suppo­ser que les éléments si spéciaux d'une connaissance si précise se soient transmis régulièrement, un à un, par hérédité ? S'il y avait, dans toute notre expérience actuelle, un seul exemple indiscutable d'une transmission de ce genre, l'hérédité des caractères acquis ne serait contestée par personne. En réalité, la transmission héréditaire de l'habitude contractée s'effectue de façon imprécise et irrégulière, à supposer qu'elle se fasse jamais véritablement.

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C'est un fait remarquable que le va-et-vient des théories scientifiques de l'instinct entre l'intelligent et le simplement intelligible, je veux dire entre l'assimilation de l'instinct à une intelligence« tombée » et la réduction de l'ins­tinct à un pur mécanisme  Voir, en particulier, parmi les travaux récents : Bethe, Dürfen wir den Ameisen und Bienen psychische Qualiläten zuschreiben ? (Arch. J. d. ges. Physiologie, 1898), et Forel, Un aperçu de psychologie comparée (Année psgehologique, 1895).. Chacun de ces deux systèmes d'explication triomphe dans la critique qu'il fait de l'autre, le premier quand il nous montre que l'instinct ne peut pas être un pur réflexe, le second quand il dit que c'est autre chose que de l'intelligence, même tombée dans l'inconscience. Qu'est-ce à dire, sinon que ce sont là deux symbolismes également acceptables par certains côtés et, par d'autres, également inadéquats à leur objet? L'explication concrète, non plus scientifique, mais métaphysique, doit être cherchée dans une tout autre voie, non plus dans la direction de l'intelligence, mais dans celle de la « sympathie. »

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Dans toute l'étendue du règne animal, disions-nous, la conscience apparaît comme proportionnelle à la puissance de choix dont l'être vivant dispose. Elle éclaire la zone de virtualités qui entoure l'acte. Elle mesure l'écart entre ce qui se fait et ce qui pourrait se faire. A l'envisager du dehors, on pourrait donc la prendre pour un simple auxiliaire de l'action, pour une lumière que l'action allume, étincelle fugitive qui jaillirait du frottement de l'action réelle contre les actions possibles. Mais il faut remarquer que les choses se passeraient exactement de même si la conscience, au lieu d'être effet, était cause. On pourrait supposer que, même chez l'animal le plus rudimentaire, la conscience couvre, en droit, un champ énorme, mais qu'elle est comprimée, en fait, dans une espèce d'étau : chaque progrès des centres nerveux, en donnant à l'orga­nisme le choix entre un plus grand nombre d'actions, lancerait un appel aux virtualités capables d'entourer le réel, desserrerait ainsi l'étau, et laisserait plus librement passer la conscience. Dans cette seconde hypothèse, comme dans la première, la conscience serait bien l'instrument de l'action; mais il serait encore plus vrai de dire que l'action est l'instrument de la conscience, car la complication de l'action avec elle-même et la mise aux prises de l'action avec l'action seraient, pour la conscience emprisonnée, le seul moyen possible de se libérer. Comment choisir entre les deux hypothèses ? Si la première était vraie, la conscience dessinerait exactement, à chaque instant, l'état du cer­veau ; le parallélisme (dans la mesure où il est intelligible) serait rigoureux entre l'état psychologique et l'état cérébral. Au contraire, dans la seconde hypothèse, il y aurait bien solidarité et interdépendance entre le cerveau et la conscience, mais non pas parallélisme : plus le cerveau se compliquera, aug­men­tant ainsi le nombre des actions possibles entre lesquelles l'organisme a le choix, plus la conscience devra déborder son concomitant physique. Ainsi, le souvenir d'un même spectacle auquel ils auront assisté modifiera probable­ment de la même manière un cerveau de chien et un cerveau d'homme, si la perception a été la même; pourtant le souvenir devra être tout autre chose dans une conscience d'homme que dans une conscience de chien. Chez le chien, le souvenir restera captif de la perception; il ne se réveillera que lorsqu'une perception analogue viendra le rappeler en reproduisant le même spectacle, et il se manifestera alors par la reconnaissance, plutôt jouée que pensée, de la perception actuelle bien plus que par une renaissance véritable du souvenir lui-même. L'homme, au contraire, est capable d'évoquer le souvenir à son gré, à n'importe quel moment, indépendamment de la perception actuelle. Il ne se borne pas à jouer sa vie passée, il se la représente et il la rêve. La modification locale du cerveau à laquelle le souvenir est attaché étant la même de part et d'autre, la différence psychologique entre les deux souvenirs ne pourra pas avoir sa raison dans telle ou telle différence de détail entre les deux mécanis­mes cérébraux, mais dans la différence entre les deux cerveaux pris globale­ment : le plus complexe des deux, en mettant un plus grand nombre de méca­nismes aux prises entre eux, aura permis à la conscience de se dégager de l'étreinte des uns et des autres, et d'arriver à l'indépendance. Que les choses se passent bien ainsi, que la seconde des deux hypothèses soit celle pour laquelle il faut opter, c'est ce que nous avons essayé de prouver, dans un travail antérieur, par l'étude des faits qui mettent le mieux en relief le rapport de l'état conscient à l'état cérébral, les faits de reconnaissance normale et pathologique, en particulier les aphasies Matière et Mémoire, chap. II et III.. Mais c'est ce que le raisonnement aurait aussi bien fait prévoir. Nous avons montré sur quel postulat contradictoire avec lui-même, sur quelle confusion de deux symbolismes incompatibles entre eux, repose l'hypothèse d'une équivalence entre l'état cérébral et l'état psycho­logique Le paralogisme psycho-physiologique (Revue de métaphysique, novembre 1904)..

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La même impression se dégage d'une comparaison entre le cerveau de l'homme et celui des animaux. La différence parait d'abord n'être qu'une diffé­rence de volume et de complexité. Mais il doit y avoir bien autre chose encore, à en juger par le fonctionnement. Chez l'animal, les mécanismes mo­teurs que le cerveau arrive à monter, ou, en d'autres termes, les habitudes que sa volonté contracte, n'ont d'autre objet et d'autre effet que d'accomplir les mouvements dessinés dans ces habitudes, emmagasinés dans ces mécanismes. Mais, chez l'homme, l'habitude motrice peut avoir un second résultat, incom­mensurable avec le premier. Elle peut tenir en échec d'autres habitudes mo­trices et, par là, en domptant l'automatisme, mettre en liberté la conscience. On sait quels vastes territoires le langage occupe dans le cerveau humain. Les mécanismes cérébraux qui correspondent aux mots ont ceci de particulier qu'ils peuvent être mis aux prises avec d'autres mécanismes, ceux par exemple qui correspondent aux choses mêmes, ou encore être mis aux prises les uns avec les autres : pendant ce temps la conscience, qui eût été entraînée et noyée dans l'accomplissement de l'acte, se ressaisit et se libère  Un géologue que nous avons déjà eu occasion de citer, N. S. Shaler dit excellem­ment : « Quand nous arrivons à l'homme, il semble que nous trouvions aboli l'antique assujettissement de l'esprit au corps, et les parties intellectuelles se développent avec une rapidité extraordinaire, la structure du corps demeurant identique dans ce qu'elle a d'essentiel. » (Shaler, The interpretation of nature, Boston, 1899, p. 187)..

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Pour commencer par la psychologie, il ne faut pas croire qu'elle engendre l'intelligence quand elle en suit le développement progressif à travers la série animale. La psychologie comparée nous apprend que, plus un animal est intelligent, plus il tend à réfléchir sur les actions par lesquelles il utilise les choses et à se rapprocher ainsi de l'homme ; mais ses actions adoptaient déjà, par elles-mêmes, les principales lignes de l'action humaine, elles démêlaient dans le monde matériel les mêmes directions générales que nous y démêlons, elles s'appuyaient sur les mêmes objets reliés entre eux par les mêmes rap­ports, de sorte que l'intelligence animale, quoiqu'elle ne forme pas de concepts proprement dits, se meut déjà dans une atmosphère conceptuelle. Absorbée à tout instant par les actes et attitudes qui sortent d'elle, attirée par eux au dehors, s'extériorisant ainsi par rapport à elle-même, elle joue sans doute les représentations plutôt qu'elle ne les pense ; du moins ce jeu dessine-t-il déjà en gros le schéma de l'intelligence humaine  Nous avons développé ce point dans Matière et Mémoire, chap. II et III notamment pp. 78-80 et 169-186.. Expliquer l'intelligence de l'homme par celle de l'animal consiste donc simplement à développer en humain un embryon d'humanité. On montre comment une certaine direction a été suivie de plus en plus loin par des êtres de plus en plus intelligents. Mais, du moment qu'on pose la direction, on se donne l'intelligence.

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Nous avons traité du premier point ailleurs. En ce qui concerne le second, nous nous bornerons à faire observer que la spatialité parfaite consisterait en une parfaite extériorité des parties les unes par rapport aux autres, c'est-à-dire en une indépendance réciproque complète. Or, il n'y a pas de point matériel qui n'agisse sur n'importe quel autre point matériel. Si l'on remarque qu'une chose est véritablement là où elle agit, on sera conduit à dire (comme le faisait Faraday  Faraday, A speculation concerning electric conduction (Philos. Magazine, 3e série, vol. XXIV). que tous les atomes s'entrepénètrent et que chacun d'eux remplit le monde. Dans une pareille hypothèse, l'atome ou plus généralement le point matériel devient une simple vue de l'esprit, celle où l'on arrive en continuant assez loin le travail (tout relatif à notre faculté d'agir) par lequel nous subdi­visons la matière en corps. Pourtant il est incontestable que la matière se prête à cette subdivision, et qu'en la supposant morcelable en parties extérieures les unes des autres, nous construisons une science suffisamment représentative du réel. Il est incontestable que, s'il n'y a pas de système tout à fait isolé, la science trouve cependant moyen de découper l'univers en systèmes relative­ment indépendants les uns des autres, et qu'elle ne commet pas ainsi d'erreur sensible. Qu'est-ce à dire, sinon que la matière s'étend dans l'espace sans y être absolument étendue, et qu'en la tenant pour décomposable en systèmes isolés, en lui attribuant des éléments bien distincts qui changent les uns par rapport aux autres sans changer eux-mêmes (qui « se déplacent », disons-nous, sans s'altérer), en lui conférant enfin les propriétés de l'espace pur, en se transporte au terme du mouvement dont elle dessine simplement la direction ?

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Commençons par la déduction. Le même mouvement par lequel je trace une figure dans l'espace en engendre les propriétés elles sont visibles et tan­gibles dans ce mouvement même je sens, je vis dans l'espace le rapport de la définition à ses conséquences, des prémisses à la conclusion. Tous les autres concepts dont l'expérience me suggère l'idée ne sont qu'en partie re­consti­tuables a priori, la définition en sera donc imparfaite, et les déduc­tions où entreront ces concepts, si rigoureusement qu'on enchaîne la conclusion aux prémisses. participeront de cette imperfection. Mais lorsque je trace grossière­ment sur le sable la base d'un triangle, et que je commence à former les deux angles à la base, je sais d'une manière certaine et je com­prends abso­lument que, si ces deux angles sont égaux, les côtés le seront aussi, la figure pouvant alors se retourner sur elle-même sans que rien s'y trouve changé. je le sais, bien avant d'avoir appris la géométrie. Ainsi, anté­rieure­ment à la géométrie savante, il y a une géométrie naturelle dont la clarté et l'évidence dépassent celles des autres déductions. Celles-ci portent sur des qualités et non plus sur des grandeurs. Elles se forment donc sans doute sur le modèle des premières, et doivent emprunter leur force à ce que, sous la qualité, nous voyons confusé­ment la grandeur transparaître. Remarquons que les questions de situation et de grandeur sont les premières qui se posent à notre activité, celles que l'intelligence extériorisée en action résout avant même qu'ait paru l'intelli­gence réfléchie : le sauvage s'entend mieux que le civilisé à évaluer des dis­tances, a déterminer une direction, à retracer de mémoire le schéma souvent complexe du chemin qu'il a parcouru et à revenir ainsi, en ligne droite, à son point de départ Bastian, Le cerveau, Paris, 1882, vol. 1, pp. 166-170.. Si l'animal ne déduit pas explici­tement, s'il ne forme pas explicitement des concepts, il ne se représente pas non plus un espace homo­gène. Vous ne pouvez vous donner cet espace sans introduire, du même coup, une géométrie virtuelle qui se dégradera, d'elle-même, en logique. Toute la répugnance des philosophes à envisager les choses de ce biais vient de ce que le travail logique de l'intelligence représente à leurs yeux un effort positif de l'esprit. Mais, si l'on entend par spiritualité une marche en avant à des créa­tions toujours nouvelles, à des conclusions incommensurables avec les pré­misses et indéterminables par rapport à elles, on devra dire d'une repré­sen­ta­tion qui se meut parmi des rapports de détermination nécessaire, à travers des prémisses qui contiennent par avance leur conclusion, qu'elle suit la direction inverse, celle de la matérialité. Ce qui apparaît, du point de vue de l'intelli­gence, comme un effort, est en soi un abandon. Et tandis que, du point de vue de l'intelligence, il y a une pétition de principe à faire sortir automatiquement de l'espace la géométrie, de la géométrie elle-même la logique, au contraire, si l'espace est le terme ultime du mouvement de détente de l'esprit, on ne peut se donner l'espace sans poser ainsi la logique et la géométrie, qui sont sur le trajet dont la pure intuition spatiale est le terme.

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La déduction ne va donc pas sans une arrière-pensée d'intuition spatiale. Mais on en dirait autant de l'induction. Certes, il n'est pas nécessaire de penser en géomètre, ni même de penser du tout, pour attendre des mêmes conditions la répétition du même fait. La conscience de l'animal fait déjà ce travail, et, indépendamment de toute conscience, le corps vivant lui-même est déjà cons­truit pour extraire des situations successives où il se trouve les similitudes qui l'intéressent, et pour répondre ainsi aux excitations par des réactions appro­priées. Mais il y a loin d'une attente et d'une réaction machinales du corps à l'induction proprement dite, qui est une opération intellectuelle. Celle-ci repose sur la croyance qu'il y a des causes et des effets, et que les mêmes effets suivent les mêmes causes. Maintenant, si l'on approfondit cette double croyance voici ce qu'on trouve. Elle implique d'abord que la réalité est décom­posable en groupes, qu'on peut pratiquement tenir pour isolés et indépendants. Si je fais bouillir de l'eau dans une casserole placée sur un réchaud, l'opération et les objets qui la supportent sont, en réalité, solidaires d'une foule d'autres objets et d'une foule d'autres opérations : de proche en proche, on trouverait que notre système solaire tout entier est intéressé à ce qui s'accomplit en ce point de l'espace. Mais, dans une certaine mesure, et pour le but spécial que je poursuis, je puis admettre que les choses se passent comme si le groupe eau-casserole-réchaud allumé était un microcosme indépendant. Voilà ce que j'affirme d'abord. Maintenant, quand je dis que ce microcosme se comportera toujours de la même manière, que la chaleur provoquera nécessairement, au bout d'un certain temps, l'ébullition de l'eau, j'admets que, si je me donne un certain nombre d'éléments du système, cela suffit pour que le système soit complet : il se complète automatiquement, je ne suis pas libre de le compléter par la pensée comme il me plaît. Le réchaud allumé, la casserole et l'eau étant posés, ainsi qu'un certain intervalle de durée, l'ébullition, que l'expérience m'a montrée hier être ce qui manquait au système pour être complet, le complètera demain, n'importe quand, toujours. Qu'y a-t-il au fond de cette croyance? Il faut remarquer qu'elle est plus ou moins assurée, selon les cas, et qu'elle prend le caractère d'une certitude absolue lorsque le microcosme considéré ne con­tient que des grandeurs. Si je pose deux nombres, en effet, je ne suis plus libre de choisir leur différence. Si je me donne deux côtés d'un triangle et l'angle compris, le troisième côté surgît de lui-même, le triangle se complète automa­tiquement. Je puis, n'importe où et n'importe quand, tracer les deux mêmes côtés comprenant le même angle ; il est évident que les nouveaux triangles ainsi formés pourront être superposés au premier, et que par conséquent le même troisième côté sera venu compléter le système. Or, si ma certitude est parfaite dans le cas où je raisonne sur de pures déterminations spatiales, ne dois-je pas supposer que, dans les autres cas, elle l'est d'autant plus qu'elle se rapproche davantage de ce cas limite ? Même, ne serait-ce pas le cas limite qui transparaîtrait à travers tous les autres  Nous avons développé ce point dans un travail antérieur. Voir l'Essai sur les données immédiates de la conscience. Paris, 1889, pp. 155-160. et qui les colorerait, selon leur plus ou moins grande transparence, d'une nuance plus ou moins accusée de nécessité géométrique ? De fait, quand je dis que mon eau placée sur mon réchaud va bouillir aujourd'hui comme elle faisait hier, et que cela est d'une absolue nécessité je sens confusément que mon imagination transporte le ré­chaud d'aujourd'hui sur celui d'hier, la casserole sur la casserole, l'eau sur l'eau, la durée qui s'écoule sur la durée qui s'écoule, et que le reste paraît dès lors devoir coïncider aussi, par la même raison qui fait que les troisièmes côtés de deux triangles qu'on superpose coïncident si les deux premiers coïncident déjà ensemble. Mais mon imagination ne procède ainsi que parce qu'elle ferme les yeux sur deux points essentiels. Pour que le système d'aujourd'hui pût être superposé à celui d'hier, il faudrait que celui-ci eût attendu celui-là, que le temps se fût arrêté et que tout fût devenu simultané à tout : c'est ce qui arrive en géométrie, mais en géométrie seulement. L'induc­tion implique donc d'abord que, dans le monde du physicien comme dans celui du géomètre, le temps ne compte pas. Mais elle implique aussi que des qualités peuvent se superposer les unes aux autres comme des grandeurs. Si je transporte idéalement le réchaud allumé d'aujourd'hui sur celui d'hier, je constate sans doute que la forme est restée la même ; il suffit, pour cela, que les surfaces et les arêtes coïncident; mais qu'est-ce que la coïncidence de deux qualités, et comment les superposer l'une à l'autre pour s'assurer qu'elles sont identiques? Pourtant, j'étends au second ordre de réalité tout ce qui s'applique au premier. Le physicien légitimera plus tard cette opération en ramenant, autant que possible, les différences de qualité à des différences de grandeur; mais, avant toute science, j'incline à assimiler les qualités aux quantités, comme si j'apercevais derrière celles-là, par transparence, un mécanisme géométrique Op. cit., chap I et III, passim,. Plus cette transparence est complète, plus, dans les mêmes conditions, la répétition du même fait me paraît nécessaire. Nos inductions sont certaines, à nos yeux, dans l'exacte mesure où nous faisons fondre les différences qualitatives dans l'homogénéité de l'espace qui les sous-tend, de sorte que la géométrie est la limite idéale de nos inductions aussi bien que celle de nos déductions. Le mouvement au terme duquel est la spatialité dépose le long de son trajet la faculté d'induire comme celle de déduire, l'intellectualité tout entière.

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On n'insistera jamais assez sur ce qu'il y a d'artificiel dans la forme mathématique d'une loi physique, et par conséquent dans notre connaissance scientifique des choses  Nous faisons allusion ici, surtout, aux profondes études de M. Ed. Le Roy, parues dans la Revue de métaphysique et de morale.. Nos unités de mesure sont conventionnelles et, si l'on peut parler ainsi, étrangères aux intentions de la nature : comment suppo­ser que celle-ci ait rapporté toutes les modalités de la chaleur aux dilatations d'une même masse de mercure ou aux changements de pression d'une même masse d'air maintenue à un volume constant ? Mais ce n'est pas assez dire. D'une manière générale, mesurer est une opération tout humaine, qui implique qu'on superpose réellement ou idéalement deux objets l'un à l'autre un certain nombre de fois. La nature n'a pas songé à cette superposition. Elle ne mesure pas, elle ne compte pas davantage. Pourtant la physique compte, mesure, rapporte les unes aux autres des variations « quantitatives » pour obtenir des lois, et elle réussit. Son succès serait inexplicable, si le mouvement constitutif de la matérialité n'était le mouvement même qui, prolongé par nous jusqu'à son terme, c'est-à-dire jusqu'à l'espace homogène, aboutit à nous faire comp­ter, mesurer, suivre dans leurs variations respectives des termes qui sont fonctions les uns des autres. Pour effectuer ce prolongement, notre intelli­gence n'a d'ailleurs qu'à se prolonger elle-même, car elle va naturellement a l'espace et aux mathématiques, intellectualité et matérialité étant de même nature et se produisant de la même manière.

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Les anciens, en effet, ne se sont pas demandé pourquoi la nature se soumet à des lois, mais pourquoi elle s'ordonne selon des genres. L'idée de genre correspond surtout à une réalité objective dans le domaine de la vie, où elle traduit un fait incontestable, l'hérédité. Il ne peut d'ailleurs y avoir de genres que là où il y a des objets individuels : or, si l'être organisé est découpé dans l'ensemble de la matière par son organisation même, je veux dire par la nature, c'est notre perception qui morcelle la matière inerte en corps distincts, guidée par les intérêts de l'action, guidée par les réactions naissantes que notre corps dessine, c'est-à-dire, comme on l'a montré ailleurs Matière et mémoire, chap. III et IV, par les genres virtuels qui aspirent à se constituer : genres et individus se déterminent donc ici l'un l'autre par une opération semi-artificielle, toute relative à notre action future sur les choses. Néanmoins, les anciens n'hésitèrent pas à mettre tous les genres sur le même rang, à leur attribuer la même existence absolue. La réalité devenant ainsi un système de genres, c'est à la généralité des genres (c'est-à-dire, en somme, à la généralité expressive de l'ordre vital) que devait se ramener la généralité des lois. Il serait intéressant, à cet égard, de comparer la théorie aristotélicienne de la chute des corps à l'explication fournie par Galilée. Aristote est uniquement préoccupé des concepts de « haut » et de « bas », de « lieu propre » et de lieu emprunté, de « mouvement naturel » et de « mouvement forcé »  Voir en particulier - Phys., IV, 215 a 2 ; V, 230 b 12; VIII, 255 a 2; et De Cœlo, IV, 1-5 ; II 296 b 27 ; IV, 308 a 34. : la loi physique, en vertu de laquelle la pierre tombe, exprime pour lui que la pierre regagne le « lieu naturel » de toutes les pierres, à savoir la terre. La pierre, à ses yeux, n'est pas tout à fait pierre tant qu'elle n'est pas à sa place normale; en retombant à cette place elle vise à se compléter, comme un être vivant qui grandit, et à réaliser ainsi pleinement l'essence du genre pierre De Cœlo, IV, 310 a 34 : to d’ eis ton hautou topon pheresthai hekaston to eis to hautou eidos esti pheresthai.. Si cette conception de la loi physique était exacte, la loi ne serait plus une simple relation établie par l'esprit, la subdivision de la matière en corps ne serait plus relative à notre faculté de percevoir : tous les corps auraient la même individualité que les corps vivants, et les lois de l'univers physique exprimeraient des rapports de parenté réelle entre des genres réels. On sait quelle physique sortit de là, et comment, pour avoir cru à la possibilité d'une science une et définitive, embrassant la totalité du réel et coïncidant avec l'absolu, les anciens durent s'en tenir, en fait, à une traduction plus ou moins grossière du physique en vital.

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Étendons alors à l'ensemble de notre système solaire, mais limitons à ce système relativement clos, comme aux autres systèmes relativement clos, les deux lois les plus générales de notre science, le principe de la conservation de l'énergie et celui de la dégradation. Voyous ce qui en résultera. Il faut d'abord remarquer que ces deux principes n'ont pas la même portée métaphysique. Le premier est une loi quantitative, et par conséquent relative, en partie, à nos procédés de mesure. Il dit que, dans un système supposé clos, l'énergie totale, c'est-à-dire la somme des énergies cinétique et potentielle, reste constante. Or, S'il n'y avait que de l'énergie cinétique dans le monde, ou même s'il n'y avait, en outre de l'énergie cinétique, qu'une seule espèce d'énergie potentielle, l'artifice de la mesure ne suffirait pas à rendre la loi artificielle. La loi de con­servation de l'énergie exprimerait bien que quelque chose se conserve en quantité constante. Mais il y a en réalité des énergies de nature diverse  Sur ces différences de qualité, voir l'ouvrage de Duhem, L'évolution de la mécanique, Paris, 1905, p. 197 et suiv., et la mesure de chacune d'elles a été évidemment choisie de manière à justifier le principe de la conservation de l'énergie. La part de convention inhérente à ce principe est donc assez grande, encore qu'il y ait sans doute, entre les varia­tions des diverses énergies composant un même système, une solidarité qui a précisément rendu possible l'extension du principe par des mesures convena­blement choisies. Si donc le philosophe fait application de ce principe à l'ensemble du système solaire, il devra tout au moins en estomper les con­tours. La loi de conservation de l'énergie ne pourra plus exprimer ici la perma­nence objective d'une certaine quantité d'une certaine chose, mais plutôt la nécessité pour tout changement qui se produit d'être contre~balancé, quel­que part, par un changement de sens contraire. C'est dire que, même si elle régit l'ensemble de notre système solaire, la loi de conservation de l'énergie nous renseigne sur le rapport d'un fragment de ce monde à un autre fragment plutôt que sur la nature du tout.

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Envisagé de ce point de vue, un monde tel que notre système solaire appa­raît comme épuisant à tout instant quelque chose de la mutabilité qu'il contient. Au début était le maximum d'utilisation possible de l'énergie ; cette mutabilité est allée sans cesse en diminuant. D'où vient-elle ? On pourrait d'abord supposer qu'elle est venue de quelque autre point de l'espace, mais la difficulté ne serait que reculée, et pour cette source extérieure de mutabilité la même question se poserait. On pourrait ajouter, il est vrai, que le nombre des mondes capables de se passer de la mutabilité les uns aux autres est illimité, que la somme de mutabilité contenue dans l'univers est infinie, et que, dès lors, il n'y a pas plus lieu d'en rechercher l'origine que d'en prévoir la fin. Une hypothèse de ce genre est aussi irréfutable qu'elle est indémontrable ; mais parler d'un univers infini consiste à admettre une coïncidence parfaite de la matière avec l'espace abstrait, et par conséquent une extériorité absolue de toutes les parties de la matière les unes par rapport aux autres. Nous avons vu plus haut ce qu'il faut penser de cette dernière thèse, et combien il est difficile de la concilier avec l'idée d'une influence réciproque de toutes les parties de la matière les unes sur les autres, influence à laquelle on prétend justement ici faire appel. On pourrait enfin supposer que l'instabilité générale est sortie d'un état général de stabilité, que la période où nous sommes, et pendant laquelle l'énergie utilisable va en diminuant, a été précédée d'une période où la mutabi­lité était en voie d'accroissement, que d'ailleurs les alternatives d'accroisse­ment et de diminution se succèdent sans fin. Cette hypothèse est théorique­ment concevable, comme on l'a montré avec précision dans ces derniers temps ; mais, d'après les calculs de Boltzmann, elle est d'une improbabilité mathématique qui passe toute imagination et qui équivaut, pratiquement, à l'impossibilité absolue  Boltzmann, Vorlesungen über Gastheorie, Leipzig, 1898, p. 253 et suiv.. En réalité, le problème est insoluble si l'on se main­tient sur le terrain de la physique, car le physicien est obligé d'attacher l'énergie à des particules étendues, et, même s'il ne voit dans les particules que des réservoirs d'énergie, il reste dans l'espace : il mentirait à son rôle s'il cherchait l'origine de ces énergies dans un processus extra-spatial. C'est bien là cependant, à notre sens, qu'il faut la chercher.

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Toutes nos analyses nous montrent en effet dans la vie un effort pour remonter la pente que la matière descend. Par là elles nous laissent entrevoir la possibilité, la nécessité même, d'un processus inverse de la matérialité, créateur de la matière par sa seule interruption. Certes, la vie qui évolue à la surface de notre planète est attachée à de la matière. Si elle était pure con­science, à plus forte raison supra-conscience, elle serait pure activité créatrice. De fait, elle est rivée à un organisme qui la soumet aux lois générales de la matière inerte. Mais tout se passe comme si elle faisait son possible pour s'affranchir de ces lois. Elle n'a pas le pouvoir de renverser la direction des changements physiques, telle que le principe de Carnot la détermine. Du moins se comporte-t-elle absolument comme ferait une force qui, laissée à elle-même, travaillerait dans la direction inverse. Incapable d'arrêter la marche des changements matériels, elle arrive cependant à la retarder. L'évolution de la vie continue en effet, comme nous l'avons montré, une impulsion initiale ; cette impulsion, qui a déterminé le développement de la fonction chloro­phyllienne dans la plante et du système sensori-moteur chez l'animal, amène la vie à des actes de plus en plus efficaces par la fabrication et j'emploi d'ex­plosifs de plus en plus puissants. Or, que représentent ces explosifs sinon un emmagasinage de l'énergie solaire, énergie dont la dégradation se trouve ainsi provisoirement suspendue en quelques-uns des points où elle se déversait ? L'énergie utilisable que l'explosif recèle se dépensera, sans doute, au moment de l'explosion ; mais elle se fût dépensée plus tôt si un organisme ne s'était trouvé là pour en arrêter la dissipation, pour la retenir et l'additionner avec elle-même. Telle qu'elle se présente aujourd'hui à nos yeux, au point où l'a amenée une scission des tendances, complémentaires l'une de l'autre, qu'elle renfermait en elle, la vie est suspendue tout entière à la fonction chlo­ro­phyllienne de la plante. C'est dire qu'envisagée dans son impulsion initiale, avant toute scission, elle était une tendance à accumuler dans un réservoir, comme font surtout les parties vertes des végétaux, en vue d'une dépense instantanée efficace, comme celle qu'effectue l'animal, quelque chose qui se fût écoulé sans elle. Elle est comme un effort pour relever le poids qui tombe. Elle ne réussit, il est vrai, qu'à en retarder la chute. Du moins peut-elle nous donner une idée de ce que fut l'élévation du poids  Dans un livre riche de faits et d'idées (La dissolution opposée à l'évolution, Paris, 1899), M. André Lalande nous montre toutes choses marchant à la mort, en dépit de la résistance momentanée que paraissent opposer les organismes. - Mais, même du côté de la matière inorganisée, avons-nous le droit d'étendre à l'univers entier des considérations tirées de l'état présent de notre système solaire ? A côté des mondes qui meurent, il y a sans doute des mondes qui naissent. D'autre part, dans le monde organisé, la mort des individus n’apparaît pas du tout comme une diminution de la vie en général, ou comme une nécessité que celle-ci subirait à regret. Comme on l’a remarqué plus d'une fois, la vie n'a jamais fait effort pour prolonger indéfiniment l'existence de l'individu, alors que sur tant d'autres points elle a fait tant d'efforts heureux. Tout se passe comme si cette mort avait été voulue, ou tout au moins acceptée, pour le plus grand progrès de la vie en général..

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Cette question se pose, sans doute, quand on compare la vie à un élan. Et il faut la comparer à un élan, parce qu'il n'y a pas d'image, empruntée au monde physique, qui puisse en donner plus approximativement l'idée. Mais ce n'est qu'une image. La vie est en réalité d'ordre psychologique, et il est de l'essence du psychique d'envelopper une pluralité confuse de termes qui s'entrepénètrent. Dans l'espace, et dans l'espace seul, sans aucun doute, est possible la multiplicité distincte : un point est absolument extérieur à un autre point. Mais l'unité pure et vide ne se rencontre, elle aussi, que dans l'espace : c'est celle d'un point mathématique. Unité et multiplicité abstraites sont, com­me on voudra, des déterminations de l'espace ou des catégories de l'entende­ment, spatialité et intellectualité étant calquées l'une sur l'autre. Mais ce qui est de nature psychologique ne saurait s'appliquer exactement sur l'espace, ni entrer tout à fait dans les cadres de l'entendement. Ma personne, à un moment donné, est-elle une ou multiple ? Si je la déclare une, des voix intérieures sur­gissent et protestent, celles des sensations, sentiments, représentations entre lesquels mon individualité se partage. Mais si je la fais distinctement multiple, ma conscience s'insurge tout aussi fort ; elle affirme que mes sensa­tions, mes sentiments, mes pensées sont des abstractions que j'opère sur moi-même, et que chacun de mes états implique tous les autres. Je suis donc - il faut bien adopter le langage de l'entendement, puisque l'entendement seul a un langage - unité multiple et multiplicité une  Nous avons développé ce point dans un travail intitulé : Introduction à la métaphysique (Revue de métaphysique et de morale, janvier 1903, p. 1 à 25). ; mais unité et multiplicité ne sont que des vues prises sur ma personnalité par un entendement qui braque sur moi ses catégories : je n'entre ni dans l'une ni dans l'autre ni dans les deux à la fois, quoique les deux, réunies, puissent donner une imitation approxima­tive de cette interpénétration réciproque et de cette continuité que je trouve au fond de moi-même. Telle est ma vie intérieure, et telle est aussi la vie en général. Si, dans son contact avec la matière, la vie est comparable à une impulsion ou à un élan, envisagée en elle-même elle est une immensité de virtualité, un empiètement mutuel de mille et mille tendances qui ne seront pourtant « mille et mille » qu'une fois extériorisées les unes par rapport aux autres, c'est-à-dire spatialisées. Le contact avec la matière décide de cette dissociation. La matiè­re divise effectivement ce qui n'était que virtuellement multiple, et, en ce sens, l'individuation est en partie l'œuvre de la matière, en partie l'effet de ce que la vie porte en elle. C'est ainsi que d'un sentiment poétique s'explicitant en strophes distinctes, en vers distincts, en mots dis­tincts, on pourra dire qu'il contenait cette multiplicité d'éléments individués et que pourtant c'est la matérialité du langage qui la crée.

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Mais à travers les mots, les vers et les strophes, court l'inspiration simple qui est le tout du poème. Ainsi, entre les individus dissociés, la vie circule encore : partout, la tendance à s'individuer est combattue et en même temps parachevée par une tendance antagoniste et complémentaire à s'associer, comme si l'unité multiple de la vie, tirée dans le sens de la multiplicité, faisait d'autant plus d'effort pour se rétracter sur elle-même. Une partie n'est pas plutôt détachée qu'elle tend à se réunir, sinon à tout le reste, du moins a ce qui est le plus près d'elle. De là, dans tout le domaine de la vie, un balancement entre l'individuation et l'association. Les individus se juxtaposent en une société ; mais la société, à peine formée, voudrait fondre dans un organisme nouveau les individus juxtaposés, de manière à devenir elle-même un individu qui puisse, a son tour, faire partie intégrante d'une association nouvelle. Au plus bas degré de l'échelle des organismes nous trouvons déjà de véritables associations, les colonies microbiennes, et, dans ces associations, s'il faut en croire un travail récent, la tendance à s'individuer par la constitution d'un noyau  Serkovski, mémoire (en russe) analysé dans l'Année biologique, 1898, p. 317.. La même tendance se retrouve à un échelon plus élevé, chez ces Protophytes qui, une fois sortis de la cellule-mère par voie de division, restent unis les uns aux autres par la substance gélatineuse qui entoure leur surface, comme aussi chez ces Protozoaires qui commencent par entremêler leurs pseudopodes et finissent par se souder entre eux. On connaît la théorie dite « coloniale » de la genèse des organismes supérieurs. Les Protozoaires, cons­titués par une cellule unique, auraient formé, en se juxtaposant, des agrégats, lesquels, se rapprochant à leur tour, auraient donné des agrégats d'agrégats : ainsi, des organismes de plus cri plus compliqués, de plus en plus différenciés aussi, seraient nés de l'association d'organismes à peine différenciés et élé­mentaires  Ed. Perrier, Les colonies animales, Paris, 1897 (2e éd.).. Sous cette forme extrême, la thèse a soulevé des objections graves ; de plus en plus paraît s'affirmer l'idée que le polyzoïsme est un fait exceptionnel et anormal  Delage, L'Hérédité, 2e édit., Paris, 1903, p. 97. Cf., du même auteur La conception poltyzoïque des êtres (Revue scientifique, 1896, pp. 641-653).. Mais il n'en est pas moins vrai que les choses se passent comme si tout organisme supérieur était né d'une association de cellules qui se seraient partagé entre elles le travail. Très probablement, ce ne sont pas les cellules qui ont fait l'individu par voie d'association ; c'est plutôt l'individu qui a fait les cellules par voies de disssociation  C'est la théorie soutenue par Kunstler, Delage, Sedgwick, Labbé, etc. On en trouvera le développement, avec des indications bibliographiques, dans l'ouvrage de Busquet, Les êtres vivants, Paris, 1899.. Mais ceci même nous révèle, dans la genèse de l'individu, une hantise de la forme sociale, comme s'il ne pouvait se développer qu'à la condition de scinder sa substance en éléments ayant eux-mêmes une apparence d'individualité et unis entre eux par une apparence de sociabilité. Nombreux sont les cas où la nature paraît hésiter entre les deux formes, et se demander si elle constituera une société ou un individu, il suffit alors de la plus légère impulsion pour faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre. Si l'on prend un Infusoire assez volumineux, tel que le Stentor, et qu'on le coupe en deux moitiés contenant chacune une partie du noyau, chacune des deux moitiés régénère un Stentor indépendant ; mais si l'on effectue la division incomplètement, en laissant entre les deux moitiés une communication protoplasmique, on les voit exécuter, chacune de son côté, des mouvements parfaitement synergiques, de sorte qu'il suffit ici d'un fil maintenu ou coupé pour que la vie affecte la forme sociale ou la forme individuelle. Ainsi, dans des organismes rudimentaires faits d'une cellule unique, nous constatons déjà que l'individualité apparente du tout est le com­posé d'un nombre non défini d'individualités virtuelles, virtuellement asso­ciées. Mais, de bas en haut de la série des vivants, la même loi se manifeste. Et c'est ce que nous exprimons en disant qu'unité et multiplicité sont des caté­gories de la matière inerte, que l'élan vital n'est ni unité ni multiplicité pures, et que si la matière à laquelle il se communique le met en demeure d'opter pour l'une des deux, son option ne sera jamais définitive : il sautera indéfini­ment de l'une à l'autre. L'évolution de la vie dans la double direction de l'individualité et de l'association n'a donc rien d'accidentel. Elle tient à l'essen­ce même de la vie.

./bergson/bergson_evolution.xml: Chapitre IV.Le mécanisme cinématographique de la pensée  La partie de ce chapitre qui traite de l'histoire des systèmes, et en particulier de la philosophie grecque, n'est que le résumé très succinct de vues que nous avons déve­loppées longuement, de 1900 à 1904, dans nos leçons du Collège de France, notamment dans un cours sur l'Histoire de l'idée de temps (1902-1903). Nous y comparions le méca­nisme de la pensée conceptuelle à celui du cinématographe. Nous croyons pouvoir reprendre Ici cette comparaison. et l'illusion mécanistique. ./bergson/bergson_evolution.xml:

Pour commencer par le second point, remarquons que nier consiste tou­jours à écarter une affirmation possible  Kant, Critique de la raison pure, 2e édit., p. 737 - - Au point de vue du contenu de notre connaissance en général, ... les propositions négatives ont pour fonction propre simplement d'empêcher l'erreur. - Cf.. Sigwart, Logik, 2e édit., vol. 1, p. 150 et suiv.. La négation n'est qu'une attitude prise par l'esprit vis-à-vis d'une affirmation éventuelle. Quand je dis : « cette table est noire », c'est bien de la table que je parle : je l'ai vue noire, et mon jugement traduit ce que j'ai vu. Mais si je dis : « cette table n'est pas blan­che », je n'exprime sûrement pas quelque chose que j'aie perçu, car j'ai vu du noir, et non pas une absence de blanc. Ce n'est donc pas, au fond, sur la table elle-même que je porte ce jugement, mais plutôt sur le jugement qui la décla­rerait blanche. Je juge un jugement, et non pas la table. La proposition « cette table n'est pas blanche » implique que vous pourriez la croire blanche, que vous la croyiez telle ou que j'allais la croire telle : je vous préviens, ou je m'avertis moi-même, que ce jugement est à remplacer par un autre (que je laisse, il est vrai, indéterminé). Ainsi, tandis que l'affirmation porte directe­ment sur la chose, la négation ne vise la chose qu'indirectement, à travers une affirmation interposée. Une proposition affirmative traduit un jugement porté sur un objet; une proposition négative traduit un jugement porté sur un juge­ment. La négation diffère donc de l'affirmation proprement dite en ce qu'elle est une affirmation du second degré : elle affirme quelque chose d'une affir­mation qui, elle, affirme quelque chose d'un objet.

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Quand Achille poursuit la tortue, chacun de ses Pas doit être traité comme un indivisible, chaque pas de la tortue aussi. Après un certain nombre de pas, Achille aura enjambé la tortue. Rien n'est plus simple. Si vous tenez a diviser davantage les deux mouvements, distinguez de part et d'autre, dans le trajet d'Achille et dans celui de la tortue, des sous-multiples du pas de chacun d'eux ; mais respectez les articulations naturelles des deux trajets. Tant que vous les respecterez, aucune difficulté ne surgira, parce que vous suivrez les indications de l'expérience. Mais l'artifice de Zénon consiste à recomposer le mouvement d'Achille selon une loi arbitrairement choisie. Achille arriverait d'un premier bond au point où était la tortue, d'un second bond au point où elle s'est transportée pendant qu'il faisait le premier, et ainsi de suite. Dans ce cas, Achille aurait en effet toujours un nouveau bond à faire. Mais il va sans dire qu'Achille, pour rejoindre la tortue, s'y prend tout autrement. Le mouve­ment considéré par Zénon ne serait l'équivalent du mouvement d'Achille que si l'on pouvait traiter le mouvement comme on traite l'intervalle parcouru, décomposable et recomposable à volonté. Dès qu'on a souscrit à cette première absurdité, toutes les autres s'ensuivent  C'est dire que nous ne considérons pas le sophisme de Zénon comme réfuté, par le fait que la progression géométrique a+1/n+1/n²+1/n³+…etca désigne l'écart initial entre Achille et la tortue, et n le rapport de leurs vitesses respectives, a une somme finie si n est supérieur à l'unité. Sur ce point, nous renvoyons à l'argumentation de M. Évellin, que nous tenons pour décisive (Voir Évellin, Infini et quantité, Paris, 1880, pp. 63-97. Cf. Revue philosophique, vol, XI, 1881, pp. 564-568). La vérité est que les mathématiques - comme nous avons essayé de le prouver dans un précédent travail - n'opèrent et ne peuvent opérer que sur des longueurs. Elles ont donc dû chercher des artifices pour transporter d'abord au mouvement, qui n'est pas une longueur, la divisibilité de la ligne qu'il parcourt, et ensuite pour rétablir l'accord entre l'expérience et l'idée (contraire à l'expérience et grosse d'absurdités) d'un mouvement-longueur, c'est-à-dire d'un mouve­ment appliqué contre sa trajectoire et arbitrairement décomposable comme elle..

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De là, à travers toute la philosophie des Idées, une certaine conception de la durée, comme aussi de la relation du temps à l'éternité. A qui s'installe dans le devenir, la durée apparaît comme la vie même des choses, comme la réalité fondamentale. Les Formes, que l'esprit isole et emmagasine dans des con­cepts, ne sont alors que des vues prises sur la réalité changeante. Elles sont des moments cueillis le long de la durée, et, précisément parce qu'on a coupé le fil qui les reliait au temps, elles ne durent plus. Elles tendent à se confondre avec leur propre définition, c'est-à-dire avec la reconstruction artificielle et l'expression symbolique qui est leur équivalent intellectuel. Elles entrent dans l'éternité, si l'on veut ; mais ce qu'elles ont d'éternel ne fait plus qu'un avec ce qu'elles ont d'irréel. - Au contraire, si l'on traite le devenir par la méthode cinématographique, les Formes ne sont plus des vues prises sur le change­ment, elles en sont les éléments constitutifs, elles représentent tout ce qu'il y a de positif dans le devenir. L'éternité ne plane plus au-dessus du temps comme une abstraction, elle le fonde comme une réalité. Telle est précisément, sur ce point, l'attitude de la philosophie des Formes ou des Idées. Elle établit entre l'éternité et le temps le même rapport qu'entre la pièce d'or et la menue mon­naie, - monnaie si menue que le paiement se poursuit indéfiniment sans que la dette soit jamais payée : on se libèrerait d'un seul coup avec la pièce d'or. C'est ce que Platon exprime dans son magnifique langage quand il dit que Dieu, ne pouvant faire le monde éternel, lui donna le Temps, « image mobile de l'éternité » Platon, Timée, 37 D..

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Et en effet, si l'on tenait les Formes pour de simples vues prises par l'esprit sur la continuité du devenir, elles seraient relatives à l'esprit qui se les représente, elles n'auraient pas d'existence en soi. Tout au plus pourrait-on dire que chacune de ces Idées est un idéal. Mais c'est dans l'hypothèse con­traire que nous nous sommes placés. Il faut donc que les Idées existent par elles-mêmes. La philosophie antique ne pouvait échapper à cette conclusion. Platon la formula, et c'est en vain qu'Aristote essaya de s'y soustraire. Puisque le mouvement naît de la dégradation de l'immuable, il n'y aurait pas de mou­vement, pas de monde sensible par conséquent, s'il n'y avait, quelque part, l'immutabilité réalisée. Aussi, ayant commencé par refuser aux Idées une existence indépendante et ne pouvant pas, néanmoins, les en priver, Aristote les pressa les unes dans les autres, les ramassa en boule, et plaça au-dessus du monde physique une Forme qui se trouva être ainsi la Forme des Formes, l'Idée des Idées, ou enfin, pour employer son expression, la Pensée de la Pensée. Tel est le Dieu d'Aristote, - nécessairement immuable et étranger à ce qui se passe dans le monde, puisqu'il n'est que la synthèse de tous les concepts en un concept unique. Il est vrai qu'aucun des concepts multiples ne saurait exister à part, tel quel, dans l'unité divine : c'est en vain qu'on chercherait les Idées de Platon à l'intérieur du Dieu d'Aristote. Mais il suffit d'imaginer le Dieu d'Aristote se réfractant lui-même, ou simplement inclinant vers le mon­de, pour qu'aussitôt paraissent se déverser hors de lui les Idées platoni­ciennes, impliquées dans l'unité de son essence : tels, les rayons sortent du soleil, qui pourtant ne les renfermait point. C'est sans doute cette possibilité d'un déversement des Idées platoniciennes hors du Dieu aristotélique qui est figurée, dans la philosophie d'Aristote, par l'intellect actif, le nous qu'on a appelé poiètikos, - c'est-à-dire par ce qu'il y a d'essentiel, et pourtant d'inconscient, dans l'intelligence humaine. Le nous poiètikos est la Science intégrale, posée tout d'un coup, et que l'intelligence consciente, discursive, est condamnée à reconstruire avec peine, pièce à pièce. Il y a donc en nous, ou plutôt derrière nous, une vision possible de Dieu, comme diront les Alexandrins, vision toujours virtuelle, jamais actuellement réalisée par l'intelligence consciente. Dans cette intuition nous verrions Dieu s'épanouir en Idées. C'est elle qui « fait tout  Aristote, De Anima, 430 a 14 : kai estin ho men poioutos nous tô panta ginesthai, ho de tô panta poiein, hôs hexis tis, hoion to phôs ; proton gar tina kai to phôs poiei ta dunamei onta khrômata energeia khrômata. », jouant par rapport à l'intelligence discursive, en mouvement dans le temps, le même rôle que joue le Moteur immobile lui-même par rapport au mouvement du ciel et au cours des choses.

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Parcourons alors cet intervalle de haut en bas. D'abord, il suffit de la plus légère diminution du premier principe pour que l'être soit précipité dans l'espace et le temps, mais la durée et l'étendue qui représentent cette première diminution seront aussi voisines que possible de l'inextension et de l'éternité divines. Nous devrons donc nous figurer cette première dégradation du prin­cipe divin comme une sphère tournant sur elle-même, imitant par la perpétuité de son mouvement circulaire l'éternité du circulus de la pensée divine, créant d'ailleurs son propre lieu et, par là, le lieu en général De Caelo, II, 287 a 12 : tès eskhatès periphoras oute kenon estin exothen oute topos. Phys., IV, 212 a 34 : to de pan esti men hôs kinèsetai esti d’ hôs ou. Hôs men holon, hama tôn topon ou metaballei ; kuklôi de kinèsetai, tôn moriôn gar houtos ho topos., puisque rien ne la contient et qu'elle ne change pas de place, créant aussi sa propre durée et, par là, la durée en général, puisque son mouvement est la mesure de tous les autres De Caelo, I, 279 a 12 : houde khronos estin hexô tou ouranou. Phys.,VIII, 251 b 27 : ho khronos pathos ti kinèseôs.. Puis, de degré en degré, nous verrons la perfection décroître jusqu'à notre monde sublunaire, où le cycle de la génération, de la croissance et de la mort imite une dernière fois, en !e gâtant, le circulus originel. Ainsi entendue, la relation causale entre Dieu et le monde apparaît comme une attraction si l'on regarde d'en bas, une impulsion ou une action par contact si l'on regarde d'en haut, puisque le premier ciel avec son mouvement circulaire est une imitation de Dieu, et que l'imitation est la réception d'une forme. Donc, selon qu'on regarde dans un sens ou dans l'autre, on aperçoit Dieu comme cause efficiente ou comme cause finale. Et pourtant, ni l'une ni l'autre de ces deux relations n'est la relation causale définitive. La vraie relation est celle qu'on trouve entre les deux membres d'une équation, dont le premier membre est un terme unique et le second une sommation d'un nombre indéfini de termes. C'est, si l'on veut, le rapport de la pièce d'or à sa monnaie, pourvu qu'on sup­pose la monnaie s'offrant automatiquement dès que la pièce d'or est présentée. Ainsi seulement on comprendra qu'Aristote ait démontré la nécessité d'un premier moteur immobile, non pas en se fondant sur ce que le mouvement des choses a dû avoir un commencement, mais au contraire en posant que ce mouvement n'a pas pu commencer et ne doit jamais finir. Si le mouvement existe, ou, en d'autres termes, si la monnaie se compte, c'est que la pièce d'or est quelque part. Et si la sommation se poursuit sans fin, n'ayant jamais commencé, c'est que le terme unique qui lui équivaut éminemment est éternel. Une perpétuité de mobilité n'est possible que si elle est adossée à une éternité d'immutabilité, qu'elle déroule en une chaîne sans commencement ni fin.

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Que la métaphysique ait hésité d'abord entre les deux voies, cela ne nous parait pas contestable. L'oscillation est visible dans le cartésianisme. D'un côté, Descartes affirme le mécanisme universel : de ce point de vue, le mou­vement serait relatif  Descartes, Principes, II, 20., et comme le temps a juste autant de réalité que le mouvement, passé, présent et avenir devraient être donnés de toute éternité. Mais d'autre part (et c'est pourquoi le philosophe n'est pas allé jusqu'à ces conséquences extrêmes) Descartes croit au libre arbitre de l'homme. Il super­pose au déterminisme des phénomènes physiques l'indéterminisme des actions humaines, et par conséquent au temps-longueur une durée où il y a invention, création, succession vraie. Cette durée, il l'adosse à un Dieu qui renouvelle sans cesse l'acte créateur et qui, étant ainsi tangent au temps et au devenir, les soutient, leur communique nécessairement quelque chose de son absolue réalité. Quand il se place à ce second point de vue, Descartes parle du mouve­ment, même spatial, comme d'un absolu lbid., II, § 36 et suiv,.

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Que si maintenant on se demande pourquoi Kant n'a pas cru que la matière de notre connaissance en débordât la forme, voici ce qu'on trouve. La critique que Kant a instituée de notre connaissance de la nature a consisté à démêler ce que doit être notre esprit et ce que doit être la nature, si les prétentions de notre science sont justifiées ; niais de ces prétentions elles-mêmes Kant n'a pas fait la critique. Je veux dire qu'il a accepté sans discussion l'idée d'une science une, capable d'étreindre avec la même force toutes les parties du donné et de les coordonner en un système présentant de toutes parts une égale solidité. Il n'a pas jugé, dans sa Critique de la Raison pure, que la science devînt de moins en moins objective, de plus en plus symbolique, à mesure qu'elle allait du physique au vital, du vital au psychique. L'expérience ne se meut pas, à ses yeux, dans deux sens différents et peut-être opposés, l'un conforme à la direction de l'intelligence, l'autre contraire. Il n'y a pour lui qu'une expérience, et l'intelligence en couvre toute l'étendue. C'est ce que Kant exprime en disant que toutes nos intuitions sont sensibles, ou, en d'autres termes, infra-intellectuelles. Et c'est ce qu'il faudrait admettre, en effet, si notre science présentait dans toutes ses parties une égale objectivité. Mais supposons, au contraire, que la science soit de moins en moins objective, de plus en plus symbolique, a mesure qu'elle va du physique au psychique, en passant par le vital. Alors, comme il faut bien percevoir une chose en quelque façon pour arriver à la symboliser, il y aurait une intuition du psychique, et plus généralement du vital, que l'intelligence transposerait et traduirait sans doute, mais qui n'en dépasserait pas moins l'intelligence. Il y aurait, en d'autres termes, une intuition supra-intellectuelle. Si cette intuition existe, une prise de possession de l'esprit par lui-même est possible, et non plus seule­ment une connaissance extérieure et phénoménale. Bien plus : si nous avons une intuition de ce genre, je veux dire ultra-intellectuelle, l'intuition sensible est sans doute en continuité avec celle-là par certains intermédiaires, comme l'infrarouge avec l'ultraviolet. L'intuition sensible va donc elle-même se relever. Elle n'atteindra plus simplement le fantôme d'une insaisissable chose en soi. C'est (pourvu qu'on y apporte certaines corrections indispensables) dans l'absolu encore qu'elle nous introduirait. Tant qu'on voyait en elle l'uni­que matière de notre science, il rejaillissait sur toute science quelque chose de la relativité qui frappe une connaissance scientifique de l'esprit ; et dès lors la perception des corps, qui est le commencement de la science des corps, apparaissait elle-même comme relative. Relative semblait donc être l'intuition sensible. Mais il n'en est plus de même si l'on fait des distinctions entre les diverses sciences, et si l'on voit dans la connaissance scientifique de l'esprit (ainsi que du vital, par conséquent) l'extension plus ou moins artificielle d'une certaine façon de connaître qui, appliquée aux corps, n'était pas du tout symbolique. Allons plus loin : s'il y a ainsi deux intuitions d'ordre différent (la seconde s'obtenant d'ailleurs par un renversement du sens de la première), et si c'est du côté de la seconde que l'intelligence se porte naturellement, il n'y a pas de différence essentielle entre l'intelligence et cette intuition même. Les barrières s'abaissent entre la matière de la connaissance sensible et sa forme, comme aussi entre les « formes pures » de la sensibilité et les catégories de l'entendement. On voit la matière et la forme de la connaissance intellectuelle (restreinte à son objet propre) s'engendrer l'une l'autre par une adaptation réciproque, l'intelligence se modelant sur la corporéité et la corporéité sur l'intelligence.

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Mais cette dualité d'intuition, Kant ne voulait ni ne pouvait l'admettre. Il eût fallu, pour l'admettre, voir dans la durée l'étoffe même de la réalité, et par conséquent distinguer entre la durée substantielle des choses et le temps éparpillé en espace. Il aurait fallu voir dans l'espace lui-même, et dans la géométrie qui lui est immanente, un terme idéal dans la direction duquel les choses matérielles se développent, mais où elles ne sont pas développées. Rien de plus contraire à la lettre, et peut-être aussi à l'esprit, de la Critique de la Raison pure. Sans doute la connaissance nous est présentée ici comme une liste toujours ouverte, l'expérience comme une poussée de faits qui se continue indéfiniment. Mais, d'après Kant, ces faits s'éparpillent au fur et à mesure sur un plan ; ils sont extérieurs les uns aux autres et extérieurs à l'esprit. D'une connaissance par le dedans, qui les saisirait dans leur jaillisse­ment même au lieu de les prendre une fois jaillis, qui creuserait ainsi au-dessous de l'espace et du temps spatialisé, il n'est, jamais question. Et pourtant c'est bien sous ce plan que notre conscience nous place ; là est la durée vraie.

./bergson/bergson_france.xml: ./bergson/bergson_france.xml: La philosophie française ./bergson/bergson_france.xml: Henri Bergson. La philosophie française, article publié dans La Revue de Paris, livraison du 15 mai 1915, pp. 236-256. (Tableau récapitulatif destiné à l’Exposition de San Francisco) ./bergson/bergson_matiere.xml: ./bergson/bergson_matiere.xml: Matière et mémoire : essai sur la relation du corps à l’esprit ./bergson/bergson_matiere.xml: Henri Bergson. Matière et mémoire. Essai sur la relation du corps à l'esprit. (1939) ./bergson/bergson_pensee.xml: ./bergson/bergson_pensee.xml: La pensée et le mouvant ./bergson/bergson_pensee.xml: Henri Bergson. La pensée et le mouvant (1923). Articles et conférences datant de 1903 à 1923. ./bergson/bergson_rire.xml: ./bergson/bergson_rire.xml: Le rire : essai sur la signification du comique ./bergson/bergson_rire.xml: Henri Bergson. Le rire : Essai sur la signification du comique. Paris : Éditions Alcan, 1924. ./bergson/bergson_sources.xml: ./bergson/bergson_sources.xml: Les deux sources de la morale et de la religion ./bergson/bergson_sources.xml: Henri Bergson. Les deux sources de la morale et de la religion (1932). ./bernard/bernard_articles.xml: ./bernard/bernard_articles.xml: Revue des Deux Mondes : articles ./bernard/bernard_articles.xml:

Les poisons peuvent être employés comme agents de destruction de la vie ou comme moyens de guérison des maladies ; mais, outre ces deux usages bien connus de tout le monde, il en est un troisième qui intéresse particulièrement le physiologiste. Pour lui, le poison devient un instrument qui dissocie et analyse les phénomènes les plus délicats de la machine vivante, et, en étudiant attentivement le mécanisme de la mort dans les divers empoisonnements, il s’instruit par voie indirecte sur le mécanisme physiologique de la vie. Telle est la manière dont j’ai envisagé depuis longtemps l’action des substances toxiques Voyez mes Leçons sur les effets des substances toxiques et médicamenteuses, Baillière et fils, 1856., et suivant laquelle je voudrais considérer ici les effets singuliers produits par quelques poisons américains encore peu connus. Je commencerai ces études physiologiques par l’histoire du curare, le premier de ces poisons qu’il m’a été donné de soumettre à des investigations expérimentales.

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Dans la relation d’une Expédition dans les parties centrales de l’Amérique du Sud, faite de 1843 à 1847 sous la direction de M. F. de Castelnau, il est encore fait mention de la composition du curare. Les auteurs de cette relation reviennent à l’opinion de MM. de Humboldt, Boussingault et Roulin, savoir que le curare est un poison végétal ; mais ils assurent en outre que les Indiens ne mettent aucun secret dans cette préparation. Enfin le dernier voyageur qui, à ma connaissance, ait écrit sur le curare, M. Émile Carrey, met tout le monde d’accord. Suivant lui, chez toutes les tribus, le curare aurait pour base un poison végétal identique : seulement il est des Indiens qui préparent le curare sans mystère et en y employant simplement les plantes actives, tandis que d’autres y ajoutent des substances plus ou moins singulières et entourent la fabrication de pratiques plus ou moins bizarres ; mais ce serait par superstition ou par pur charlatanisme que les maîtres du curare de certaines tribus en agiraient ainsi, afin d’augmenter le prestige de leur puissance ou de cacher la composition du poison aux étrangers.

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Beaucoup de médecins et de naturalistes ont exploité ces divers arguments pour s’élever contre l’emploi de l’expérimentation chez les êtres vivants. Ils ont admis que la force vitale était en opposition avec les forces physico-chimiques, qu’elle dominait tous les phénomènes de la vie, les assujettissait à des lois tout à fait spéciales, et faisait de l’organisme un tout vivant auquel l’expérimentateur ne pouvait toucher sans détruire le caractère de la vie même. Cuvier, qui a partagé cette opinion, et qui pensait que la physiologie devait être une science d’observation et de déduction anatomique, s’exprime ainsi : « Toutes les parties d’un corps vivant sont liées ; elles ne peuvent agir qu’autant qu’elles agissent toutes ensemble. Vouloir en séparer une de la masse, c’est la reporter dans l’ordre des substances mortes, c’est en changer entièrement l’essence Lettre de Cuvier à J.-C. Mertrud, Leçons d’anatomie comparée, p. 5, an viii. . »

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La spontanéité dont jouissent les êtres vivants n’empêche pas le physiologiste de leur appliquer la méthode expérimentale Je renvoie le lecteur, pour la démonstration technique de ces considérations, à un ouvrage qui ne tardera pas à paraître sous ce titre : Introduction à l’étude de la médecine expérimentale.. En effet, malgré cette spontanéité, les êtres vivants ne sont pas indépendants des influences du monde extérieur, et leurs fonctions sont constamment liées à des conditions qui en règlent l’apparition d’une manière déterminée et nécessaire.

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Notons d’abord que l’indépendance de l’être vivant dans le milieu cosmique ambiant n’apparaît que dans les organismes complets et élevés. Dans les êtres inférieurs réduits à un organisme élémentaire, tels que les infusoires, il n’y a pas d’indépendance réelle. Ces êtres ne manifestent les propriétés vitales, souvent très actives, dont ils sont doués que sous l’influence de l’humidité, de la lumière, de la chaleur extérieure, et dès qu’une ou plusieurs de ces conditions viennent à manquer, la manifestation vitale cesse, parce que les phénomènes physico-chimiques qui lui sont parallèles s’arrêtent. Beaucoup de ces animaux tombent alors dans un état de vie latente qui n’est autre chose qu’un état d’indifférence chimique du corps organisé vis-à-vis du monde extérieur. Cette suspension complète des manifestations apparentes de la vie est susceptible de durer un temps en quelque sorte indéfini. Spallanzani a vu la vitalité reparaître sous l’influence d’une goutte d’eau chez des anguillules du blé niellé, inertes et desséchées depuis près de trente ans Spallanzani, Observations et expériences sur quelques animaux surprenants que l’observateur peut à son gré faire passer de la mort à la vie, Œuvres, in-8°, p. 233.. Dans ce cas l’eau, restituée au corps, y a simplement fait reparaître les phénomènes chimiques, et a permis aux tissus de manifester leurs propriétés vitales.

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Autrefois Buffon avait cru qu’il devait exister dans le corps des êtres vivants un élément organique particulier qui ne se retrouverait pas dans les corps minéraux Buffon, Œuvres complètes publiées par Lacépède, t. IX, p. 25.. Les progrès des sciences chimiques ont détruit cette hypothèse en montrant que le corps vivant est exclusivement constitué par des matières simples ou élémentaires empruntées au monde minéral. On a pu croire de même à l’activité d’une force spéciale pour la manifestation des phénomènes de la vie ; mais les progrès des sciences physiologiques détruisent également cette seconde hypothèse, en faisant voir que les propriétés vitales n’ont pas plus de spontanéité par elles-mêmes que les propriétés minérales, et que ce sont les mêmes conditions physicochimiques générales qui président aux manifestations des unes et des autres. On ne saurait inférer de ce qui vient d’être dit que nous assimilons les corps vivants aux corps bruts ; le bon sens de tous protesterait immédiatement contre une pareille confusion. Il est évident que les corps vivants. ne se comportent pas comme les corps inanimés. Il s’agit seulement de bien caractériser et de bien définir leur différence, car c’est un point capital pour bien comprendre la science physiologique expérimentale.

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De toutes les définitions de la vie, celle qui est à la fois la moins compromettante et la plus vraie est celle qui a été donnée par l’Encyclopédie : « la vie est le contraire de la mort. » Cette définition est d’une clarté naïve, et cependant nous ne pourrons jamais rien dire de mieux, parce que nous ne saurons jamais ce qu’est la vie en elle-même. Pour nous, un corps n’est vivant que parce qu’il meurt et parce qu’il est organisé de manière à ce que, par le jeu naturel de ses fonctions, il entretient son organisation pendant un certain temps et se perpétue ensuite par la formation d’individus semblables à lui. La vie a donc son essence dans la force ou plutôt dans l’idée directrice du développement organique ; c’est la force vitale ainsi comprise qui constituait la force médicatrice d’Hippocrate, la force séminale et l’archeus faber de Van Helmont. Si je devais définir la vie d’un seul mot, je dirais : la vie, c’est la création. En effet, la vie pour le physiologiste ne saurait être autre chose que la cause première créatrice de l’organisme qui nous échappera toujours, comme toutes les causes premières. Cette cause se manifeste par l’organisation ; pendant toute sa durée, l’être vivant reste sous l’empire de cette influence vitale créatrice, et la mort naturelle arrive lorsque la création organique ne peut plus se réaliser.

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L’expérimentateur peut modifier tous les phénomènes de la nature qui sont à sa portée. Par une disposition que nous devons sans doute trouver fort sage, il ne pourra jamais agir sur les corps célestes ; c’est pourquoi l’astronomie est condamnée à rester à tout jamais une science d’observation pure. « Sur la terre, dit Laplace, nous faisons varier les phénomènes par des expériences ; dans le ciel, nous observons avec soin tous ceux que nous offrent les mouvements célestes Laplace, Système du monde, ch. II.. » Parmi les sciences des phénomènes terrestres qui seules sont appelées à être des sciences d’expérimentation, les sciences minérales ont été les premières, à cause de la plus grande simplicité de leurs phénomènes, à devenir accessibles à l’expérimentateur mais c’est à tort qu’on a voulu exclure l’expérimentation de la science des êtres vivants, en disant que l’organisme s’isole comme un petit monde (microcosme) dans le grand monde (macrocosme), et que sa vie représente la résultante d’un tout ou d’un système indivisible dont nous ne pouvons qu’observer les effets sans les modifier. Si la médecine, par exemple, voulait rester une science d’observation, le médecin devrait se contenter d’observer ses malades, se borner à prédire la marche et l’issue de leurs maladies, mais sans y toucher plus que l’astronome ne touche à ses planètes. Donc le médecin expérimente dès qu’il donne un remède actif, car c’est une véritable expérience qu’il fait en essayant d’apporter une modification quelconque dans les symptômes de la maladie. L’expérimentation scientifique doit être fondée sur la connaissance du déterminisme des phénomènes, autrement l’expérimentation n’est encore qu’aveugle et empirique. L’empirisme doit être subi comme une période nécessaire de l’évolution de la médecine expérimentale mais il ne saurait être érigé en système, comme l’ont voulu quelques médecins.

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L’expérimentation peut être appliquée à tous les phénomènes naturels de quelque ordre qu’ils soient, et cela se comprend, puisque l’expérimentateur n’engendre pas les phénomènes, mais agit seulement et exclusivement sur leur état antérieur, c’est-à-dire sur la condition physico-chimique qui en précède et en détermine immédiatement la manifestation. Quand l’expérimentateur refroidit un corps liquide pour le faire cristalliser, il n’agit pas sur la cristallisation, qui est la propriété innée de la matière minérale, il ne fait que déterminer la condition dans laquelle elle a lieu. Quand on chauffe à 100 degrés du chlorure d’azote et qu’il s’ensuit une explosion qui devient à la fois une source puissante de mouvement et de chaleur, on n’agit pas sur l’explosion elle-même, on ne fait qu’apporter une température de 100 degrés qui est la condition déterminante de l’explosion. Pour les phénomènes organiques, il en est absolument de même. Quand on a mis par exemple des globules de levure de bière dans un liquide sucré, qu’on maintient à une température inférieure à - 10 degrés, rien ne se passe dans le liquide ; la levure engourdie reste sans action sur le sucre, et il ne se forme ni acide carbonique ni alcool ; mais si on élève la température à + 30 degrés, on voit bientôt la fermentation marcher avec une très grande activité. Dans ce cas encore, on n’a pas agi sur 1a propriété de fermentation qui est essentielle et innée à la levure, on n’a fait que produire les conditions chimico-physiques sous l’influence desquelles la fermentation s’arrête ou se manifeste. Si maintenant nous prenons nos exemples dans les phénomènes les plus élevés et les plus mystérieux des êtres vivants, nous verrons que l’application de l’expérimentation doit toujours être comprise de la même manière. Ce qui se passe chaque jour sous nos yeux pendant l’incubation dans l’œuf d’une poule serait bien fait pour nous émerveiller et pour nous montrer toute la profondeur de notre ignorance ; mais par habitude nous cessons de nous étonner des phénomènes vulgaires, parce que nous cessons d’y réfléchir. On a comparé l’évolution organique silencieuse qui s’accomplit dans cet œuf à l’harmonie muette des corps célestes dans l’espace. Van Helmont, qui nous apparaît comme une sorte d’esprit lucide au milieu des ténèbres du moyen âge, avait placé dans l’œuf un archeus faber, ou une idée, qui dirigeait l’évolution Voyez la thèse sur Van Helmont de M. J. Guislain, la Nature, etc., p. 164.. Cela ressemble bien en effet à une idée qui se développe, car dès ce moment tout est coordonné, tout est prévu non seulement pour l’évolution du nouvel être, mais pour son entretien fonctionnel durant sa vie entière, car la nutrition n’est que la génération continuée. Et si maintenant nous recourons à la science moderne, nous verrons que dans l’œuf la partie essentielle se réduit à une petite vésicule ou cellule microscopique, tout le reste de l’œuf de l’oiseau, le jaune et le blanc, n’étant que des matériaux nutritifs destinés à fournir au développement qui doit se faire en dehors du corps maternel. Nous serions donc obligés de mettre dans la simple cellule organique microscopique qui compose l’œuf de tous les animaux une idée évolutive tellement complexe que non seulement elle renferme tous les caractères spécifiques de l’être, mais qu’elle retrace encore tous les détails de l’individualité. C’est ainsi que chez l’homme une maladie qui apparaîtra par hérédité vingt ou trente ans plus tard se trouve déjà en germe dans cette vésicule mystérieuse. Mais cette idée spécifique contenue dans l’œuf ne se manifeste et ne se développe elle-même que sous l’influence de conditions purement physico-chimiques. Comme notre cellule de levure de bière, la cellule de l’œuf reste engourdie au-dessous d’une certaine température, et ce n’est qu’à + 35 degrés que l’idée organique manifestera son activité. Je m’arrête ici : les exemples que j’ai cités, et qui se rapportent tous à des faits bien connus, me paraissent suffisants pour exprimer mon sentiment et faire comprendre ma pensée. L’expérimentateur ou le déterministe doit donc observer les phénomènes de la nature uniquement pour trouver leur cause déterminante, sans vouloir, pour les expliquer dans leurs causes premières, recourir à des systèmes qui peuvent flatter son orgueil, mais qui ne font en réalité que voiler son ignorance.

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La première condition à remplir pour un savant qui se livre à l’investigation expérimentale des phénomènes naturels, c’est donc de ne se préoccuper d’aucun système et de conserver une entière liberté d’esprit assise sur le doute philosophique. En effet, d’un côté nous avons la certitude de l’existence du déterminisme des phénomènes, parce que cette certitude nous est donnée par un rapport nécessaire de causalité dont notre esprit a conscience ; mais nous n’avons, d’un autre côté, aucune certitude relativement à la formule de ce déterminisme, parce qu’elle se réalise dans des phénomènes qui sont en dehors de nous. L’expérience seule doit nous diriger ; elle est notre critérium unique, et elle devient, suivant l’expression de Goethe Goethe, Œuvres d’histoire naturelle, traduction de M. Martins, introduction, page 1., la seule médiatrice qui existe entre le savant et les phénomènes qui l’environnent.

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En effet, le désir ardent de la connaissance est 1’unique mobile qui attire et soutient l’investigateur dans ses efforts, et c’est précisément cette connaissance, qu’il saisit et qui fuit toujours devant lui, qui devient à la fois son seul tourment et son seul bonheur. Celui qui ne connaît pas les tourments de l’inconnu doit ignorer les joies de la découverte, qui sont certainement les plus vives que l’esprit de l’homme puisse jamais ressentir. Mais, par un caprice de notre nature, cette joie de la découverte tant cherchée et tant espérée s’évanouit dès qu’elle est trouvée. Ce n’est qu’un éclair dont la lueur nous a découvert d’autres horizons vers lesquels notre curiosité inassouvie se porte encore avec plus d’ardeur. C’est ce qui fait que, dans la science même, le connu perd son attrait, tandis que l’inconnu est toujours plein de charmes. C’est pour cela que les esprits qui s’élèvent et deviennent vraiment grands sont ceux qui ne sont jamais satisfaits : d’eux-mêmes dans leurs œuvres accomplies, mais qui tendent toujours mieux dans des œuvres nouvelles. Le sentiment dont je parle en ce moment est bien connu des savants et des philosophes : C’est ce sentiment qui a fait dire à Priestley Priestley, Expériences et observations sur différentes espèces d’airs, t. Ier, préface, p. 15. qu’une découverte que nous faisons nous en montre beaucoup d’autres à faire ; c’est ce sentiment qu’exprime PascalPensées morales détachées, art. IX-XXXIV., mais sous une forme peut-être paradoxale, quand il dit : « Nous ne cherchons jamais les choses, mais la recherche des choses. » Pourtant c’est bien la vérité elle-même qui nous intéresse, et si nous la. cherchons toujours, c’est parce que ce que nous en avons trouvé ne peut pas nous satisfaire. Sans cela, nous ferions dans nos recherches ce travail inutile et sans fin que nous représente la fable Sisyphe, qui roule toujours son rocher qui retombe sans cesse au point de départ. Cette comparaison n’est point exacte scientifiquement : le savant monte toujours en cherchant la vérité, et s’il ne la trouve jamais tout entière, il en découvre néanmoins des fragments très importants, et ce sont précisément ces lambeaux de la vérité générale qui constituent la science.

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Mais si, au lieu de se contenter de cette union fraternelle pour la recherche de la vérité, la philosophie voulait entrer dans le ménage de la science et lui imposer dogmatiquement des méthodes et des procédés d’investigation, l’accord ne pourrait certainement plus exister. Pour faire des observations, des expériences ou des découvertes scientifiques, les méthodes et procédés philosophiques sont trop généraux et restent impuissants ; il n’y a pour cela que des méthodes et des procédés scientifiques souvent très spéciaux qui ne peuvent être connus que des expérimentateurs, des savants ou des philosophes qui pratiquent une science déterminée. Les connaissances humaines sont tellement enchevêtrées et solidaires les unes des autres dans leur évolution, qu’il est impossible de croire qu’une influence individuelle puisse suffire à les faire avancer lorsque les éléments du progrès ne sont pas dans le sol scientifique lui-même. C’est pourquoi, tout en reconnaissant la supériorité des grands hommes, je pense néanmoins que, dans l’influence particulière ou générale qu’ils ont sur les sciences, ils sont toujours et nécessairement plus ou moins fonction de leur temps. Il en est de même des philosophes : ils ne peuvent que suivre la marche de l’esprit humain, et ils ne contribuent à son avancement qu’en attirant les esprits vers la voie du progrès, que beaucoup n’apercevraient peut-être pas ; mais ils sont encore en cela l’expression de leur temps. Ce serait donc une illusion que de prétendre absorber les découvertes particulières d’une science au profit d’une méthode ou d’un système philosophique quelconque. En un mot, si les savants sont utiles aux philosophes et les philosophes aux savants, le savant n’en reste pas moins libre et complétement maître chez lui, et je pense, quant à moi, que les savants dans leurs laboratoires font leurs découvertes, leurs théories et leur science sans les philosophes. Joseph de Maistre a dit que ceux qui ont fait le plus de découvertes dans la science sont ceux qui ont le moins connu Bacon Joseph de Maistre, Examen de la Philosophie de Bacon, t. Ier, p. 81.; ceux qui l’ont lu et médité, ainsi que Bacon lui-même, n’y ont souvent guère réussi. C’est qu’en effet l’art d’obtenir le déterminisme des phénomènes à l’aide des procédés et des méthodes scientifiques ne s’apprend que dans les laboratoires, où l’expérimentateur est aux prises avec les problèmes de la nature. Quand on est en face de phénomènes dont il faut déterminer les conditions d’existence ou les causes prochaines, les procédés du raisonnement doivent varier à l’infini, suivant la nature des phénomènes dans les diverses sciences et selon les cas plus ou moins difficiles et plus ou moins complexes auxquels on les applique. Les savants, et même les savants spéciaux en chaque science, peuvent seuls intervenir dans de pareilles questions, parce que non seulement les procédés diffèrent, mais parce que l’esprit du naturaliste n’est pas celui du physiologiste, et que l’esprit du chimiste n’est pas celui du physicien. Quand des philosophes tels que Bacon, ou d’autres plus modernes, ont voulu donner une systématisation de préceptes pour la recherche scientifique, ils ont pu paraître séduisants aux personnes qui ne voient les sciences que de loin ; mais en réalité de pareils ouvrages ne sont d’aucune utilité aux savants faits, et pour ceux qui veulent se livrer à la culture des sciences, ils les égarent par une fausse simplicité des choses ; bien plus, ils les gênent en chargeant l’esprit d’une foule de règles vagues ou inapplicables, qu’il faut se hâter d’oublier, si l’on veut entrer dans la science et devenir un véritable expérimentateur.

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Nous avons poursuivi le phénomène caractéristique de la vie, la nutrition, jusque dans ses manifestations intimes ; voyons quelle conclusion cette étude peut nous fournir relativement à la solution du problème tant de fois essayé de la définition de la vie. Si nous voulions exprimer que toutes les fonctions vitales sont la conséquence nécessaire d’une combustion organique, nous répéterions ce que nous avons déjà énoncé : la vie c’est la mort, la destruction des tissus, ou bien nous dirions avec Buffon : la vie est un minotaure, elle dévore l’organisme. Si au contraire nous voulions insister sur cette seconde face du phénomène de la nutrition, que la vie ne se maintient qu’à la condition d’une constante régénération des tissus, nous regarderions la vie comme une création exécutée au moyen d’un acte plastique et régénérateur opposé aux manifestations vitales. Enfin, si nous voulions comprendre les deux faces du phénomène, l’organisation et la désorganisation, nous nous rapprocherions de la définition de la vie donnée par de Blainville : « la vie est un double mouvement interne de décomposition à la fois général et continu ». Plus récemment Herbert-Spencer a proposé la définition suivante : « la vie est la combinaison définie de changements hétérogènes à la fois simultanés et successifs » ; sous cette définition abstraite, le philosophe anglais veut surtout indiquer l’idée d’évolution et de succession qu’on observe dans les phénomènes vitaux. De telles définitions, tout incomplètes qu’elles soient, auraient au moins le mérite d’exprimer un aspect de la vie : elles ne seraient point purement verbales, comme celle de l’Encyclopédie : « la vie est le contraire de la mort », ou encore celle de Béclard : « la vie est l’organisation en action », celle de Dugès : « la vie est l’activité spéciale des êtres organisés », ce qui revient à dire : la vie, c’est la vie. Kant a défini la vie : « un principe intérieur d’action ». Cette définition, qui rappelle l’idée d’Hippocrate, a été adoptée par Tiedemann et par d’autres physiologistes. Il n’y a en réalité pas plus de principe intérieur d’activité dans la matière vivante que dans la matière brute. Les phénomènes qui se passent dans les minéraux sont certainement sous la dépendance des conditions atmosphériques extérieures ; mais il en est de même de l’activité des plantes et des animaux à sang froid. Si l’homme et les animaux à sang chaud paraissent libres et indépendants dans leurs manifestations vitales, cela tient à ce que leur corps présente un mécanisme plus parfait qui lui permet de produire de la chaleur en quantité telle qu’il n’a pas besoin de l’emprunter nécessairement au milieu ambiant. En un mot, la spontanéité de la matière vivante n’est qu’une fausse apparence. Il y a constamment des principes extérieurs, des stimulants étrangers qui viennent provoquer la manifestation des propriétés d’une matière toujours également inerte par elle-même.

./bernard/bernard_introduction-medecine-experimentale.xml: ./bernard/bernard_introduction-medecine-experimentale.xml: Introduction à l’étude de la médecine expérimentale ./bernard/bernard_introduction-medecine-experimentale.xml: Claude Bernard, Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, Paris, 1865. Projet Gutenberg ./bernard/bernard_introduction-medecine-experimentale.xml: ./bernard/bernard_introduction-medecine-experimentale.xml: Introduction à l’étude de la médecine expérimentale ./bernard/bernard_lecons-phenomenes-vie-I.xml: ./bernard/bernard_lecons-phenomenes-vie-I.xml: Leçons sur les phénomènes de la vie communs aux animaux et aux végétaux (I) ./bernard/bernard_lecons-phenomenes-vie-I.xml: Claude Bernard, Leçons sur les phénomènes de la vie communs aux animaux et aux végétaux, t. I, 2e édition conforme à la première, Paris, J.-B. Baillière et fils, 1885. Source Gallica. ./bernard/bernard_lecons-phenomenes-vie-I.xml: Leçon d’ouverture Semestre d’été 1870. Voy. Revue scientif., n° 17, 1871. ./bernard/bernard_lecons-phenomenes-vie-I.xml:

Dans la première période, la physiologie n’existe pas à l’état de science propre ; elle est associée à l’anatomie, dont elle semble être un simple corollaire. On juge des fonctions et des usages par la topographie des organes, par leur forme, par leurs connexions et leurs rapports, et lorsque l’anatomiste appelle à son secours la vivisection, ce n’est point pour expliquer les fonctions, mais bien plutôt pour les localiser. On constate qu’une glande sécrète, qu’un muscle se contracte ; le problème paraît résolu, on n’en demande pas l’explication ; on a un mot pour tout : c’est le résultat de la vie. On enlève des parties, on les lie, on les supprime, et on décide, d’après les modifications phénoménales qui surviennent, du rôle dévolu à ces parties. Depuis Galien jusqu’à nos jours cette méthode a été mise en pratique pour déterminer l’usage des organes. Cuvier a préféré à cette méthode les déductions de l’anatomie comparée Voyez Lettre à Mertrud; Leçons d’anatomie comparée, an VIII..

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Avant la création de l’anatomie générale, on ne connaissait pas les éléments microscopiques des organes et des tissus, et il ne pouvait être question de faire intervenir comme agents de manifestations vitales les propriétés physico-chimiques de ces éléments. Une force vitale mystérieuse suffisait à tout expliquer : le nom seul changeait : suivant les temps on l’appelait anima, archée, principe vital, etc. Quoique des tentatives eussent été faites dans divers sens pour expliquer les phénomènes vitaux par des actions physico-chimiques, cependant la méthode anatomique continuait à dominer. Haller, qui clôt la période dont nous parlons et qui ouvre l’ère nouvelle, a bien résumé, dans son immortel Traité de physiologie, les découvertes anatomiques, les idées et les acquisitions de ses prédécesseurs.

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Devenu successeur de Magendie au Collège de France Voyez Leçons de physiologie expérimentale appliquée à la médecine, Paris, 1855-1856., j’ai lutté comme lui contre le défaut de ressources ; j’ai maintenu contre les difficultés le laboratoire de médecine du Collège de France, qu’on voulait supprimer sous ce prétexte erroné que la médecine n’était pas une science expérimentale. Malgré l’exiguïté des moyens dont je pouvais disposer, j’y ai reçu des élèves nombreux qui sont aujourd’hui professeurs de physiologie ou de médecine dans diverses universités de l’Europe et du nouveau monde. À cette époque, le laboratoire du Collège de France était le seul qui existât. Depuis, des installations splendides ont été données à la physiologie et à la médecine expérimentale en Allemagne, en Russie, en Italie, en Hongrie, en Hollande, et le laboratoire du Collège de France, qui fut chez nous le berceau de la physiologie et de la médecine expérimentale, n’a pas encore été l’objet des améliorations auxquelles son passé lui donne tant de droits.

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Kant a défini la vie « un principe intérieur d’action ». Dans son Appendice sur la téléologie, ou science des causes finales, il dit : « L’organisme est un tout résultant d’une intelligence calculatrice qui réside dans son intérieur. »

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Herbert Spencer a proposé plus récemment une définition de la vie, que j’ai citée déjà Cl. Bernard, Revue des Deux Mondes, tome IX, 1875, et La Science expérimentale, 2e édition, Paris, 1878. d’une manière qui a provoqué les réclamations du philosophe anglais. À la page 709 de la traduction française de ses Principes de psychologie, nous avons lu cette phrase : « Donc, sous sa forme dernière, nous énoncerons comme étant notre définition de la vie, la combinaison définie de changements hétérogènes à la fois simultanés et successifs. » Cette définition que j’avais reproduite intégralement doit être complétée, à ce qu’il paraît, par l’addition de ces mots : en correspondance avec des coexistences et des séquences externes.

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D’après le traducteur d’Herbert Spencer, M. Cazelles, qui a exprimé cette critiqueRevue scientifique, n° 33, février 1876., la pensée du philosophe serait défigurée sans l’adjonction du second membre de phrase. La définition est ainsi faite en plusieurs temps, par degrés successifs, et cette façon de procéder, qui n’est pas habituelle, est bien capable d’égarer le lecteur. En résumé, ajoute le traducteur, le trait essentiel par lequel M. Herbert Spencer veut définir la vie, c’est l’accommodation continue des relations internes aux relations externes.

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Quant à la première, elle avait été exprimée déjà plus simplement sous une forme qui en fait presque une naïveté dans la définition de l’Encyclopédie : « La vie est le contraire de la mort. »

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Le premier de ces deux ordres de phénomènes est seul sans analogues directs ; il est particulier, spécial à l’être vivant : cette synthèse évolutive est ce qu’il y a de véritablement vital. — Je rappellerai à ce sujet la formule que j’ai exprimée dès longtemps : « La vie, c’est la création » Voyez Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, p. 16 1, 1865..

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Au contraire, les phénomènes de destruction ou de mort vitale sont ceux qui nous sautent aux yeux et par lesquels nous sommes amenés à caractériser la vie. Les signes en sont évidents, éclatants : quand le mouvement se produit, qu’un muscle se contracte, quand la volonté et la sensibilité se manifestent, quand la pensée s’exerce, quand la glande sécrète, la substance du muscle, des nerfs, du cerveau, du tissu glandulaire se désorganise, se détruit et se consume. De sorte que toute manifestation d’un phénomène dans l’être vivant est nécessairement liée à une destruction organique ; et c’est ce que j’ai voulu exprimer lorsque, sous une forme paradoxale, j’ai dit ailleurs : la vie c’est la mortRevue des Deux Mondes, t. IX, 1875, et La Science expérimentale, 2e édition. Paris, 1878..

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Nous chercherons à déterminer exactement les conditions de manifestation des phénomènes de la vie, afin de nous en rendre maîtres comme le physicien et le chimiste se rendent maîtres des phénomènes de la nature inorganique Voyez à ce sujet : Problème de la physiologie générale. (Revue des Deux Mondes et la Science expérimentale. Paris, 1878). — Rapport sur les progrès de la physiologie générale. Paris, 1867..

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Depuis longtemps j’ai émis cette opinion, mais lorsque j’employai pour la première fois le mot de déterminisme Voyez Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, 1865, p. 115. pour introduire ce principe fondamental dans la science physiologique, je ne pensais pas qu’il pût être confondu avec le déterminisme philosophique de Leibnitz.

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C’est précisément la conclusion nécessaire à laquelle Bichat a été amené presque malgré lui. Quand il commence à exposer ses vues si nettes et si scientifiques Introduction de son Anatomie générale., on croit qu’il va s’attacher solidement à ces vues, devenues les bases de la science moderne, en répudiant les idées vitalistes qu’elles contiennent. Bichat émet en effet cette idée générale, lumineuse et féconde, qu’en physiologie comme en physique les phénomènes doivent être rattachés à des propriétés inhérentes à la matière vivante comme à leur cause. « Le rapport des propriétés comme causes avec les phénomènes comme effets est, dit-il, un axiome presque fastidieux à répéter aujourd’hui en physique et en chimie ; si mon livre établit un axiome analogue dans les sciences physiologiques, il aura rempli son but. »

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C’est une négation tout aussi catégorique du déterminisme en physiologie Voyez mon article dans la Revue des Deux-Mondes, t. IX, 1875, et la Science expérimentale, 2e édition. Paris. 1878.. Voici en effet à quelles hérésies scientifiques Bichat se trouve fatalement conduit.

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Bichat dit ailleursRecherches physiologiques sur la vie et la mort, p. 84. : « La physique, la chimie se touchent, parce que les mêmes lois président à leurs phénomènes ; mais un immense intervalle les sépare de la science des corps organisés, parce qu’une énorme différence existe entre ces lois et celles de la vie. Dire que la physiologie est la physique des animaux, c’est en donner une idée extrêmement inexacte : j’aimerais autant dire que l’astronomie est la physiologie des astres. »

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Mais il n’en est pas de même pour les philosophes ; ils repoussent encore le déterminisme physiologique, et pensent que certains phénomènes de la vie lui échappent nécessairement : par exemple, les phénomènes moraux. Ils craignent que la liberté morale puisse être compromise si l’on admet le déterminisme physiologique absolu. Récemment même un mathématicien, voyant les progrès de cette doctrine, a cherché à établir une conciliation entre le déterminisme scientifique et la liberté morale Boussinesq, Compt. rend. de l’Académie. — Revue scientifique, t. XIX, p. 986, 1877..

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Chaleur. — La température doit être contenue dans des limites déterminées, mais ces limites sont variables pour les diverses espèces de graines. M. de CandolleBibliothèque universelle et Revue suisse (nov. 1865, août et septembre 1875). a publié à ce sujet des recherches très intéressantes. Le fait qui nous intéresse ici, c’est de démontrer que pour la même espèce de graines la germination peut être ralentie ou suspendue, non seulement par une température trop basse, mais aussi par une température trop élevée. Avec les graines du cresson alénois qui ont servi à nos expériences, la température qui semble la plus convenable pour une rapide germination est comprise entre 19 et 29 degrés ; au-delà, le développement paraît difficile.

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B. Vie latente chez les animaux. — Les organismes animaux offrent aussi beaucoup d’exemples de vie latente. Un grand nombre d’êtres sont susceptibles de tomber, par la dessiccation, en état d’indifférence chimique. Tels sont beaucoup d’infusoires, les kolpodes, entre autres, bien étudiés par MM. Coste, Balbiani et GerbeCompt. rend. de l’Acad. des sc., t. LIX, p. 14.. Mais les plus célèbres de ces animaux sont les rotifères, les tardigrades et les anguillules de blé niellé.

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Les tardigrades (fig. 5), bien étudiés au point de vue de leur vie latente par M. Doyère Doyère, Ann. des sc. nat., 1840-1841., sont des animaux encore plus élevés en organisation que les précédents. Ils appartiennent à la classe des arachnides : c’est une famille d’acariens. Ils ont quatre paires de pattes courtes, articulées, munies d’ongles. Leur corps apointi en avant permet de distinguer 3 ou 4 articulations.

./bernard/bernard_lecons-phenomenes-vie-I.xml: FIG. 6. — Système musculaire et nerveux d’un Milnesium tardigradum (figure empruntée à Doyère, Thèse de la Faculté des sciences de Paris, 1842). Systèmes musculaire et nerveux du tardigrade. — A, mode de terminaison des nerfs dans les muscles. — B, un ganglion nerveux de la chaîne sous-intestinale. ./bernard/bernard_lecons-phenomenes-vie-I.xml: FIG. 7. — Système digestif du Milnesium tardigradum (Doyère, Thèse de la Faculté des sciences de Paris, 1842). b, bouche. — gif, glandes salivaires. — e i, sac digestif avec ses lobes extérieurs et sa cavité interne. — o v, l’ovaire rejeté sur le côté. — v s, vésicule séminale. ./bernard/bernard_lecons-phenomenes-vie-I.xml:

Anguillules de blé niellé (fig. 8). — Les faits observés sur les anguillules du blé niellé ne sont pas moins intéressants que ceux que nous avons examinés précédemment. Ils conduisent d’ailleurs aux mêmes conclusions Davaine, Mémoires de la Société de biologie, 1856..

./bernard/bernard_lecons-phenomenes-vie-I.xml: FIG. 8. — Figure d’après M. le docteur Davaine (Mémoires de la Société de biologie, 1856). A, grains de blé niellé de grandeur naturelle. B, coupe en travers du grain niellé contenant des anguillules adultes, grossi quatre fois. C, coupe longitudinale d’une jeune tige de blé, grossie cent fois ; on n’a pu figurer qu’une portion de cette coupe sur laquelle on voit une anguillule (larve), son attitude montre qu’elle n’est ni dans les vaisseaux ni dans le tissu de la feuille, mais à la surface. ./bernard/bernard_lecons-phenomenes-vie-I.xml:

L’influence de la dessiccation sur les propriétés physiques des tissus et des substances de l’organisme a été mise en évidence dans un travail fondamental publié en 1819 par M. ChevreulMémoires du Muséum, t. XIII..

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J’ajouterai seulement ce dernier trait. Quand on atténue considérablement l’action du système cérébrospinal en laissant persister pleinement celle du grand sympathique (nerf thermique), on voit la température s’abaisser considérablement, et l’animal à sang chaud se trouve en quelque sorte transformé en un animal à sang froid. C’est l’expérience que j’ai réalisée sur des lapins, en leur coupant la moelle épinière entre la septième vertèbre cervicale et la première dorsale. Quand, au contraire, on détruit le grand sympathique en laissant intact le système cérébro-spinal, on voit la température s’exalter, d’abord localement, puis d’une manière générale ; c’est l’expérience que j’ai réalisée chez les chevaux en coupant le grand sympathique, surtout quand ils sont antérieurement affaiblis. Il survient alors une véritable fièvre. J’ai longuement développé ailleurs l’histoire de tous ces mécanismes Voy. Leçons sur la chaleur animale, 1873. ; je ne fais que les rappeler ici, pour établir que la fonction calorifique propre aux animaux à sang chaud est due à un perfectionnement du mécanisme nerveux qui, par une compensation incessante, maintient une température sensiblement fixe dans le milieu intérieur au sein duquel vivent les éléments organiques auxquels il nous faut toujours, en définitive, ramener toutes les manifestations vitales.

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Il y a quatre-vingts ans, Lavoisier avait nettement aperçu les deux phases du travail vital : la désorganisation ou destruction des organismes animaux ou végétaux par combustion et putréfaction, la création organique, végétation et animalisation, qui sont des opérations inverses des premières Pièces historiques concernant Lavoisier communiquées par M. Dumas (Leçons de chimie professées à la Société chimique de Paris). Paris, 1861, p. 295. Il n’est donc pas possible de séparer chez aucun être vivant ces deux modes de la vie qui se rencontrent chez les plantes comme chez les animaux. : « Puisque, dit-il, la combustion et la putréfaction sont les moyens que la nature emploie pour rendre au règne minéral les matériaux qu’elle en a tirés pour former des végétaux et des animaux, la végétation et l’animalisation doivent être des opérations inverses de la combustion et de la putréfaction. »

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La physiologie générale doit examiner ces manières de voir dans leurs origines et dans les différentes formes qu’elles ont revêtues. C’est en France, MM. Dumas et Boussingault. Liebig en Allemagne, Huxley Huxley, La place de l’homme dans la nature, Paris, 1868, et Les Sciences naturelles et les problèmes qu’elles font surgir, Paris, 1877., Tyndall en Angleterre, qui ont créé et propagé ces diverses théories dans la science. En les rappelant, nous devons rendre hommage à la simplicité et à l’ampleur des vues sur lesquelles leurs auteurs les ont appuyées et reconnaître les services qu’elles ont rendus en provoquant un nombre considérable de- recherches, de travaux et de découvertes. D’ailleurs nous verrons que notre divergence d’opinion tient à une différence de point de vue. Les créateurs des théories dualistes ont considéré les deux facteurs de la vie, dans leur rapport avec le milieu cosmique, sans s’attacher autant que nous à l’identité de leur origine et à leur indissoluble unité.

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La division des trois règnes aurait ainsi pris naissance, et Linné Linné, Systema naturae. Editio prima, reedita cura A. L. A. Fée. Parisiis, 1830. l’a consacrée en lui donnant les caractères suivants :

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On a dit, par exemple, que l’azote était un élément caractéristique de l’organisme animal, tandis qu’il n’existait qu’exceptionnellement chez les végétaux. L’analyse du parenchyme des Champignons et des graines des phanérogames vint bientôt renverser cette opinion. On admet aujourd’hui que le protoplasma, seule partie active et travaillante du végétal, a la même constitution que le protoplasma animal : c’est une substance azotée. L’azote, au lieu d’être un élément accessoire, est donc essentiel et fondamental dans les deux règnes. Les éléments anatomiques des plantes, cellules, fibres et vaisseaux, perdent dans certaines régions leur protoplasma et n’interviennent plus dans la constitution végétale que comme des parties de soutien. À un moindre degré, cela se rencontre chez les animaux ; le squelette des crustacés et la carapace des insectes sont des parties qui sont peu riches en azote ou qui en sont même absolument dépourvues. La substance principale des tissus de soutien chez les végétaux est le ligneux ou la cellulose. Or, on avait émis la proposition que la cellulose était spéciale aux végétaux et n’appartenait qu’à eux seuls. Il n’en est rien. On a rencontré cette substance dans l’enveloppe des Tuniciers et l’on a établi d’ailleurs des analogies étroites avec la chitine qui forme la carapace des crustacés et des insectes C. Schmidt, Zur Vergleichenden Physiologie der Wirbellosen Thiere. 1845. — Berthelot, Comptes rendus de la Société de biologie. .

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On connaît la célèbre expérience de Priestley, par laquelle ce grand chimiste établit que les végétaux purifient l’air que les animaux ont vicié et semblent se comporter, quant à leur respiration, en sens inverse. Une souris est placée sous une cloche dans de l’air confiné : elle finit par y périr ; l’air est vicié, et si l’on introduit un autre animal, il tombe très rapidement et périt à son tour asphyxié. Mais si l’on dispose dans la cloche une plante (un pied de menthe), l’atmosphère est purifiée, rétablie dans sa constitution première et un animal peut y vivre de nouveau Voyez Priestley, Expériences sur les airs, t. III..

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La loi de la finalité physiologique est dans chaque être en particulier et non hors de lui : l’organisme vivant est fait pour lui-même, il a ses lois propres, intrinsèques. Il travaille pour lui et non pour d’autres. Il n’y a rien dans la loi de l’évolution de l’herbe qui implique qu’elle doit être broutée par l’herbivore ; rien dans la loi d’évolution de l’herbivore qui indique qu’il doit être dévoré par un carnassier ; rien dans la loi de végétation de la canne qui annonce que son sucre devra sucrer le café de l’homme. Le sucre formé dans la betterave n’est pas destiné non plus à entretenir la combustion respiratoire des animaux qui s’en nourrissent ; il est destiné à être consommé par la betterave elle-même dans la seconde année de sa végétation, lors de sa floraison et de sa fructification. L’œuf de poule n’est pas pondu pour servir d’aliment à l’homme, mais bien pour produire un poulet, etc. Toutes ces finalités utilitaires à notre usage, sont des œuvres qui nous appartiennent Voy. Leçon VIIIe, Causes finales. et qui n’existent point dans la nature en dehors de nous. La loi physiologique ne condamne pas d’avance les êtres vivants à être mangés par d’autres ; l’animal et le végétal sont créés pour la vie. D’autre part une conséquence impérieuse de la vie est de ne pouvoir naître que de la mort. Nous l’avons répété sous toutes les formes : la création organique implique la destruction organique.

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Nous n’avons pas l’intention d’entrer dans l’étude des phénomènes de combustion et de leur rôle dans la vie des organismes. Nous voulons seulement rappeler, à cette occasion, un principe que nous soutenons depuis longtemps, à savoir que les phénomènes chimiques des organismes vivants ne peuvent jamais être assimilés complètement aux phénomènes qui s’opèrent en dehors d’eux. Ce qui veut dire, en d’autres termes, que les phénomènes chimiques de l’être vivant, bien qu’ils se passent suivant les lois générales de la chimie, ont toujours leurs appareils, leurs procédés spéciaux Voyez, à ce sujet, mon Rapport sur les progrès de la physiologie générale, 1867..

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Bichat distinguait 21 espèces de tissus, qui se retrouvent avec leurs caractères dans les diverses parties d’un même animal ou dans les mêmes parties de divers animaux. De là, le nom d’Anatomie générale donnée à leur étude.

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Les travaux de Schleiden et de Schwann fondèrent la Théorie cellulaire. Th. Schwann, en 1839, fit voir que tous les éléments de l’organisme, quel qu’en soit l’état actuel, ont eu pour point de départ une cellule. Schleiden fournit la même démonstration pour le règne végétal, de sorte que l’origine de tous les êtres vivants se trouvait ramenée à cet organite simple, la cellule.

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Gerlach a été l’un des plus fermes partisans de cette théorie. M. Ch. Robin Robin, Anatomie et physiologie cellulaires. Paris, 1873., en France, a émis des vues analogues.

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Cette théorie subsista sans contradiction jusqu’en 1852, où Remak montra que dans le développement de l’embryon les cellules nouvelles qui apparaissent proviennent toujours d’une cellule antérieure. En cela l’analogie est complète avec les tissus végétaux, où les éléments nouveaux ont toujours des antécédents de même forme. Virchow Virchow, La Pathologie cellulaire, 4e édition. Paris, 1874. compléta la démonstration en examinant les proliférations cellulaires dans les cas pathologiques. Ainsi, en opposition avec la théorie du blastème ou de la génération équivoque des cellules, se produisit la théorie cellulaire qui peut se formuler dans l’adage : « Omnis cellula e cellulâ. »

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Cette matière, c’est le protoplasma. E. van Beneden a proposé de l’appeler « plasson » et Beale « bioplasme ». On peut dire avec Huxley Huxley, Les Sciences naturelles et les problèmes qu’elles font surgir. Paris, 1877. que c’est la base physique de la vie.

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Lavoisier avait donc raison lorsque, tout en proclamant la difficulté du problème de la création organisatrice et en reconnaissant qu’il était environné d’un mystère impénétrable, il le réclamait cependant comme un phénomène chimique, phénomène dont les chimistes devaient d’ores et déjà entreprendre l’étude. Il proposait à l’Académie des sciences d’encourager et de provoquer des études par la fondation de prix décernés aux auteurs qui feraient accomplir quelques progrès dans cette direction Voir la note de M. Dumas, Leçons de la Société chimique, 1861, p. 294..

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A ces hypothèses qu’il rappelle d’abord, M. Armand GautierRevue scientifique, 10 février 1875. en a substitué d’autres qui paraissent mieux en rapport avec le petit nombre des faits connus.

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M. PasteurComptes rendus, 10 avril 1876. constitue un champ de culture formé des principes suivants :

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M. PflügerArchiv fur Phijsiologie, t. X, 1870. a émis relativement à la création organique une hypothèse qu’on pourrait appeler l’hypothèse cyunique. Ce n’est pas, suivant M. P. Pflüger, l’acide carbonique, la vapeur d’eau ou l’ammoniaque qui présiderait à la synthèse organique primitive au début de la vie. « Ces corps, dit-il, sont le résultat et la terminaison de la vie plutôt qu’ils n’en sont le commencement, ce qui est d’accord avec leur grande stabilité. » L’origine de la matière vivante, suivant l’auteur, doit être cherchée dans le cyanogène.

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Nous devons en terminant revenir sur une question que nous avons déjà effleurée, et nous demander si le chimisme des laboratoires, que l’on invoque ordinairement dans ces applications, est bien comparable au chimisme des êtres vivants. Lavoisier et beaucoup de ses successeurs semblent le croire ; mais nous avons souvent montré que cette explication directe de la chimie de laboratoire aux phénomènes de la vie n’est pas légitime. Nous avons maintes fois insisté sur cette idée que les lois de la chimie générale ne sauraient être violées dans les êtres vivants, mais que là cependant elles ont des agents, des appareils particuliers Voyez mon Rapport sur la physiologie générale, 1867, p. 222. qu’il est nécessaire au physiologiste de connaître. Faudrait-il aller plus loin, dire que réellement il y a des forces chimiques spéciales dans les êtres vivants, et en revenir avec Bichat à distinguer les propriétés vitales des propriétés chimiques ? Les paroles de certains chimistes, qu’on pourrait appeler vitalistes, sembleraient avoir cette conséquence, c’est pourquoi je pense utile de m’expliquer à ce sujet.

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Le Traité de chimie organique de Liebig débute par cette phrase : La chimie organique traite des matières qui se produisent dans les organes sous l’influence de la force vitale, et des décompositions qu’elles éprouvent sous l’influence d’autres substances. Que signifie cette force vitale qui fabrique des produits chimiques particuliers ? On est porté à croire que dans l’esprit de l’auteur il s’agit bien d’une force vitale capable d’exécuter ce que ne sauraient faire les forces chimiques ; Liebig, en un mot, s’exprime comme un vitaliste, et dans un autre passage de ses Lettres sur la chimie, en parlant des empoisonnements, il dit : Alors, la force vitale est vaincue par les forces chimiques. Nous n’admettons pas de force vitale exécutive ; nous nous sommes longuement expliqué à ce sujet. Cependant nous reconnaissons qu’il existe dans les êtres vivants des phénomènes vitaux et des composés chimiques qui leur sont propres. Comment comprendre dès lors leur production ?

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Je trouvai enfin que la matière qui est le générateur du sucre dans le foie est un véritable amidon animal, le glycogène, et je pus établir ainsi que le mode de formation du sucre est identique dans les deux règnes Voy. le résumé de mes Recherches sur les glycogènes (Annales de chimie et de physique. 1876)..

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Toutefois, la matière glycogène dans les animaux, aussi bien que dans les végétaux, n’est pas seulement destinée à se transformer en sucre ; elle semble aussi faite pour entrer directement dans la constitution des tissus pendant l’évolution embryogénique Voy. Compt. rend, de l’Académie des sciences, t. XLVIII, 1859..

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La substance glycogène est sous forme de granulations, de gouttelettes incluses à l’intérieur des cellules hépatiques dans le foie, dans les cellules blastodermiques dans l’œuf de poule, les fibres musculaires chez le fœtus, dans les tissus épithéliaux : elle existe d’une manière diffuse dans un grand nombre de tissus embryonnaires. Pendant la vie fœtale, les cellules glycogéniques se rencontrent dans le placenta, sur les vaisseaux allantoïdiens (voy. fig. 9 Voy. mon mémoire : Sur une nouvelle fonction du placenta (Compt. rendus de l’Académie des sciences, t. XLVIII, séance du 10 janvier 1859).).

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Si nous poursuivons la formation de la matière glycogène dans les organes du fœtus Voy. mon mémoire : De la matière glycogène considérée comme condition de développement de certains tissus chez le fœtus avant l’apparition de la fonction glycogénique du foie (Comptes rendus de l’Académie des sciences, t. XLVIII, séance du 4 avril 1859)., nous voyons que les cellules glycogènes se forment dans tous les épithéliums, à la surface de la peau dans les tissus cornés, bec, plumes, corne des pieds ; dans l’épithélium de l’intestin, du poumon, dans les conduits glandulaires ; mais jamais dans le tissu même des glandes, ni dans les ganglions lymphatiques, ni dans les endothéliums, etc., etc.

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L’expérience directe nous a montré cette coagulation de l’élément musculaire déterminée par l’action de l’éther Cl. Bernard, Leçons sur les anesthésiques et sur l’asphyxie. Paris, 1875, p. 154.. Si l’on place un muscle dans des vapeurs d’éther, ou si l’on injecte dans le tissu musculaire de l’eau légèrement éthérée, on amène après un certain temps la rigidité définitive du muscle ; le contenu de la fibre est coagulé. Mais, avant cet état extrême, il arrive un moment où le muscle a perdu son excitabilité, il est anesthésié. Si alors on examine la fibre musculaire au microscope, on voit que son contenu n’est plus transparent, qu’il est opaque et dans un état de semi-coagulation. On observe très bien ces phénomènes sur la grenouille en injectant de l’eau éthérée dans l’épaisseur de son muscle gastrocnémien ; nous obtenons ainsi une anesthésie locale, une cessation d’irritabilité du muscle qui ne se contracte plus. En abandonnant l’animal au repos ; nous verrons peu à peu le muscle revenir à son état normal : la coagulation de son contenu, la rigidité, disparaîtront de l’élément anatomique baigné sans cesse et lavé par le courant sanguin.

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En résumé, au point de vue physiologique nous sommes nécessairement conduits à admettre l’identité de la sensibilité et de l’irritabilité Voyez ma conférence de Clermont-Ferrand, Revue scientifique, n° 7, 18 août 1877, et La Science expérimentale, 2e édition, Paris, 1878., à cause de l’identité d’action des anesthésiques sur ces manifestations vitales. Car en science physique expérimentale nous n’avons pas d’autres manières de juger, si ce n’est de considérer comme identiques les phénomènes qui présentent des caractères physiques identiques.

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Les partisans de l’involution pensaient que la génération d’un être n’était pas une véritable création. Le rejeton préexistait tout formé, avec ses organes, ses appareils, sa forme, dans le germe, et la fécondation ne faisait que le déployer. Ce germe, image réduite de l’être nouveau, c’était l’œuf pour certains naturalistes, qui de là prenaient le nom d’ovistes, tels Swammerdamm, Malpighi, Haller. — Pour d’autres, les spermalistes, Leeuwenhœck, Spallanzani, c’était l’animal spermatique, qui était le germe ; mais pour les uns et pour les autres, le germe était l’ébauche, la miniature de l’embryon ; et c’est là le point essentiel de la doctrine. L’être ne commençait donc pas à l’acte de la génération ; il préexistait déjà, à l’état dormant et n’attendant que d’être tiré de cette condition léthargique par l’impulsion fécondatrice. — Défendue par Leibnitz parmi les philosophes, par Haller parmi les physiologistes, cette doctrine subsista universellement acceptée jusqu’au moment où C.-F. Wolff, le premier fondateur de l’embryologie moderne, vint lui porter le coup mortel et révéler la véritable nature du développement organique. « Il prouva que le développement de chaque organisme s’effectue par une série de formations nouvelles, et que, ni dans l’œuf, ni dans les spermatozoaires, il n’existe la moindre trace des formes définitives de l’organisme Hœckel, Anthropogénie, p. 28.. »

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1° Le premier type, offert par les vertébrés, est le type à symétrie double. Baër employait pour en caractériser le développement la désignation d’evolutio bigemina. Plus tard, KöllikerEntwickelungsgeschichte der Cephalopoden (Zurich, 1844). acceptait le même type et la même désignation comme exprimant en réalité le procédé de développement de ces vertébrés.

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Le rôle actuel des organes n’est pas la cause qui a déterminé leur formation. M. Paul Janet P. Janet, Les causes finales, 1876. a rassemblé tous les arguments pour démontrer que les choses sont arrangées, harmonisées en vue d’une fin déterminée. Nous sommes d’accord avec lui, car sans cette harmonie la vie serait impossible ; mais ce n’est pas, pour le physiologiste, une raison de chercher l’explication de la morphologie dans des causes finales actuellement actives. Ici comme toujours, l’ordre des causes finales se confond avec l’ordre des causes initiales ou premières. — Prenons encore un exemple. Imaginons que l’on suive le développement d’un être donné, d’un lapin. On verra successivement se constituer les différents organes. L’œil avec sa structure si particulière est organisé précisément afin de permettre au lapin de recevoir l’impression de la lumière et, suivant un partisan des causes finales, c’est ce but qui déterminera sa formation et qui présidera à sa constitution successive.

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Mais l’homme de science envisage seulement les causes ou les conditions efficientes, et non, selon l’expression de M. Caro Caro, Journal des savants, 1877., leurs conditions intellectuelles. Il voit l’ordre, le rapport des phénomènes, leur harmonie, leur consensus ; il reconnaît leur enchaînement prédéterminé. C’est là un fait irrécusable. A la constatation de ce fait est borné le rôle de la science. M. Janet reconnaît lui-même à la conscience le droit de s’interdire toute autre recherche que celles qui ramènent des effets à leurs conditions ou causes prochaines. Sans doute ces causes physiques ou conditions ne suffisent pas à nous rendre compte des phénomènes, mais elles suffisent à nous en rendre maîtres.

./bernard/bernard_lecons-phenomenes-vie-I.xml: FIG. 44. — Planaire unie. FIG. 45. — Anatomie de la planaire unie. a, bouche ; b, trompe ; c, orifice cardiaque ; d, estomac ; e, e, e, ramifications gastrovasculaires ; f, cerveau et nerfs ; g, g, testicules ; h, vésicule séminale confondue avec la verge ; i, canal de la verge ; k, k, ovicules ; l, poche copulatrice ; m, orifice des organes générateurs répartis dans toutes les lacunes du corps. (Edwards, Quatrefages et Blanchard, Recherches anatomiques et physiologiques faites pendant un voyage sur les côtes de la Sicile. - Paris, 1840.) ./bernard/bernard_lecons-phenomenes-vie-I.xml:

Il ne faut cependant jamais perdre de vue les cellules, qui sont les matériaux premiers de tout organisme ; leur vie, toujours identique au fond, résulte d’un conflit avec des conditions physico-chimiques dont l’expérimentateur est maître. C’est par là qu’il peut atteindre l’être total. Toute modification de l’organisme se résume toujours dans une action portée sur une cellule. C’est une loi qui a été formulée, pour la première fois, dans mes Leçons sur les substances toxiques Cl. Bernard, Leçons sur les effets des substances toxiques et médicamenteuses. Paris, 1857. : tous les phénomènes physiologiques, pathologiques ou toxiques ne sont au fond que des actions cellulaires générales ou spéciales.

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En est-il de la physiologie comme de ces autres sciences ? La science qui étudie les phénomènes de la vie peut-elle prétendre à les maîtriser ? Se propose-t-elle de subjuguer la nature vivante comme a été soumise la nature morte ? nous n’hésitons pas à répondre affirmativement Voy. mon Rapport sur la physiologie générale, 1867; et Les Problèmes de la Physiologie générale in La Science expérimentale. Paris, 1878..

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I. Dans l’admirable introduction qui ouvre son Histoire du règne animal, Cuvier, entraîné à parler de l’origine des êtres vivants, s’exprime ainsi : « La naissance des êtres organisés, dit-il, est le plus grand mystère de l’économie organique et de toute la nature. »

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Voici ce que dit M. BerthelotRevue archéologique de décembre 1877, p. 397. : « Les allégations relatives au blé de momie qui aurait germé et fructifié sont aujourd’hui reconnues erronées par les botanistes et les agriculteurs ; les personnes qui ont fait autrefois ces essais ont été dupes des Arabes et des guides. Mais aucun échantillon récolté dans des conditions authentiques n’a jamais germé. »

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Les expériences de M. BerthelotAnnales de chimie et de physique. tendent à établir que, dans des conditions comparables aux conditions atmosphériques habituelles, il peut y avoir fixation de l’azote de l’air sur des composés organiques ternaires, tels que la cellulose et l’amidon. L’électricité atmosphérique agissant par les différences de tension qui se manifestent à une petite distance du sol, pourrait faire pénétrer l’azote dans des principes végétaux hydrocarbonés. L’induction (mais non encore vérifiée) que permettraient ces recherches, c’est que l’influence des agents cosmiques serait capable de transformer en combinaisons azotées les substances ternaires. Un tel phénomène projetterait une vive lumière sur le problème des synthèses organiques.

./bernard/bernard_lecons-physio-experimentale-II.xml: ./bernard/bernard_lecons-physio-experimentale-II.xml: Leçons de physiologie expérimentale appliquée à la médecine (II) ./bernard/bernard_lecons-physio-experimentale-II.xml: Claude Bernard, Leçons de physiologie expérimentale appliquée à la médecine, faites au Collège de France, t. II, Cours du semestre d'été 1855, Paris, J.-B. Baillière et fils, 1855-1856. Source Gallica. ./bernard/bernard_lecons-physio-experimentale-II.xml:

Nous avons consacré le cours du dernier semestreLeçons de physiologie, etc. Paris, 1855, 1 vol. In-8. à vous exposer expérimentalement les divers phénomènes de la fonction glycogénique du foie, que l’investigation physiologique sur l’organisme vivant nous a fait découvrir.

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HIPPOCRATE parle dans quelques-uns de ses écrits des parotidesŒuvres complètes, trad. par E. Littré, t. VIII, p. 559, DES GLANDES. ; mais pour lui comme pour la plupart des anciens, ce mot signifie des tumeurs placées auprès et au devant des oreilles.

./bernard/bernard_lecons-physio-experimentale-II.xml:

GALIEN, dans son remarquable traité De usu partium, indique la position des conduits sous-maxillaires et sublinguauxŒuvres anatomiques, physiologiques et médicales, trad. par Ch. Daemberg..

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1542. ANDRÉ VÉSALE, le premier des anatomistes de son siècle, donna, dans son ouvrage De corporis humani fabrica, une bonne description de la parotide.

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1742. TH. BORDEU rangea les glandules molaires de Heister au nombre des glandules salivaires. Il nie que pendant la mastication la glande parotide soit pressée par le masséter. Il pensait que la thyroïde avait un de ses conduits qui se versent dans la trachée-artère. Dans ses Recherches anatomiques sur la position des glandes et leur action, il donne déjà quelques notions physiologiques sur les glandes, et enseigne que le pancréas doit être comprimé quand l’estomac est plein.

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En 1827, TIEDEMANN et GMELINRecherches expériment. sur la digestion. Paris, 1827, 2 vol. in-8. firent cette même distinction, en donnant le nom de salive pure à la salive parotidienne, et celui de salive impure à la salive mixte ou buccale.

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Plus récemment, en 1846, les expériences de MM. Magendie et RayerRecueil de mémoires sur l’hygiène et la médecine vétérinaires militaires. Paris, 1847, t. 1. ont appris que la salive buccale du cheval se différencie de la salive parotidienne du même animal par sa propriété de transformer l’amidon en glycose.

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Il vous paraîtra sans doute surprenant, Messieurs, qu’avant 1847, personne n’ait jamais songé à recueillir isolément et à l’état de pureté les liquides sécrétés par les glandes sous-maxillaire et sublinguale. Je crois en effet avoir le premier, à cette époque, obtenu les salives sous-maxillaire et sublinguale chez le chien, et avoir montré qu’elles différaient de la salive parotidienne du même animal par plusieurs caractères tirés de leurs propriétés physiques et chimiques. Après moi, ces expériences ont été répétées, avec des résultats analogues, par MM. Jacubowitsch, Bidder et SchmidtArchives générales de médecine., à Dorpat ; par M. ColinTraité de physiologie comparée des animaux domestiques. Paris, 1854-1856, 2 vol. in-8., en France, etc., tant sur le chien que sur d’autres animaux.

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M. G. ColinTraité de physiologie comparée des animaux domestiques. Paris, 1854. a fait des observations intéressantes sur des chevaux et sur des animaux qui mâchent alternativement d’un côté et de l’autre. Si l’on place des tubes de façon à recueillir la salive parotidienne des deux côtés, et qu’on donne à manger à l’animal, on voit que la salivation parotidienne est constamment plus forte du côté sur lequel se fait la mastication, pour y devenir plus faible lorsque l’inverse a lieu. Il semble donc y avoir un rapport constant entre la quantité de salive parotidienne sécrétée par une glande salivaire et l’effort exercé par les dents du côté correspondant.

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Lorsque j’obtins cette salive pour la première fois, en 1847Archives générales de médecine, 1847., je lui trouvai des caractères tout à fait différents de ceux de la salive parotidienne.

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Cheval. — Le procédé qu’ont employé MM. Magendie et RayerRecherches expérimentales sur la digestion du cheval. (Recueil des mémoires et observations sur l’hygiène et la médecine vétérinaires, t. III, p. 385.) pour obtenir la salive mixte du cheval, et que j’ai mis moi-même souvent en pratique, consiste à opérer la division de l’œsophage vers la partie inférieure du cou, puis à faire manger l’animal du son préalablement lavé à l’eau distillée bouillante et soigneusement desséché. On recueille à la plaie œsophagienne chacun des bols alimentaires qui se présentent successivement, et on les exprime dans un linge bien propre, pour en séparer le liquide dont ils se sont imprégnés en traversant la bouche, le pharynx et une partie de l’œsophage. Il faut observer toutefois que, par ce procédé, on obtient, outre la salive buccale, les mucosités nasale et pharyngienne.

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On a trouvé de la graisse dans la salive mixte, quoique en très petite quantité ; on peut la reconnaître au microscope sous forme de gouttelettes graisseuses, et la constater aussi par les agents chimiques. Pour les mettre en évidence, on n’a qu’à dessécher la salive et à traiter le résidu par l’éther, qui dissout seulement les matières graisseuses. Tiedemann et GmelinRecherches sur la digestion, t. I, p. 11. disent que la graisse qu’ils ont trouvée dans la salive contient le plus souvent du phosphore. En effet, après avoir traité la salive desséchée par l’alcool bouillant et fait redissoudre dans l’eau l’extrait alcoolique, il restait indissous des flocons d’un brun clair, ressemblant à du beurre. Ces flocons, qui brûlaient à l’air avec flamme en répandant l’odeur de graisse, laissaient un charbon difficile à incinérer, qui, traité par le nitrate de potasse, donnait du phosphate de potasse.

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Tiedemann et Gmelin ont admis la présence du sulfocyanure de potassium dans la salive mixte de l’homme d’après les réactions suivantesRecherches expérimentales sur la digestion. Paris, 1827, t. I, p. 10.. Ils ont pris une assez grande quantité de salive humaine qu’ils ont épuisée par l’alcool ; ils ont filtré, puis ils ont distillé l’alcool ; après quoi ils ont mêlé le résidu alcoolique avec de l’acide phosphorique et distillé de nouveau au bain-marie. Le liquide reçu possédait la propriété de rougir les sels ferriques. Pour s’assurer que c’était bien à du sulfocyanure qu’était due cette coloration, on a repris une autre portion du liquide traité par l’alcool et privé de cet alcool par la distillation. On y a ajouté du chlorate de potasse, du chlorure ferrique et de l’acide chlorhydrique ; puis, par l’addition de l’eau de baryte, il s’est précipité peu à peu du sulfate de baryte, d’où il faut admettre dans la salive la présence du soufre qui a formé le sulfate de baryte.

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SchultzDe alimentorum concoctione. Berlin, 1834, p. 61. nie que la coloration rouge que la salive prend par l’addition de quelques gouttes de perchlorure de fer soit une réaction suffisante pour caractériser le sulfocyanure, et il rappelle à ce sujet, d’après Berzelius, que l’acétate de soude peut donner avec les sels ferriques une coloration analogue. Cette négation du sulfocyanure de potassium émise sous la même forme par Strahl, n’est pas admissible, parce que le grand nombre des chimistes et des physiologistes qui ont recherché le sulfocyanure dans la salive, et en particulier Tiedemann et Gmelin, ont eu recours à d’autres caractères, ainsi que nous l’avons dit précédemment.

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En effet, LehmannLerhbuch der phys. Chemie, t. II. a examiné la salive d’un malade atteint de salivation mercurielle. Lorsque la membrane muqueuse buccale était gonflée et douloureuse, la salive contenait beaucoup d’épithélium et de mucus ; elle était trouble, gluante, floconneuse et fortement alcaline ; elle renfermait peu de ptyaline, mais, en revanche, beaucoup de sulfocyanure. Quand l’inflammation de la membrane muqueuse fut éteinte, le sulfocyanure disparut dans la salive, ainsi que son aspect trouble et son excès d’alcalinité. Dans ce cas, la présence du sulfocyanure dans la salive paraissait donc liée à un état pathologique.

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EberlePhysiologie der Verdauung. prétend que la formation du sulfocyanure dans la salive est liée comme la rage à un certain état du système nerveux ; et il a institué, d’après cette idée, le procédé qu’il conseille de suivre pour recueillir la salive. Pour obtenir la salive pure, Eberle dit qu’il faut la recueillir à jeun ; et voici comment il procède sur lui-même. À son lever, il tousse, crache et se rince la bouche pour bien nettoyer sa membrane muqueuse buccale, puis il va faire un tour de promenade pour se mettre de bonne humeur. Il rentre, s’assied, place une cuvette entre ses jambes, baisse la tête et laisse écouler de sa bouche ouverte la salive qui se sécrète en même temps qu’il pense à des choses agréables et particulièrement à des mets qu’il aime beaucoup. La salive ainsi obtenue est parfaitement normale, dit Eberle, et dépourvue de sulfocyanure. Mais si, au moment de la sécrétion salivaire, il pensait à des choses désagréables et particulièrement à ses ennemis, aussitôt la salive changeait de nature et se chargeait abondamment de sulfocyanure. Depuis Eberle, je ne sache pas qu’aucun physiologiste ait eu l’imagination assez forte pour obtenir un résultat pareil.

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Cl. GALIEN semble indiquer, dans le livre Ve De usu partiumŒuvres anatomiques, physiologiques et médicales de Galien, trad. par Ch. Daremberg. Paris, 1854, t. I, p. 335., le pancréas, mais d’une manière assez obscure.

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1659. SYLVIUS DE LE BOE donna une bonne figure du conduit pancréatique que de Graaf mit dans son ouvrage De succo pancreatico, etc. Il regardait la bile comme alcaline, le suc pancréatique comme acide, et croyait qu’au contact de ces deux liquides il se développait une fermentation avec effervescence.

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Sous le rapport physiologique, le même rapprochement a constamment été soutenu, et J.-B. SIEBOLDDiss. med. sistens historiam systematis salivaris physiologice et pathologice considérati. Ienae, 1797, in-4. a résumé toutes les connaissances aux points de vue anatomique, physiologique et pathologique, sur les glandes salivaires et sur le pancréas, qu’il considère aussi comme une dépendance de l’appareil salivaire.

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On disait encore que le suc pancréatique servait entretenir en bon état les orifices des vaisseaux chylifères, à exercer une action dissolvante sur les aliments, d’où la nécessité d’un grand pancréas chez les animaux qui boivent peu, la sécheresse des selles chez un individu dont le pancréas était comprimé par un squirrhe et chez les chiens auxquels Brunner avait extirpé le pancréas, etc. Haller, Elementa vhysioloqiœ, t. VI, p. 453.

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En 1824, l’Académie des sciences mit au concours la question suivante : Étudier les phénomènes physiologiques et chimiques de la digestion. À propos de ce concours parurent deux ouvrages, l’un de MM. Tiedemann et GmelinRecherches expérimentales, physiologiques et chimiques sur la digestion, considérée dans les quatre classes d’animaux vertébrés, Paris. 1827, 2 vol., l’autre de MM. Leuret et Lassaigne, dans lesquels on trouve les premières analyses chimiques correctes des liquides digestifs, au nombre desquels se trouve naturellement le suc pancréatique.

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Il existe déjà un certain nombre de cas dans la science qui sont propres à donner cette démonstration, et depuis l’apparition de mon premier Mémoire, l’attention a été attirée sur les symptômes des maladies du pancréas, et plusieurs travaux ont été publiés sur ce sujet. Je citerai ici une thèse d’un de mes amis et de mes élèves, M. le docteur Moyse. M. le docteur Eisenmann a également rassemblé et publié, dans les Annales de médecine de Prague, sept observations des maladies du pancréas, à la suite desquelles l’autopsie permit de constater une destruction plus ou moins complète de la glande. Dans toutes ces observations, la maladie était surtout caractérisée par un amaigrissement considérable. L’examen des selles montra dans les fèces une grande quantité de matières grasses de l’alimentation.

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Elle mesurait 4 pouces sur 4, ses parois avaient de 1 à 3 lignes d’épaisseur, étaient membraneuses, charnues, rougeâtres ; on n’y trouvait plus aucune trace du tissu normal du pancréas, cependant elle était évidemment formée par cet organe. Elle contenait de très petits calculs, semblables à ceux que l’on rencontre ordinairement dans les ramifications du pancréas, et deux de ces petits calculs de 3 à 4 lignes de diamètre, rugueux à la surface, oblitéraient complètement l’ouverture du canal pancréatique dans le duodénum. Ils étaient composés de carbonate de chaux. Le reste du pancréas, c’est-à-dire l’extrémité gauche de l’organe, avait 2 pouces de long, était rétracté, très dur ; le canal pancréatique de cette partie de la glande s’ouvrait dans la cavité du kyste Bright, Cases and observations connected with disease of the pancreas and duodenum..

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Les reins paraissaient sains à l’extérieur ; mais la substance tubuleuse était hypertrophiée, et dans quelques-uns des tubes s’était déposée de la fibrine ou une matière calculeuseLondon medic. chirurg. Trans., t. XVIII..

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Le premier travail qui parut fut celui de Frerichs Art. DIGESTION dans Wagner, Handwoerterbuch der Physiologie, Biaunschweig, 1849.. Il répéta nos expériences sur des chats et des chiens. Il fut d’accord avec nous sur beaucoup de points ; il trouva, par exemple, comme nous l’avions montré, que la sécrétion du suc pancréatique n’a lieu qu’au moment de la digestion, et qu’à ce moment le pancréas est turgide, rempli de sang, tandis que pendant l’abstinence le tissu glandulaire est pâle et exsangue. Le même auteur vit, comme nous, que le suc pancréatique est coagulable, et émulsionne parfaitement la graisse qu’il acidifie. Seulement il croit que, relativement à l’émulsion de la graisse, d’autres fluides versés dans le canal digestif, tels que la salive et le liquide intestinal, peuvent y concourir. Quant à l’opinion que la salive peut agir ainsi, l’auteur n’en donne aucune preuve, et vous savez que l’on peut obtenir une division mécanique en agitant de la graisse avec de la salive ; mais on a une émulsion qui n’est aucunement persistante, surtout dans un milieu acide, comme cela a lieu dans l’intestin grêle du chien. Relativement à la propriété qu’il attribue au suc intestinal d’émulsionner la graisse, il a fait quelques expériences que nous devons examiner et qui sont les suivantes.

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J’ai appris à cette époque, par l’intermédiaire du docteur Edwards, de Saint-Louis, à qui écrivit le docteur Beaumont, que ce Canadien était aujourd’hui retourné à sa profession primitive (il chasse les animaux pour la pelleterie) et qu’il était en bonne santé, portant toujours la fistule dont il maintient l’orifice bouché à l’aide d’une espèce de ceintureExperiments and observations of the gastric juice and the physiology of digestion, Pittsburgh, 1833..

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D’après Tiedemann et GmelinRecherches expérimentales, physiologiques et chimiques sur la digestion traduites de l’allemand, par A.-J.-L. Jourdan, Paris, 1827, p. 166 et 167., le suc gastrique contient des acides libres qui seraient :

./bernard/bernard_lecons-physio-experimentale.xml: ./bernard/bernard_lecons-physio-experimentale.xml: Leçons de physiologie expérimentale appliquée à la médecine (I) ./bernard/bernard_lecons-physio-experimentale.xml: Claude Bernard, Leçons de physiologie expérimentale appliquée à la médecine, faites au Collège de France, t. I, Cours du semestre d'hiver 1854-1855, Paris, J.-B. Baillière et fils, 1855-1856. Source Gallica. ./bernard/bernard_lecons-physio-experimentale.xml:

L’illustre professeur qui occupe cette chaire, M. Magendie, que j’ai l’honneur de suppléer en ce moment, a plusieurs fois fixé devant vousLeçons sur les phénomènes physiques de la vie. Paris, 1842, 4 vol., in-8. la nature de l’enseignement que vous venez chercher ici. Permettez-moi de revenir en quelques mots sur ce sujet, afin que nous puissions mieux comprendre, et atteindre d’une manière plus sûre le but que nous poursuivrons dans le cours de ces leçons.

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S’il nous a été donné de faire en physiologie quelques-unes de ces découvertes imprévues, nous croyons le devoir à ce que nous nous sommes toujours placé dans cette disposition d’esprit qui n’accorde aux théories physiologiques qu’une valeur essentiellement relative et entièrement subjective, tout en appréciant leur importance pour diriger les investigations et solliciter l’expérimentateur à voir des phénomènes qu’il n’aurait pas vus sans cela, quoique ceux-ci fussent d’ailleurs d’une évidence extrême. Tout le monde s’étonne alors de les avoir, pendant si longtemps, laissés passer inaperçus, ce qui justifie le mot d’un illustre physicien de nos jours M. Biot, Journal des savants., que « rien n’est plus clair que ce qu’on a trouvé hier, et rien n’est plus difficile à voir que ce qu’on trouvera demain. »

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Toutefois, en 1838, M. Bouchardat admettait que le sucre se formait anormalement par la digestion des fécules dans l’estomac sous l’influence d’une diastase spéciale aux diabétiques, pensant qu’à l’état physiologique cette matière devait être changée en acide lactique. Plus tard, le même auteur admit que la formation du sucre était un résultat normal de la digestion des fécules, mais que chez les diabétiques seulement cette substance était surtout absorbée dans l’estomac, et s’en allait par les vasa breviora en suivant un système de circulation assez peu connu. Mais nous devons ajouter que M. Bouchardat lui-même, dans son dernier travail publié en 1852Mémoires de l’Académie de médecine. Paris, 1851, t. XVI, p. 69 et 212., a avoué qu’il ne tenait en aucune façon à ses théories, et qu’il attachait uniquement de l’importance à son mode de traitement, qui consiste, comme moyen principal, à supprimer dans l’alimentation des malades toute espèce de matière féculente et sucrée.

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M. Mialhe, en 1844Comptes rendus de l’Acad. des sciences, t. XVIII, p. 707., plaça le siège du diabète dans le sang, en même temps qu’il émit une explication fondée sur un fait chimique vulgaire. Nous verrons en effet bientôt que le sucre de diabète peut se détruire en présence d’un alcali. Dès lors, dit M. Mialhe, si le sucre introduit normalement dans l’organisme par l’acte de la digestion du sucre ou des féculents ne trouve pas dans le sang l’alcalinité convenable pour le brûler au contact de l’air, il s’acccumulera dans le sang et sera éliminé par les reins. D’où l’indication thérapeutique, pour cet auteur, de donner des alcalis aux malades.

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Je mets dans un autre tube un peu d’une dissolution de sucre de fécule, j’y ajoute la même solution de potasse caustique, et je fais bouillir ; vous voyez la liqueur se colorer en jaune, et prendre successivement une teinte brune de plus en plus foncée. Cette réaction fut indiquée en 1842Bulletin de la Société d’encouragement, Paris, 1842, p. 207. par M. Chevalier, qui s’en servit pour reconnaître la richesse des cassonades et la falsification du sucre de canne par le sucre de fécule.

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La présence du sucre dans le foie, à l’exclusion des autres organes du corps, ainsi que nous venons de vous le démontrer chez le bœuf, est un fait général dans la série animale, que nous avons constaté depuis l’homme jusqu’aux invertébrés. Nous allons vous rapporter quelques-uns des résultats que nous avons obtenus à ce sujet, vous renvoyant pour le détail des expériences au Mémoire que nous avons publiéNouvelle fonction du foie considérée comme organe producteur de matière sucrée chez l’homme et chez les animaux. Paris, 1853..

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On a encore très peu de données sur l’influence que les altérations de la cellule hépatique peuvent avoir sur la production du sucre. Je n’ai, jusqu’à présent, pu suivre la production du sucre que dans quelques-unes des altérations du foie, et en particulier dans la maladie à laquelle on donne le nom de foie gras Voyez le mémoire de M. Lereboullet sur le Foie gras. (Mémoires de l’Académie de médecine. Paris, 1853, t. XVII, p. 477). , et que l’on peut produire artificiellement sur des oies et des canards en les soumettant à une certaine nourriture.

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Ceci, comme vous le voyez, touche de très près à la question du diabète. Depuis Rollo, tous les médecins ont l’esprit fixé sur l’alimentation qui convient dans cette maladie. M. BouchardatMémoires de l’Académie de médecine, Paris, 1852, t. XVI, p.69. proscrit l’usage des féculents et des matières sucrées. Des faits dont j’ai été témoin dans la pratique de M. Rayer prouvent évidemment l’utilité d’une alimentation azotée.

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Toutes ces circonstances, en apparence accessoires, sont donc très importantes à considérer, quand on veut faire des expériences précises. En 1853, M. le docteur J. de Becker a publié, dans le Ve volume du Journal de zoologie scientifique de Siebold et Kölliker, un grand nombre d’expériences relatives à l’absorption du sucre dans l’intestin. Ces expériences ont été faites avec un très grand soin, les quantités de sucre dosées très exactement, et l’on a dressé des tables statistiques avec une attention toute particulière. Néanmoins l’auteur a obtenu des résultats variables, quoiqu’il eût fait tous ses efforts pour se mettre dans des conditions identiques ; seulement il a pris une précision en dehors des conditions physiologiques de l’organisme. Car, en recherchant ces conditions, les variations des résultats obtenus s’expliquent très simplement : c’est ainsi, par exemple, qu’à la page 133, deux lapins ont reçu dans l’estomac, la même quantité d’une solution concentrée et dosée de sucre, et cependant on n’a trouvé le sucre dans les urines que chez un seul animal.

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Dans la séance de l’Académie des sciences, du 29 janvier dernier, on a lu le résumé d’un Mémoire, qui a été reproduit depuis dans la Gazette hebdomadaire du 2 février, que nous avons sous les yeux et dans lequel on revient encore sur cette idée : Que le sucre qu’on rencontre dans l’organisme provient exclusivement des végétaux.

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Vous savez qu’il existe dans la cavité du crâne et de la moelle épinière, dans l’espace sous-arachnoïdien, un liquide qui entoure les centres nerveux, et dont M. Magendie a fait connaître l’histoire anatomique et physiologiqueRecherches physiologiques et cliniques sur le liquide céphalo-rachidien ou cérébro-spinal. Paris, 1842, in-40, et atlas. Ce liquide, qui n’est pas une sérosité, comme je vous le démontrerai tout à l’heure, est constamment sucré, soit pendant la digestion, soit dans l’intervalle de deux repas, soit même au bout de plusieurs jours d’abstinence. Ce sucre du fluide céphalo-rachidien vient du foie, et toutes les causes qui augmentent ou diminuent la sécrétion glycogénique de cet organe, augmentent ou diminuent dans le même rapport la quantité de sucre contenue normalement dans ce liquide. La section des pneumo-gastriques le fait disparaître là comme partout ailleurs, tandis que la piqûre telle que nous l’avons pratiquée devant vous dans la dernière séance en exagère la quantité.

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Cependant il y a un point de ce système où l’on peut constater la présence de la matière sucrée, qui n’y existe nulle part ailleurs, et il faut être averti de ce fait qui pourrait induire en erreur si l’on n’en était prévenu. Quand on prend le chyle dans le canal thoracique qui reçoit la lymphe de toutes les parties du corps, et au moment où il débouche dans la sous-clavière, on le trouve sucré. Ce fait, qui avait été vu par Tiedemann et GmelinRecherches expérimentales physiologiques et chimiques sur la digestion. Paris, 1827., avait été mal interprété ; on en avait conclu, contrairement à ce que nous venons de vous dire, que le sucre était absorbé dans l’intestin. Mais on eût dû remarquer que l’on trouvait encore du sucre dans le canal thoracique, même chez des animaux carnivores qui n’en prennent pas la moindre trace avec leurs aliments. C’est qu’en effet le sucre vient ici de l’organe où il se forme. Vous savez, en effet, que le foie contient des vaisseaux lymphatiques énormes, et qu’il n’y a pas un organe de l’économie qui en soit plus richement pourvu. La lymphe qui circule dans ces vaisseaux est très sucrée, et c’est elle qui, en venant déboucher dans le canal thoracique, donne à tout le liquide qui y circule, à partir du point d’abouchement des lymphatiques du foie, les réactions sucrées.

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C’est encore avec cette même hypothèse que M. Reynoso avait voulu expliquer le diabète provenant de la piqûre de la moelle allongée, en disant qu’il y avait une gêne de la respiration produite par suite de la lésion de ce point de la moelle allongée qui préside à la respiration, et auquel M. Flourens a donné le nom de nœud vitalRecherches expérimentales sur les propriétés et les fonctions du système nerveux. Paris, 1843.. La lésion de cette partie des centres nerveux réagit en effet sur les phénomènes de la respiration, et même les arrête complètement, comme vous nous l’avez vu pratiquer plus d’une fois quand nous tuons instantanément un animal par la section du bulbe.

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I1 peut se faire que dans un certain nombre de circonstances qui sont encore à déterminer, car il y a dissidence entre les observateurs à ce sujet, le sucre se manifeste dans les urines d’une manière passagère. Mais, dans tous ces cas, la matière sucrée est en très faible quantité, et nous pensons qu’on ne peut pas les ranger sous la catégorie de diabète dans lequel, non seulement le sucre est beaucoup plus abondant, mais se présente accompagné d’autres phénomènes. Il y a ici à faire pour le diabète la distinction que M. Rayer a établie depuis longtemps pour la maladie de BrightTraité des maladies des reins et des altérations de la sécrétion urinaire., à savoir, que l’albumine qui caractérise spécialement les urines dans cette affection se rencontre dans beaucoup d’autres cas qu’on ne saurait considérer comme des cas d’albuminurie.

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Analyses comparées du sang de la veine porte et du sang des veines hépatiques, etc., pour servir à l’histoire de la production du sucre dans le foie, par M. C. G. LEHMANN, professeur de chimie physiologique à l’université de Leipzig.

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Je ne m’étendrai pas sur les procédés d’analyse que j’ai suivis ; ils se trouvent décrits dans mon Traité de chimie physiologiqueLehrbuch der physiologischen Chemie. Leipzig, 1852, 3 vol.. Je négligerai également certains détails sur la composition des sangs de la veine porte et des veines hépatiques, qui sont consignés d’ailleurs dans un premier mémoire que j’ai déjà publié sur ce sujetEinige vergleichende Analysen des Blutes der Pfortader und der Lebervenen. (Bnertchl. û. d. Verhand. der Konigl. Sàch. Gesellsch. der Wissenichaften zu Leipzig, 1850.). Je n’insisterai ici que sur les points qui peuvent servir à éclairer la formation du sucre dans le foie.

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Cette diffusion du sucre dans tout l’organisme explique donc comment cette matière peut se rencontrer dans le sang de toutes les parties du corps. En 1816Comptes rendus de l’Académie des sciences, t. XXIII, 27 juillet 1836., M. Magendie a lu à cette Académie, sur la présence normale du sucre dans le sang, un Mémoire dans lequel il indique déjà que c’est surtout au moment de la digestion que l’on trouve la matière sucrée en plus grande quantité dans le sang. Ce fait était donc connu et admis par les physiologistes depuis longtemps, bien qu’on ne connût pas la formation physiologique de cette matière dans le foie ainsi que je l’ai établi.

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C’est ainsi que M. SchmidtCharakteristik der epidemischen Cholera, etc., von Carl Schmidt, p. 163. Leipzig und Mitau, 1850, en 1850, se fondant sur ce qu’il avait trouvé du sucre en quantité variable, mais toujours très faible, tantôt dans le sang des saignées pratiquées sur l’homme (traces de sucre non dosées), tantôt dans le sang des animaux de boucherie (0, 00195 gr. à 0, 0074 gr. pour 1000 dans le sang de bœuf, etc.), arrive à comparer la diffusion du sucre dans le sang avec la diffusion de l’urée, et poussant sa comparaison jusqu’au bout, cet auteur admet purement par hypothèse que la formation du sucre et celle de l’urée ne sont localisées dans aucun organe, mais que ces substances se forment partout dans l’organisme, l’urée aux dépens des matières azotées, et le sucre aux dépens des matières grasses.

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Voici, du reste, comment l’auteur s’exprime dans son Mémoire, qui, tel qu’il a été lu, se trouve reproduit dans la Gazette médicale du 31 mars, p. 202 :

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Recherches sur la fonction glycogénique du foie, par M. LECONTE.

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Sur la sécrétion du sucre et de la bile dans le foie, par M. MOLESCHOTT.

./bigot/bigot_esthetique-naturaliste.xml: ./bigot/bigot_esthetique-naturaliste.xml: L’esthétique naturaliste ./bigot/bigot_esthetique-naturaliste.xml: Charles Bigot, « L’esthétique naturaliste », Revue des deux mondes, 3e période, tome XXXV, 15 septembre 1879, p. 415-432. ./bouchaud/bouchaud_considerations-ecoles-poetiques.xml: ./bouchaud/bouchaud_considerations-ecoles-poetiques.xml: Considérations sur quelques écoles poétiques contemporaines ./bouchaud/bouchaud_considerations-ecoles-poetiques.xml: Pierre de Bouchaud, Considérations sur quelques écoles poétiques contemporaines et sur les tempéraments à apporter à certaines règles de la prosodie française, Paris, E. Bouillon, 1903, 31 p. Source : Internet Archive. ./bougle/bougle_idees_egalitaires.xml: ./bougle/bougle_idees_egalitaires.xml: Les Idées égalitaires : étude sociologique ./bougle/bougle_idees_egalitaires.xml: Célestin Bouglé, Les Idées égalitaires : étude sociologique, 2e éd., Paris, Félix Alcan, 1908. ./bougle/bougle_idees_egalitaires.xml:

Si la sociologie lato sensu, rejoignant la philosophie de l’histoire, ne peut être qu’une synthèse des sciences sociales particulières, il est permis de concevoir, en attendant l’heure de sa construction, une sociologie, stricto sensu qui serait elle-même une science sociale particulière — la science des formes des sociétés, de leurs causes et de leurs conséquences

Il nous semble inutile de marquer encore une fois, en revenant sur les principes et les méthodes, la place de cette conception de la sociologie parmi celles qui ont jusqu’ici prévalu, Les classifications des différents efforts par lesquels on a tenté de constituer la sociologie abondent aujourd’hui : v. par exemple, Barth, Philosophie der Geschichte als Sociologie, I, Leipzig, 1897, et Stein, Die Sociale Frage im Lichte der Philosophie, Stuttgart, 1897. Nous avons nous-même indiqué, dans un livre sur les Sciences sociales en Allemagne, 1896, les diverses façons dont on peut comprendre le rapport de la sociologie à la pratique, à l’histoire, à la psychologie.

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Quelles influences multiples ont guidé notre choix parmi ces conceptions, il nous est difficile de le discerner nous-même. Nous pouvons toutefois nommer avec certitude — en leur adressant ici le témoignage de noire reconnaissance — les deux auteurs dont nous nous sommes le plus immédiatement inspiré ; M. Simmel et M. Durkheim. Encore que nous n’acceptions pas leurs indications sur tous les points, et qu’en particulier certaines divergences (mais d’expression peut-être plus encore que de pensée ?) nous séparent de M. Durkheim, il y a, entre les principes généraux de ces deux sociologues et les nôtres, une évidente parenté. C’est ce dont on pourrait se rendre compte en rapprochant du programme de L. Simmel (le Problème de la Sociologie, dans la Revue de Métaphysique et de Morale du 15 septembre 1894), et de celui de M. Durkheim (les Règles de la Méthode sociologique, 1895), nos articles sur la définition de la sociologie (dans la Revue de Métaphysique et de Morale du 15 mai 1896, et dans la Revue de Paris du 1er août 1897).

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On verra, d’ailleurs, par les notes des chapitres qui vont suivre, que nous avons fréquemment utilisé, pour la solution du problème que nous venons de poser, les idées et les faits rassemblés dans la Sociale Differenzierung dans la Division du travail social.

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Qu’on suive en effet la direction idéaliste ou la direction naturaliste de la morale, — celle des doctrines de la dignité ou celle des doctrines de l’utilité, celle de Rousseau et de Kant ou celle de Bentham et de Stuart Mill, — on verra que ces routes opposées conduisent toutes deux à l’égalitarisme. Pour les kantiens, il est trop évident que, définissant la moralité par la bonne volonté, et dotant toutes les personnes humaines de volontés également libres, ils décrètent immédiatement, en même temps que l’égalité des devoirs, l’égalité des droits. Mais croit-on que les utilitaires la nient ? Sumner Maine en fait justement la remarqueHistoire des Institutions primitives, p. 489. ; leur idéal, « le bonheur général, c’est-à-dire le plus grand bonheur du plus grand, nombre » n’est recevable que s’ils prêtent à tous les individus un droit égal à la jouissance. Pour qu’une société vise à s’organiser suivant les principes utilitaires, il faut qu’elle ait d’abord accepté les principes égalitaires. Chacun, suivant la formule de Bentham, « doit y compter pour un et n’y compter que pour un » — Ainsi la diversité des systèmes de morale modernes n’exclut pas la possibilité d’un accord, à un certain « moment », sur les prescriptions de l’égalité.

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De même, la diversité des politiques préconisées n’empêche pas les libéraux et leurs adversaires, d’invoquer, les uns comme les autres, ces mêmes prescriptions. Ouvrons, après une histoire socialiste, une histoire individualiste de la notion de d’État au XIXe siècleH. Michel, L’Idée de l’État, 1896 ; C. Andler, Les Origines du Socialisme d’État en Allemagne, F. Alcan, 1897. : l’une comme l’autre nous laissent dans l’esprit l’idée que les individus ont les mêmes droits « non seulement à l’existence, mais encore à la culture », et qu’en face d’eux l’État n’a plus « que des devoirs », comme l’administration des intérêts collectifs et la garantie des droits individuels. Ceux-là mêmes qui ne s’accordent nullement sur les modes de l’intervention de l’État, semblent plus près de s’entendre sur sa raison d’être : les questions qui divisent sont des questions de « moyens » plutôt que des questions de « fins »Suivant M. Andler comme suivant M. Michel, la position de l’idéal est à distinguer de la recherche scientifique des moyens propres à le réaliser.. Ainsi « pourvu que l’on veuille bien distinguer entre l’individualisme-fin et l’individualisme-moyen » on s’aperçoit que les deux extrêmes de la politique se touchent en plus d’un point : le socialisme et l’individualisme discutent sur les pratiques propres à réaliser les principes égalitaires moins que sur ces principes eux-mêmesCf. ce que dit M. Jaurès dans un article de la Revue de Paris (1er Décembre 1898, p. 499) : « Le socialisme est l’individualisme logique et complet. Il continue, en l’agrandissant, l’individualisme révolutionnaire. »M. Espinas avait déjà fourni des faits nombreux à l’appui de cette thèse, dans son livre sur La Philosophie sociale au xviii<hi rend="sup">e</hi> siècle et la Révolution (F. Alcan).. — Tant il est vrai que sous les couleurs diverses des politiques et des morales, un même fond d’idées sociales transparaît.

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À quel résultat nous conduit en effet l’histoire des partis et des formes politiques au XIXe siècle dans les différents pays d’Europe ? — Des deux partis extrêmes, l’absolutiste et le démocrate, qu’elle distingue au lendemain de la Révolution, — l’un voulant une société fondée sur l’inégalité héréditaire et un gouvernement fondé sur la souveraineté absolue du prince, l’autre réclamant l’égalité sociale et la souveraineté du peuple, — c’est le démocrate qui l’a emportéV. Seignobos, Histoire politique de l’Europe contemporaine, 1897, Conclusion.. Sumner Maine est obligé de le reconnaître : la théorie de la souveraineté nationale, substituant à la doctrine de l’État-maître la doctrine de l’État-serviteur, est pleinement acceptée en France, en Italie, en Espagne, en Portugal, en Hollande, en Belgique, en Grèce, en Suède, en Norvège ; et si ni l’une ni l’autre ne la professent expressément l’Allemagne la respecte, l’Angleterre la pratiqueS. Maine, Essais sur le gouvernement populaire, p. 21.. Le régime absolutiste, confiné dans les empires de l’Est, en Russie ou en Turquie, n’est plus, nous dit M. SeignobosOp. cit., p. 802., qu’une survivance. Le régime libéral devient le gouvernement normal de l’Europe.

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Et sans doute il est, suivant les États, inégalement réalisé. Tous n’admettent pas encore, par exemple, le suffrage. Universel ; plusieurs s’en tiennent au suffrage restreint ou au suffrage gradué, ou au vote plural. Mais tous du moins, les uns plus tôt, les autres plus tard, sont obligés de s’ouvrir à l’idée de l’égalité politique. « Dans l’État moderne, dit M. BenoîtRevue des Deux-Mondes, 1895, IV, p. 7-8., qu’il soit empire, royaume, ou république, personne n’est plus en dehors ni au-dessus de la loi. Le législateur lui-même est dans la loi et sous la loi. Le pouvoir législatif ne réside plus, ainsi qu’il résidait jadis, dans la personne d’un chef plus ou moins assisté de quelques conseillers ; il réside ou il est censé résider dans le peuple. » La pyramide est décidément retournée.

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Pour l’égalité civile et juridique, il est trop clair qu’en la réclamant on ne nie nullement les différences individuelles : on veut au contraire qu’il soit tenu compte, et tenu compte seulement, des mérites ou démérites personnels. Déclarer tous les citoyens égaux devant la loi, ce n’est pas demander qu’elle assure à leurs actions, si différentes qu’elles soient, les mêmes sanctions, mais au contraire qu’elle proportionne, à l’inégalité des fautes commises ou des services rendus, les sanctions dont elle dispose. De même, lorsqu’on décrète que tous les citoyens seront « également admissibles à toutes dignités places et emplois publics », on efface, — pour reprendre la formule de la Déclaration des Droits, — toute distinction autre que « celle de leurs vertus et de leurs talents » ; mais c’est précisément à seule fin de mettre cette distinction en relief qu’on veut effacer toutes les autres. Le régime démocratique du concours, proclamant l’égalité des droits des concurrents, a justement pour but de mesurer les différences de leurs facultés.

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Reste l’égalitarisme politique, qui semble en effet, au premier abord, difficilement conciliable avec l’idée de la diversité des hommes. Des citoyens qui se décrètent tous électeurs et éligibles ne se décernent-ils pas, du même coup, les mêmes aptitudes. Et leur respect des décisions de la majorité ne s’explique-t-il pas parce que, comme le dit TocquevilleDe la Démocratie en Amérique, III, p. 18., il leur paraît invraisemblable qu’ayant tous des lumières pareilles, la vérité ne se rencontre pas du côté du plus grand nombre ? — On peut toutefois, sans croire à l’identité des lumières, exiger l’égalité des droits politiques : cette exigence se justifie de plus d’une façon. N’est-ce pas un fait d’expérience que si l’on confie à une seule classe de citoyens l’exécution comme la confection des lois par lesquelles doivent être maintenues ou obtenues l’égalité civile, juridique, économique, ces égalités mêmes se trouvent fatalement menacées ? Par où s’expliquerait la nécessité de faire également participer les individus différents à la surveillance d’un système d’institutions, qui a pour fin la juste appréciation des différences individuelles. L’égalité politique serait ainsi conçue comme une sorte de garantie générale de toutes les autres : par celle-là comme par celles-ci une même idée se manifesterait, qui se trouve conforme à notre définition : ce que paraissent vouloir les sociétés modernes, occidenta1es, c’est qu’on tienne compte des différences des hommes en même temps que, de leurs ressemblances, et que par suite on proportionne, aux valeurs de leurs actions personnelles, les sanctions qu’on leur distribue.

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L’existence de « classes » sociales, que d’aucuns vantent comme d’admirables instruments de sélection naturelle, qui, par les barrières qu’ils dressent entre les groupements, et les privilèges qu’ils assurent à certains d’entre eux, veillent à la conservation des supérioritésV. Ammon, Die Gesellschaftsordnung und ihre natürlichen Grundlagen, 2e éd., 1896., n’inflige-t-elle pas un incessant démenti à notre théorie ? L’idée de l’égalité, nous l’avons remarqué, répugne à l’idée de la classe.

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Mais d’abord ces distinctions de « mondes » perdent chaque jour de leur, rigidité : ce ne sont plus, des, castes, où l’on entre que par droit de naissance, mais des cercles, qui par l’admission chaque jour plus tolérante d’éléments hétérogènes, s’élargissent incessamment. De plus, entre ces cercles mêmes, les distances sont de moins en moins marquées ; si délicat qu’il soit de mesurer ces nuances, on peut affirmer que les égards, entre classes supérieure et inférieure d’unilatéraux qu’ils étaient se font de plus en plus réciproquesV. Spencer, Principes de sociologie, vol. III, 4e part., chap. XII. Cf. Tarde, Les Lois de l’Imitation, p. 402-412 (F. Alcan).. Et enfin, dans des sociétés comme les nôtres, où les règles essentielles de l’activité, générale, ne manquent plus d’être dûment formulées, où la puissance de l’État se met immédiatement au service des habitudes collectives vraiment indispensables au bien de l’ensemble, la portion de la vie sociale que les lois abandonnent en quelque sorte aux mœurs proprement dites perd chaque jour de son importance. Si donc il est vrai que les mœurs maintiennent contre les lois, sur plus d’un point, des distinctions anti-égalitaires, on peut convenir avec Cournot que ce sont là, dans le « pêle-mêle démocratique », des « sénilités inoffensives ».

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Toutefois demandons-nous s’il n’y a pas, entre ces deux idées, une parenté nécessaire. La première, seule s’exprime directement par les institutions, soit : mais ne suppose-t-elle pas logiquement la seconde ? Ce n’est pas par accident que la Déclaration des Droits de l’Homme précède la Déclaration des Droits du Citoyen. L’idée que les Français invoquent pour exiger telle réforme égalitaire n’est pas l’idée que seuls au monde les Français sont égaux entre eux, tandis que les Américains ou les Allemands seraient inégaux, c’est l’idée plus générale qu’un homme vaut un homme. Et qu’on ne croie pas que seul le « rationalisme français » était capable de remonter à ces notions universelles, M. Janet a justement remarquéDans l’Introduction de la 3e édition de son Histoire de la science politique. que la Déclaration d’indépendance des Américains et surtout les Déclarations des Droits de leurs États contenaient de nombreuses maximes de Droit naturel. Toute réforme nationale délibérée est la mise en œuvre d’un syllogisme pratique, dont la majeure, exprimée ou sous-entendue, contient des propositions qui touchent à l’humanitéCf. M. Boutmy, Études de Droit constitutionnel, 2e éd., p. 284..

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Et sans doute ces tendances humanitaires, comme les tendances individualistes, sont encore loin de passer toujours et partout à l’acte. Il n’est que trop aisé de mesurer l’abîme qui sépare la réalité de l’idéal démocratique. Il n’en reste pas moins que si l’on compare, pour juger du chemin parcouru, l’état actuel de nos institutions, non pas à leur état rêvé, mais à leur état passé, le sens de leur marche est indubitable : l’idée de l’égalité et la mesure de leur progrès comme de leurs retards. Pierre Leroux a bien montré comment, au milieu même des inégalités pratiques qu’il dénonce, les principes égalitaires se manifestentV. Pierre Leroux, De l’Égalité, 1848, 1re partie..

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Ne nous attardons pas à réfuter une supposition qui nie l’évidence. Si le droit moderne est avide d’égalité, le caractère de l’ancien droit est qu’il « vit de distinctions »Pollock, Introduction à l’étude de la Science politique, p. 321.. L’ancien régime était assis sur ces « lois particulières » qu’ébranle le nouveau. Nous avons nous-mêmes rappelé, en cherchant l’esprit des institutions démocratiques, qu’elles sont des conquêtes toutes fraîches, et que, sur bien des points, il est loin d’avoir gagné tout le terrain auquel il prétend. Il suffit de rapprocher un instant l’ordre social moderne du féodal, par exemple, pour faire jaillir cette vérité, que le succès de l’égalitarisme est chose nouvelle sous le soleil.

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Rien n’y serait plus vieux au contraire, suivant certaines théories : l’idée de l’égalité ne serait sans doute pas universelle, mais elle serait primitive. L’anthropologie, apportant — une confirmation inattendue des visions de Rousseau, nous prouverait « scientifiquement » qu’il suffit de remonter aux origines des sociétés humaines pour reconnaître, dans toute sa pureté, l’égalitarisme. Sautons par-dessus les monarchies, grandes et petites, qui ont étouffé de plus en plus la liberté primitive et brisé le ressort de la dignitéV. Letourneau, L’Évolution politique chez les diverses races humaines, p. 66, 71, 249. : nous nous retrouvons, chez les Fuégiens ou les Iroquois, face à face avec le sentiment de l’indépendance individuelle et de l’égalité sociale. Dès lors le républicanisme de nos âges n’est plus qu’un « républicanisme de retour ». L’histoire est un serpent qui se mord la queue. L’égalité est au départ comme à l’arrivée. — Thèse qui ruinerait la nôtre par avance : comment chercher encore un rapport entre les formes sociales et l’égalitarisme s’il est préalablement démontré que les sociétés les plus différentes de toutes — comme ces hordes primitives et nos États modernes — sont précisément, les unes comme les autres, égalitaires ?

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On commence heureusement à se mettre en garde contre ces façons de faire parler les faits. On s’aperçoit qu’aucune prétendue « loi d’évolution » ne force les sociétés à repasser sur leurs anciennes empreintes V. Tarde, L’opposition universelle, chap. VII. (F. Alcan)., et que, suivant toutes les « lois de causation », il faut au contraire, pour qu’un phénomène social ressuscite, que le mouvement de l’histoire ait préalablement ramené la combinaison de conditions propre à le susciter. Quant aux faits qu’on allègue, et qui se manifesteraient identiques dans les milieux précisément les plus différents, il suffit de les examiner un à un pour reconnaître que cette identité n’est que superficielle, ou même apparente : au fond, rien n’est plus différent du troc primitif que le clearing-house des banques d’Angleterre, du communisme archaïque, que le collectivisme à la moderneV. Demoor, Massart et Vandervelde, L’Évolution régressive, livre II, 2e partie (F. Alcan).. D’un autre côté, les ethnologistes eux-mêmes dénoncent enfin ce procédé qui consiste à mettre à profit l’obscurité dont les institutions des sociétés primitives restent fatalement entourées pour leur faire prouver ce que l’on veut. « Chez ces peuplades errantes et inorganisées, nous dit PostEthnologische Jurisprudenz, I, p. 467. (les Fuégiens ou les Veddahs, par exemple), un savant préoccupé d’une théorie pourra découvrir aussi bien la promiscuité que la monogamie, la propriété privée, que la propriété collective » — ajoutons l’inégalité que l’égalité. — « En réalité, on n’y trouve rien du tout de cela, mais l’absence même de toute organisation rend possible une infinité de combinaisons qui n’arrivent même pas toujours à se consolider en formes sociales, et auxquelles, en tout cas, il faut se garder d’appliquer nos concepts modernes. Il est hors de doute que la coexistence d’un certain homme avec une certaine femme chez ces peuples primitifs n’a rien de commun avec le mariage monogamique de l’Europe moderne. »

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Ne sait-on pas que d’abord, autant qu’on peut comprendre l’esprit qui les anime, les familles primitives ne paraissent pas concevoir l’idée qu’aucun droit puisse exister pour l’étranger, pour le sans-famille, — pour l’homme en tant qu’homme ? D’autre part, est-il même permis d’affirmer qu’elles reconnaissent des droits propres à leurs membres, comme à des personnes distinctes du groupe, — c’est-à-dire à l’individu en tant qu’individu ? Les groupements primitifs sont des touts aussi compacts que fermés, où il ne semble y avoir place ni pour l’humanité, ni pour l’individualité. L’individu n’a d’existence légale que comme partie du groupe. Seuls les rapports des groupes sont réglés ; à quel titre parler ici de l’égalité civile, juridique, économique, politique des personnes ? Une faute est-elle commise par un de ses membres ? C’est le groupe tout entier qui paie : l’on sait avec quelle lenteur la responsabilité individuelle se dégagera de la responsabilité collective. — Mais du moins, dira-t-on, il n’y a pas encore de riches et de pauvres ? — C’est qu’il a y a pas encore d’individus possesseurs ; le groupe seul possède. L’histoire de la propriété est l’histoire des longs efforts de l’individu pour posséder enfin en propre. — Mais le gouvernement n’est pas réservé à une classe ; les décisions qui intéressent le peuple sont prises directement par l’assemblée du peuple. — Remarquons que là où de pareilles assemblées se rencontrent en effet, elles n’ont nullement la signification de nos assemblées électorales. On n’y trouve point l’usage de compter les voix pour déterminer la majorité : preuve qu’il n’est pas juste de dire que dans ces réunions « chacun compte pour un et ne compte que pour un ». — Mais enfin, dans les sociétés très primitives, les fonctions nécessaires à l’existence commune ne sont pas encore réservées à une certaine classe ? — C’est que les fonctions n’y sont pas encore différenciées, et que tout le monde remplit à peu près les mêmes ; au moment où elles se différencient, on les voit le plus communément devenir la propriété de castes. — En un mot s’il est possible de définir dès maintenant le trait auquel on reconnaîtra qu’une société est primitive, ce sera justement l’absence de cette idée de la valeur propre à l’individu qui nous a paru si nécessaire à la constitution de l’égalitarisme. C’est là un des résultats sur lesquels les sociologues de différentes écoles semblent près de s’accorderVoir, outre les ouvrages classiques de F. de Coulanges et de S. Maine : Durkheim, La Division du travail social (F. Alcan) ; Tönnies, Gemeinschaft und Gesellschaft ; Simmel, Über sociale Differenzierung. : l’esprit des sociétés primitives pourra être, si l’on veut, appelé « communiste » ; on y pense par groupes, familles ou tribus, non par personne. Comme le dit Marx, le cordon ombilical qui relie l’individu au groupe n’est pas encore coupé.

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On sait, sans doute, combien il est dangereux d’interpréter les institutions des démocraties anciennes par les idées familières aux démocraties nouvelles. Entre leurs types sociaux il y a plus d’analogies superficielles que d’analogies profondes, tant les grands États de l’Europe moderne diffèrent des petites cités antiques. On nous dit : « Sur la surface entière du globe étendez la cité grecque et vous avez l’humanitéDenis, Histoire des théories et des idées morales dans l’antiquité, 2e éd., II, p. 420.. » Mais d’abord l’extension n’est pas ici de médiocre importance, et, comme elle a produit les conséquences les plus profondes, elle ne s’est pas produite sans les causes les plus puissantes. Comment, du sentiment que quelques hommes avec lesquels on vit sont égaux, en est-on venu à l’idée que tous les hommes, en principe, ont les mêmes droits, voilà le pas qui importe.

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La cité antique, tant qu’elle restait fidèle à ses principes traditionnels, ne pouvait le franchir. On sait assez, par sa façon de traiter l’étranger, que l’isolement est sa loi : c’est, par essence, une église fermée. D’ailleurs, à l’intérieur même de cette église, est-il vrai que nous rencontrons notre idée des droits propres à l’individu ? L’analyse des institutions civiles et juridiques, politiques et économiques des républiques anciennes a fait la preuve que la personne humaine y comptait pour bien peu de choseV. F. de Coulanges, La Cité antique..

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Et l’histoire des doctrines a confirmé sur ce point l’histoire des institutions. « La valeur de la détermination qui résulte d’une conviction personnelle, comme l’idée des droits et des devoirs de l’homme en général ne sont, suivant ZellerLa Philosophie des Grecs, trad. Boutroux, I, p. 130., des principes généralement reconnus que dans la période de transition qui coïncide avec la disparition de l’ancien point de vue grec. » La fameuse distinction de la « liberté à l’antique » et de la « liberté à la moderne »V. B. Constant, Cours de politique constitutionnelle, II, p. 539-560. repose sur cette observation que le véritable prix de l’individu était inconnu à la cité antique. Ses principes constitutifs contredisaient doublement les principes égalitaires. « La cité, conclut FustelOp. cit., p. 415., était la seule force vive ; rien au-dessus, rien au-dessous » : — ni humanité, ni individualité.

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On sait toute la distance qui sépare l’ancien Droit romain du Droit nouveau, élargi par les édits des préteurs. Le Droit quiritaire admettait, entre les classes d’hommes comme entre les espèces de propriétés, une foule de distinctions : distinction des agnats et des cognats, distinction des res mancipi et des nec mancipi, toutes s’effacent peu à peu devant le jus gentium, qui ne retient que l’élément commun des diverses coutumes locales. Les plébéiens ont conquis les droits politiques et même religieux que les patriciens se réservaient : l’étranger les conquiert à son tour. La cité romaine s’étend à l’humanité ; les règles universelles prévalent sur les usages particuliers ; le « Droit naturel » s’élaboreV. S. Maine, L’Ancien Droit, chapitre II..

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Sans doute les manifestations de ces idées nouvelles sont bien timides, et si l’on peut dire, bien platoniques encore. Il n’est que trop aisé de le prouver, l’Empire romain vit d’inégalités de toutes sortes, économiques, politiques, même civiles et juridiques. L’esclavage n’y subsiste-t-il pas ? S’il est vrai d’ailleurs que les lois de l’Empire effacent la distinction entre le civis et le peregrinus, ne tracent-elles pas une distinction nouvelle entre l’honestior et l’humilior ? Au premier, elles réservent des honneurs interdits au second, et au second des peines inapplicables au premierV. Duruy, Mémoires de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, tome XXIX, p. 250-260.. — Et enfin, là même où les lois décrètent l’égalité, croit-on que les mœurs l’acceptent facilement ? Voyez avec quel mépris orateurs et poètesCicéron, Horace, Lucien, cités par Duruy, Mém. cit., p. 256. traitent les nouveaux venus de la cité romaine, tant la plèbe indigène « misérable et affamée » que les races étrangères « barbares et sauvages ». Le peuple lui-même méprise les citoyens de fraîche date, si différents du vieux quirite. « On ne veut pas de fils de l’Égypte parmi les conjurés », dit une inscription de PompéiFriedländerDarstellungen aus der Sittengeschichte Roms, 5e éd., I, p. 199.. Des mesures libérales comme celle de Caracalla ne doivent donc pas faire illusion ; il ne pouvait opérer par décret un nivellement général ; mille habitudes sociales, installées par les siècles au plus profond de l’esprit romain, juraient avec les idées égalitaires.

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Il n’en reste pas moins que ces idées sont dès lors déclarées, proclamées, livrées au commentaire du monde. Le Droit nouveau est un Droit à principes philosophiques ; les auteurs des Pandectes, en juristes stoïciens, prétendent conformer les lois aux exigences de la Raison ; pour l’éducation de l’humanité ils inscrivent les maximes égalitaires au fronton du temple. — Et si l’on exagère lorsqu’on représente, à la fin de l’Empire romain, tout le peuple pénétré des idées nouvelles, on ne se tromperait pas moins en croyant qu’elles demeuraient cachées dans le cerveau des quelques juristes isolés. Ils sont nombreux et de toutes conditions les Romains qui philosophent et demandent à la philosophie des maximes de conduite. On sait que les Stoïciens régnèrent en même temps que les Empereurs, et avec assez d’éclat pour émouvoir l’opinion. Épictète, dit Origène, était dans toutes les mains. Une école qui réunissait un esclave comme Épictète, ami d’Adrien, un chevalier comme Musonius Rufus, un consulaire comme Sénèque, un empereur comme Marc Aurèle ne pouvait manquer d’exercer, tant par l’exemple que par la doctrine, une large influence égalitaireV. Friedländer, Darstellungen, III, p. 674, 676..

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De fait, tandis qu’un Aristote, cédant sans doute à la pression de son temps, n’ose assimiler les esclaves aux hommes, ce n’est pas une voix, mais vingt voix qui s’élèvent, sous l’Empire, pour demander que les esclaves soient enfin traités comme des hommes. Si la loi hésite à les affranchir, les classes supérieures se flattent de les relever, et les classes populaires de les soutenirV. Denis, op. cit., II, p. 90, 93. — Cf. Havet, Le Christianisme et ses origines, II, chap. XIV.. Christianisme et Stoïcisme conspirent pour l’élargissement des sociétés et l’émancipation des individus. En un mot, malgré toutes les survivances de l’esprit de la cité antique, à la fin de l’Empire romain, l’étranger a forcé les portes du droit, l’esclave va les forcer à son tour. L’idée se fait jour qu’il existe une humanité, dont chaque membre a sa valeur propre : ce sont bien nos théories égalitaires qui brillent déjà dans le crépuscule de l’antiquité.

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Que l’anthropologie soit hors d’état de faire cette preuve, on s’en rend trop aisément compte. Entre l’existence de l’égalitarisme et celle de certaines dispositions anatomiques, elle ne pourra même pas noter de coïncidences précises. Dira-t-elle que la race latine ou la germaine portent « dans le sang » le sentiment de l’égalité, comme on a dit quelquefois que la première y portait l’amour de l’unité, et la seconde celui de la liberté ? Mais les institutions qui nous ont servi à mesurer le progrès de l’égalitarisme se rencontrent chez toutes les nations modernes occidentales, quelles que soient les races qui les composent. Et sans doute chacune de ces nations se fait du Droit une idée caractéristiqueV. Fouillée, L’idée moderne du droit, 1ers chapitres.. Il n’en est pas moins vrai que ces idées se ressemblent par certains traits, dont l’ensemble constitue justement l’égalitarisme, et qui ne sauraient donc s’expliquer par les traits spécifiques des races. Dira-t-on que du moins l’égalitarisme ne se répand que chez les races blanches ou même aryennes, et que la civilisation gréco-romaine comme la civilisation européenne ne l’ont accepté que parce qu’elles étaient œuvres d’Aryens ? On distinguerait alors des races mâles, celles de l’Occident, prédestinées à la démocratie, et des races femelles, celles de l’Orient, prédestinées au despotismeV. Hiroyuki Kato, Der Kampf ums Recht des Stärkeren, p. 46.. Mais les peuples de l’Orient diffèrent de ceux de l’Occident par bien d’autres caractères que par la forme des corps ; ils en diffèrent, par exemple, par la forme des sociétés : dès lors, qui nous dit que, encadrés en des groupements analogues, leurs membres, différents de nous par le sang, n’auraient pas été capables de comprendre les idées égalitaires ? Admettons que, pour la comprendre, une certaine capacité cérébrale minima soit indispensable : on imagine mal qu’une société faite d’hommes à qui leur cerveau ne permet pas de distinguer le tien du mien ou de compter jusqu’à dix s’élève à l’égalitarisme. Mais autre chose est accorder que pour l’adoption d’une idée, il faut à l’organisme humain un certain degré de perfection générale, autre chose prouver que certaines modifications spéciales de cet organisme déterminent les esprits à l’adoption de cette idée : l’anthropologie doit décidément renoncer à franchir ce pas.

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Une juste réaction se manifeste à ce sujet chez les anthropologistes eux-mêmes : ils abandonnent les ambitions dangereuses de l’ancienne anthropologie, Ils s’aperçoivent enfin que la prétention est abusive qui veut trouver, dans une préformation anatomique, la cause d’actes sociologiquement définis, comme le vol ou le meurtreVoir, dans les Bulletins de la Société d’anthropologie de 1890 et 1893, deux conférences de M. Manouvrier, l’une sur la Genèse normale du crime, l’autre sur les Aptitudes et les Actes., a fortiori d’idées nées dans et pour la société, comme l’idée de l’égalité des hommes. Placez des cerveaux semblables dans des milieux différents : un même processus cérébral pourra servir à des fins différentes. Les aptitudes proposent et le milieu dispose. Il fait passer à l’acte ce qui n’était que puissance indéterminée. Une explication par les influences « mésologiques » sera donc, toutes choses égales d’ailleurs, plus déterminante qu’une explication par les influences « ataviques ». Elle aura en tout cas l’avantage de la clarté. Les causes proprement anthropologiques restent forcément insaisissables. Tout expliquer par la vertu des races, c’est tout expliquer par des facultés « innées » qu’on ne fait que supposerV. Lacombe, De l’Histoire considérée comme science, p. 326.. Et c’est pourquoi tout ce qu’on enlève à l’influence du « génie des races » pour l’attribuer à l’influence de circonstances précises est autant de gagné pour la science. Une transmission problématique de facultés d’ailleurs indéterminées et dont la genèse reste inconnue, voilà tout ce que l’anthropologie peut nous offrir pour l’explication du succès de l’égalitarisme ; n’est-il pas naturel que nous en cherchions autre part des raisons moins obscures et moins incertaines ?

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Indépendamment de ces remarques générales, une circonstance vient affaiblir encore, s’il est possible, la thèse anthropologique. Plus que toutes les autres, nos sociétés démocratiques refusent de laisser expliquer leurs idées directrices par les caractères anatomiques d’une race, puisque, dans nos sociétés démocratiques, on ne trouve justement plus de vraies races au sens biographique du motV. Topinard, Éléments d’anthropologie générale, p. 200-215.. La pureté d’une race a-t-elle jamais été plus qu’un mythe ? Peut-être ; mais ce qu’il y a de sûr aujourd’hui, c’est que les races qui se croient les plus pures ont subi des mélanges innombrables, et que, de toutes les sociétés, celles où l’idée de l’égalité règne sont aussi celles où la « panmixie » est à son apogée. Est-ce dans la Rome impériale, au moment où toutes les races de l’antiquité se mêlaient, que vous irez chercher la preuve que l’idée de l’égalité résulte d’une disposition anatomique particulière ? Est-ce dans nos nations modernes où chaque recherche met au jour des couches ethniques différentes ? « Métisses, cent fois métisses », c’est ainsi que GobineauEssai sur l’inégalité des races humaines, 2e éd., I, p. 219. qualifie les sociétés européennes, et l’observation apporte chaque jour les preuves de cet universel croisement qu’un simple calcul pouvait faire prévoir.

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À vrai dire, si la plupart des anciennes théories trébuchent sur ce fait incontestable, il en est d’autres qui le prennent pour leur pierre angulaire. Prouvant que le soi-disant progrès de la civilisation a pour résultat l’amalgame des races, Gobineau reconnaît qu’on fait fausse route si l’on cherche dans les qualités d’une race la cause du développement de l’esprit démocratique ; mais il regarde cet esprit comme résultant de cet amalgame lui-même. Entre « l’impureté croissante », qui efface les caractéristiques des races, et la démocratie, il y a un rapport de cause à effet : les idées égalitaires sont bien des idées de « raisonneurs métis ». — Les disciples de Gobineau iront plus loin. Retenant ce fait que les divisions de races sont loin de correspondre aux divisions de nations, et rejetant par suite la confusion de la race « historique » avec la race « biologique », ils se font forts de reconnaître les éléments anthropologiquement différents, jusque dans les sociétés où ils sont actuellement mêlés, et d’établir, en comparant par exemple les indices céphaliques aux situations sociales, aux caractères, aux idées mêmes, que ces différents phénomènes varient en fonction de caractères anatomiques. L’histoire est vraiment alors un « processus d’évolution biologique », et tous les mouvements des civilisations, leur progrès ou leur décadence s’expliquent par la prédominance des éléments « eugéniques » ou des éléments inférieurs, des dolichocéphales ou des brachycéphales. Le mouvement égalitaire n’échappe naturellement pas à ces explications. Il coïncide avec le moment où entrent, sur la scène politique, les masses brachycéphales, qui se distinguent par leur amour de l’uniformité. Un rêve de cerveaux trop courts, tel serait, à en croire l’anthropologie renouveléeV. Vacher de Lapouge, Les Sélections sociales, et Ammon, Die Gesellschaftsordnung und ihre natürlichen Grandlagen. Nous avons résumé leurs théories sur ce point dans un article de la Revue de Métaphysique et de Morale du 15 mai 1897 : Anthropologie et Démocratie., l’esprit égalitaire.

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L’explication idéologique semblera plus solide. Elle se présente à l’esprit comme la plus naturelle et la plus simple. Vous demandez pourquoi l’opinion publique devient égalitaire ? c’est que des « héros » lui ont imposé leur opinion personnelle. Les idées acceptées par les masses sont les idées inventées par les hommes de génie. Toute idée sociale est fille d’une réflexion individuelle. « Un philosophe a le premier émis cette “absurdité” que l’esclave était un homme au même titre que son maîtreBrunschvicg, « Spiritualisme et sens commun », dans la Revue de Métaphysique, 1897, p. 532.. » Si l’égalitarisme est apparu d’abord dans les sociétés gréco-romaines, puis dans nos sociétés modernes, c’est qu’il s’est rencontré, ici et là, des penseurs pour l’inventer ou le retrouver ; ses créateurs, ce sont les philosophes stoïciens, les prophètes chrétiens ; plus tard, c’est Descartes, c’est Rousseau, c’est Kant. Analysez l’esprit de la Révolution : vous trouvez au fond de votre creuset l’esprit cartésien, l’esprit classique, l’esprit chrétienV. H. Michel, L’Idée de l’État, Introduction, p. 64-73. Cf. A. Sorel, L’Europe et la Révolution, I, p. 147., c’est-à-dire des systèmes de pensées découverts ou des façons de penser instituées par des hommes supérieurs. « Tout sort des doctrines », et les doctrines elles-mêmes des âmes d’élite.

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Théorie séduisante : des raisons d’ordre pratique nous poussent, que nous nous en doutions ou non, à l’accepter. Quelle que soit leur nature dernière, nos idées nous paraissent être, de tous les phénomènes, les plus capables d’être modifiés, et de modifier tout le reste ; c’est sur la force et par la force des idées que nous croyons pouvoir le plus facilement agir, et cette croyance même facilite sans doute notre action. Nous nous réjouissons donc de présenter le succès social de l’égalitarisme comme une preuve de l’admirable puissance d’expansion des théories. On l’a justement remarqué : « L’idée de liberté est le grand ressort de l’Histoire des doctrines politiquesH. Michel, « Leçon d’ouverture d’un cours d’histoire des Doctrines politiques », dans la Revue Bleue du 19 décembre 1896.. » En affirmant « que les idées élaborées par la conscience et la raison de l’homme peuvent influer sur les faits et en déterminer le cours, l’historien affirme implicitement sa croyance aux effets de la liberté ».

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Dès lors, n’est-il pas vraisemblable que le désir affirmer cette croyance soit pour quelque chose dans la facilité avec laquelle nous admettons, d’une manière générale, la maîtrise des systèmes sur les faits ? D’ailleurs, dans le cas qui nous occuper, les amis comme les adversaires de l’égalitarisme pensent trouver intérêt à le représenter comme né des systèmes. Les uns l’en jugent plus méprisable, la dénonçant comme un concept a priori, rêve de philosophe, « chimère de Rousseau » ; les autres, plus admirable, rappelant qu’il est le résultat précieux des longs efforts spéculatifs des plus hauts représentants de l’humanitéV. H. Michel, L’Idée de l’État, p. 73.. — Ainsi la thèse idéologique satisfait dès l’abord à des préférences diverses.

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Mais il faut bien dire qu’à notre goût scientifique elle offre, si elle prétend se suffire à elle-même et se passer du secours de la sociologie, peu d’aliment. Nous renvoyer tout uniment, pour nous rendre compte de l’expansion d’une idée sociale, à une invention de génie, c’est nous renvoyer au mystère. Avec de pareilles « révélations » on peut bien faire une histoire, non une science. Pourquoi tel grand homme élabore-t-il telle invention, voilà ce qu’il faudrait expliquer ; et l’un des moyens de l’expliquer est justement de définir l’action qu’a pu exercer sur lui la société qui l’entoure. On sait que, suivant la nature des inventions qui font l’homme grand, cette action sera plus ou moins facile à saisir. Elle sera plus sensible par exemple dans une découverte scientifique que dans une création esthétique, dans une application industrielle que dans une découverte scientifiqueV. Barth, Philosophie der Geschichte als Soziologie, p. 219-225.. Mais n’y a-t-il pas les plus grandes chances pour que sa part contributive soit au maximum dans la construction de théories comme les théories égalitaires, qui visent l’organisation de la société même ? N’allons pas jusqu’à ces affirmations mystiques : « C’est la société qui pense dans l’individu. » Seul l’individu pense, seules les consciences particulières ont l’unité, condition de ces synthèses qui sont les idées. Il n’en est pas moins vrai qu’on peut chercher, dans les rapports mêmes de ces consciences, la raison, ou du moins l’une des raisons des idées qu’elles forment. En ce sens, comme le dit Spencer, avant que le grand homme réforme la société, elle le forme. Ce ne sont pas seulement les idées sociales antérieures, ce sont les faits sociaux présents qui s’imposent à sa méditation. Dira-t-on qu’il est indifférent que Rousseau ait vécu dans la société de notre XVIIIe siècle, et que, né en Inde au même moment, ou en France sous les Mérovingiens, les mêmes idées lui seraient venues ? Quant à la philosophie des stoïciens, qui devait pénétrer le Droit romain renouvelé, l’imagine-t-on ailleurs qu’à la fin du monde antique ? Pourquoi, demande un historien des théories moralesDenis, loc. cit., chercher à toute force dans les idées des stoïciens un écho des idées chrétiennes, alors qu’on y peut voir un reflet de l’état social de l’Empire ?

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Du moment d’ailleurs où l’on reconnaîtra que des formes sociales existent, qui ne varient pas comme varient les individus qu’elles encadrent, il faudra bien reconnaître que la permanence de ces formes impose aux actions des individus, même de génie, certaines limites. Les sociétés ne sont pas dans la main des grands hommes comme l’argile dans la main du potier. « Pas plus que les organismes, elles ne sauraient s’assimiler ce qui répugne à leur natureGrosse, Die Formen der Familie und die Formen der Wirtschaft.. » Et sans doute, les sociétés sont justement plus mobiles, plus variables, plus souples que les organismes ; ce serait cependant exagérer leur plasticité et même leur refuser, à vrai dire, toute consistance propre que de croire qu’elles peuvent tourner à tous les hasards et se plier à tous les caprices. L’expérience a cent fois démenti cette croyance : pas plus que le communisme d’État n’a pu s’installer en Chine, la religion chrétienne aux Indes, la constitution fédérale au Mexique, l’égalité légale n’a pu encore s’imposer aux mœurs dans l’Empire ottomanV. Dareste, Études d’Histoire du Droit, p. 112. — Lyall, Études sur les mœurs religieuses et sociales d’Extrême-Orient, p. 238. — Tocqueville, Démocratie en Amérique, I, p. 299. — Seignobos, Histoire politique de l’Europe contemporaine, p. 599.. Pour qu’une idée pénètre une société, il faut qu’il y ait, entre la nature de celle-là et la structure de celle-ci, une sorte d’harmonie préétablie.

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De fait, si l’influence du nombre des individus associés sur les différentes formes de l’activité sociale n’a pas souvent été systématiquement étudiéeC’est par M. Simmel et par M. Durkheim qu’elle a été le mieux mise en lumière. V. Simmel, « La Détermination numérique des Sociétés » dans les Annales de l’Institut international de sociologie, I, 1895 ; Durkheim, De la Division du travail social, 1893., elle a été plus d’une fois, sur plus d’un point, remarquée incidemment. Ici encore, c’est le spectacle des phénomènes d’ordre économique qui donne l’éveil : il est trop évident que la grande quantité des collaborateurs influe sur les procédés qu’ils emploient pour produire les richesses : elle est, par exemple, la condition sine qua non de ces économies de temps et d’espace qui caractérisent l’industrie moderne. Comment le travail se diviserait-il dans une société qui ne compterait ni des producteurs assez nombreux pour se spécialiser, ni des consommateurs assez nombreux pour offrir des débouchés aux spécialistes ? Mais ce n’est pas seulement sur la façon dont se produisent les richesses, c’est sur la façon dont elles se distribuent, ce n’est pas seulement sur la technique, c’est sur le droit qu’on a aisément aperçu l’action de la quantité sociale. L’accroissement du nombre des familles, suivant un vieux texte irlandaisCité par Laveleye, De la propriété et de ses formes primitives, 4e éd., 1891, p. 290 (F. Alcan)., fit succéder, au régime de la propriété collective, le régime de la propriété individuelle. La limitation du nombre des unités coopérantes et partageantes paraît être en effet une condition de l’activité communiste. Fourier le sentait sans doute qui décrétait que le nombre des membres de ses phalanstères ne devait pas dépasser 1500. De Platon à Rousseau, tous les utopistes qui ont posé, a priori, une limite à l’extension de leurs « républiques » ont prouvé qu’ils avaient, plus ou moins vague, le sentiment qu’à une certaine quantité sociale certaines qualités étaient liées.

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Et, en effet, les sentiments et les idées les plus intimes en portent parfois la marque ; il n’est pas jusqu’aux nuances de notre patriotisme, de nos amitiés, de notre religion qui ne puissent être modifiées par le nombre des hommes avec lesquels nous vivons en rapports constants. On n’aime pas de la même façon, — c’est un moraliste qui en fait la remarqueJ. Lemaître, Les Contemporains, I, p. 152., — une petite cité et une grande patrie. On ne s’aime pas de la même façon, suivant M. TardeLa Logique sociale, 1895, p. 319 (F. Alcan)., dans les villes, où l’on rencontre beaucoup d’individus différents assez aisément substitués les uns aux autres, et dans les campagnes. On n’y prie même pas de la même façon, s’il faut en croire S. LyallLes Mœurs religieuses et sociales de l’Extrême-Orient, 1885, p. 80.. Les fidèles des sectes étroites, nous rappelle encore St. MillOn Liberty, 1872, p. 24-25., sont d’ordinaire plus attachés à leurs dogmes que ceux des Églises universelles. — Toutes observations qui prouvent suffisamment l’influence de la quantité sociale non pas seulement sur la façon dont les hommes réalisent leurs idées et leurs sentiments, mais sur le ton même de ces sentiments et, le tour de ces idées. Comment donc les aspirations et les croyances égalitaires, qui ont pour objet les rapports mêmes des individus, ne seraient-elles pas soumises à une action, plus ou moins directe, de leur nombre ?

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L’évolution qui entraîne les sociétés vers la démocratie les élargit en les entraînant. L’histoire, suivant MommsenHistoire romaine, trad. de Guerle, I, p. 52, 100., va du canton à la nation ; elle est un « système d’incorporation », destiné à agglomérer, en des groupements aussi larges que possible, le plus grand nombre possible d’individus. Une nécessité supérieure, dit M. TardeLois de l’Imitation, 2e éd., 1895, p. 72(F. Alcan)., pousse le cercle social, quel qu’il soit, à s’accroître sans cesse. Et il n’est pas dit que cet accroissement résulte d’une nécessité supérieure, ou même se réalise partout. Sous cette « nécessité » se cache une conspiration de causes diverses, qui ne se retrouvent pas toutes au point de départ de tous les groupements sociaux. On ne voit pas qu’une tendance à l’accroissement de l’« incorporation » se manifeste clairement, par exemple, dans l’histoire des sociétés de l’Afrique du NordV. Masqueray, Formation des cités chez les populations sédentaires de l’Algérie, 1886, p. 260.. — Mais il reste que, dans l’histoire de la civilisation occidentale, l’augmentation de la quantité des individus groupés marche ordinairement de pair avec les aspirations égalitaires des groupes.

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Déjà Rome, dont la mission était de préparer pour le monde moderne la conception d’un Droit sans privilèges, n’était-elle pas le plus puissant instrument « d’intégration » de l’antiquité ? Préoccupée, dès ses origines, d’accroître le nombre des Romains, elle fait efforts pour englober, vers la fin de son règne, l’humanité tout entière. La chute des barrières du vieux droit romain coïncide avec l’élargissement quantitatif de la société romaineV. Madwig, L’État romain, trad. Morel, I, I, 233 ; II, 8250.. — Inversement, avec le rétrécissement des sociétés au moyen âge coïncidera l’établissement des inégalités. Tous les historiens ont noté l’étroitesse du cercle de la vie sociale pendant cette périodeV. Guizot, Essais sur l’Histoire de France, Ve essai. Le même fait est noté, non seulement par les historiens de la politique, mais par les historiens de l’économie et du droit. Cf. K. Bücher, Die Entstehung der Volkswirtschaft, 1re éd., 1893, p. 212. — Levasseur, Histoire des classes ouvrières en France, I, p. 319. — Flach, Les origines de l’ancienne France, II, p. 275. : la féodalité « isole » en même temps qu’elle hiérarchise.

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Le respect des idées qu’elle défendait diminue lentement, tandis qu’augmente le nombre des individus rassemblés par les grandes nations modernes. Pour celles-ci l’accroissement quantitatif semble en quelque sorte de rigueur : chacune d’elles paraît tenir pour une nécessité vitale l’assimilation du plus grand nombre possible d’individus. L’appétit d’annexion est caractéristique de nos sociétés : elles se sont constituées en absorbant les groupes plus petits qu’elles, et l’on peut dire qu’encore aujourd’hui elles font effort pour s’absorber les unes les autres. D’ailleurs, ce n’est pas seulement par le dehors, mais par le dedans qu’augmente la quantité de leurs membres. Leur croissance, dirait Spencer, n’est pas seulement externe, mais « interstitielle ». On sait que toutes, jusqu’à ces dernières années du moins, ont vu leur population se multiplier avec une rapidité inouïe ; phénomènes relativement récents et qu’on peut dire caractéristiques de l’époque moderneV. P. Leroy-Beaulieu, « La Question de la population et la civilisation démocratique », Revue des Deux-Mondes, 15 octobre 1897..

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Il est vrai que, suivant certains statisticiens, l’excès même de la civilisation, et en particulier l’ambition de la démocratie serait une des causes de la diminution, récente ou imminente, de la population européenne. Les recherches de M. DumontDépopulation et civilisation. sur la décroissance de la natalité en France et en Amérique sembleraient prouver que les centres les plus populeux, où la démocratie bat son plein, où la fait concourir les masses, sont aussi les moins féconds : d’un mot ce serait l’individualisme, nerf de la démocratie, qui énerverait la puissance reproductrice des nations. — Mais, que les progrès des aspirations démocratiques aient contribué ou doivent contribuer un jour à la décroissance de la population, est-ce une raison pour que l’accroissement de la population ne contribue pas aux progrès de la démocratie ? Combien de fois un sentiment une fois créé, vivant et agissant, ne modifie-t-il pas la forme sociale qui a participé à sa création ? — Ce que nous pouvons dès à présent constater, c’est que la portion de la terre où les idées égalitaires se manifestent le plus clairement est aussi celle où se rencontrent les populations les plus nombreuses. La population, d’Europe était évaluée en 1801 à 175 millions, en 1830 à 216, en 1870 à 300, en 1897 à 370 millionsLevasseur, La population française, I, p. 318.. Et l’on peut prévoir, nous dit-on, qu’à la fin du siècle elle aura augmenté de 230 millions depuis 1815, c’est-à-dire de 117 pour 100Meuriot, Des agglomérations urbaines dans l’Europe contemporaine, p. 28.. Il suffit de rapprocher par la pensée nos grandes sociétés modernes, avec les trentaines de millions de citoyens qu’elles comptent, de toutes les sociétés primitives qu’on nous présente, et dont aucune ne paraît compter plus de quelques milliers de membresCf. Ratzel. Anthropogeographie, II, p. 275, 284., pour se rendre compte que si les sociétés modernes sont nettement distinguées des primitives par leurs tendances à l’égalité, elles n’en sont pas distinguées moins nettement par la grande quantité de leurs unités : coïncidence de caractères distinctifs qui nous autorise à chercher, entre l’un et l’autre, un rapport de condition à conséquence.

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L’immensité de l’aire couverte par un Empire a peu d’action si, entre les individus qui sont ses sujets, il n’y a et ne saurait y avoir que peu de relations. L’extension des sociétés n’est efficace que par le rapprochement de leurs unités. Il faut, pour que leur nombre puisse influer sur les idées sociales, que les membres nombreux d’un même État réagissent réellement les uns sur les autres, et par suite qu’ils soient concentrés, non disséminés. Or cette concentration est justement le propre des nations modernes : ce qui les distingue, ce n’est pas tant leur grand « volume » que leur grande « densité »V. G. von Mayr, Statistik und Gesellschaftslehre, II, p. 38-52..

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Mais, dira-t-on, si d’une façon générale, il est vrai que les populations les plus denses se concentrent, dans l’espace, à l’Occident, comme, dans le temps, à l’époque moderne, cette règle n’admet-elle pas d’éclatantes exceptions ? On voit bien qu’en Europe les pays les moins pénétrés par la civilisation démocratique sont aussi, d’une manière générale, les moins denses. Tandis que le Lancashire compte 707 habitants par kilomètre carré, et les Pays-Bas 307, la Russie n’atteint en moyenne que 17. Le gouvernement de Moscou, où les manufactures sont les plus nombreuses, ne dépasse pas 65V. Levasseur, op. cit., I, p. 450-470.. Mais comparons seulement l’Inde et les États-Unis la densité de l’Inde est de 88 habitants par kilomètre, tandis que celle des États-Unis n’est que de 7. N’est-ce pas dans l’Inde pourtant, toute morcelée par les castes, que vit l’esprit le plus contraire à l’esprit égalitaire ? — À quoi il faut répondre qu’il manque justement à la société hindoue de posséder ces puissants multiplicateurs des contacts sociaux qui sont les villes. « De tout temps les villes ont été l’exception en IndeSénart, « Les castes dans l’Inde », Revue des Deux-Mondes, 1894, v. p. 334.. » Or c’est dans les villes seules qu’un grand nombre d’individus vivent d’une vie sociale intense ; dans les villes seules l’échange des sensations, des sentiments et des idées est incessant et inévitable ; dans les villes seules la quantité des unités rassemblées entraîne presque nécessairement la multiplicité et la variété de leurs relations. Les villes surtout doivent donc être les milieux favorables à la fermentation des idées égalitaires.

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C’est ce que vérifie l’histoire. Entre les murs de la cité romaine se forgeait la première idée du Droit naturel — Rome est la « ville du monde » où, des quatre coins de l’horizon, les masses des peuples divers concourent pour se pénétrer. Les temps modernes, où l’égalitarisme passe à l’acte, sont aussi ceux où les concentrations de la population dans les grandes villes deviennent la loi. Tandis que de « grandes villes » du moyen âge comme Mayence, Dresde, Francfort, Strasbourg ne comptent guère, au xve siècle, que de 6 000 à 15 000 habitantsV. Bücher, Die Entstehung der Volkswirtschaft, 1re édition, p. 215., c’est par millions que se chiffrent aujourd’hui ceux de Londres, de Berlin, de Paris. En France, depuis 40 ans, la proportion de la population urbaine à la population totale a passé de 24 pour 100 à 36 pour 100. Pour l’Europe entière, de 1870 à 1897, tandis que le nombre de ses habitants augmentait de 20 pour 100, c’est de 52 pour 100 qu’augmentait le nombre des habitants des villes de plus de 100 000 âmesMeuriot, op. cit., p. 31. Mayr, op. cit., p. 50-60.. Que l’expansion des idées égalitaires réponde à cette concentration de la population, cela paraît hors de conteste. Les pays qui restent en arrière du mouvement démocratique, comme la Russie, sont aussi ceux où les grandes agglomérations urbaines ont toujours été exceptionnelles : dans un territoire qui couvre la moitié de l’Europe, et compte 28 pour 100 de sa population, il ne se rencontre, que 8 pour 100 de ses grandes villes. Inversement les grandes, villes apparaissent, dans toute l’Europe, comme des centres de révolution. La parole du vieux Frédéric-Guillaume aux députés silésiens, en 1850, devait être généralisée ; tous les conservateurs ont pu dire : « Il règne dans les villes un mauvais esprit. » Parce que l’accroissement de la quantité sociale a pris dans les sociétés modernes la forme de la concentration urbaine il les prédisposait, plus que toutes les autres, à l’égalitarisme.

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Déjà, sous l’Empire romain, on sait que les communications avaient atteint une fréquence et une rapidité qui semblent avoir été oubliées jusqu’au réveil des temps modernesFriedländer, Darstellungen aus der Sittengeschichte Roms, II, 1re partie.. On nous dit que dans les contrées les plus éloignées, dans la Sierra Morena comme dans la Syrte africaine, en Écosse comme sur les bords de l’Euphrate, les ornières des voies romaines, depuis si longtemps délaissées, sont visibles encore. Les routes qui rayonnaient de Rome provoquaient déjà l’admiration des contemporains. Les inscriptions, comme celle d’Halicarnasse, les discours solennels, comme celui d’Aristide de Smyrne, louent et remercient les empereurs d’avoir tracé, sur la surface de la terre, tant de traits d’union pour les peuples. — Ce ne sont pas seulement les services publics qui profitent de ces immenses travaux. À côté du gouverneur qui vient rendre ses comptes à l’empereur, des ambassades qui lui apportent des réclamations, des troupes qu’il fait changer de garnison, des vétérans qui gagnent la colonie qu’il leur a assignée, commerçants, rhéteurs, médecins se croisent sur les larges chaussées en ligne droite, avec les étudiants, les pèlerins, les touristes. La Méditerranée est aisément franchie ; une excursion en Égypte n’effraye pas. Un Phrygien se vante d’avoir fait soixante-douze fois le voyage d’Asie en Italie. On nous dit de Philostrate qu’il avait peu vu le monde ; il connaissait l’Italie, l’Égypte et la Grèce. Dans un Empire où les déplacements étaient aussi faciles, les provinces extrêmes pouvaient échanger leurs habitants : on trouve des soldats syriens ou bretons en Dacie et en Rhétie. Hérode a des Gaulois et des Germains comme gardes du corps. Des peintres et des sculpteurs grecs sont installés en Espagne, des orfèvres asiatiques en Gaule. D’un bout à l’autre de l’Empire romain c’était, suivant l’expression de Montesquieu, une « incessante circulation d’hommes ». On a l’impression, conclut Friedländer, que les hommes ne voyageaient pas moins alors, et peut-être voyageaient plus qu’en Europe à l’époque moderne avant les chemins de fer.

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Mais que la circulation, de nos jours, ait pris un développement hors proportion avec tout ce que les anciens avaient pu connaître ou imaginer, on le sait de reste. Par la transformation industrielle des véhicules, des voies et des moteurs, les transports sont devenus à la fois plus rapides et moins coûteux. Déjà, de la fin du siècle dernier jusqu’en 1850, la vitesse moyenne des voyages avait triplé : elle a plus que triplé depuis 1850, avec la locomotive. Les statisticiens de la circulation croient pouvoir affirmer que la vitesse des déplacements a décuplé depuis 100 ans et vingtuplé depuis 200 ansV. A. de Foville, Article « Transports » dans le Nouveau Dictionnaire d’Économie politique.. — Et sans doute la surface dans les limites de laquelle de pareilles vitesses peuvent être obtenues n’est encore qu’une petite portion de la surface terrestre ; mais c’est justement la portion envahie par la démocratie.

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En 1892, l’Europe occidentale comptait plus de 250 000 kilomètres de voie ferrée, l’Amérique du Nord plus de 350 000. Si nous mesurons les distances non plus aux espaces qu’elles recouvrent, mais (ce qui importe en effet à la vie sociale) aux temps qu’il faut pour les parcourir, nous voyons l’aire des nations modernes se contracter en quelque sorte et se resserrer sous nos yeux. Dressons les cartes concentriques de la France à différentes époques, de telle sorte que leurs dimensions de plus en plus restreintes symbolisent les durées des voyages aux époques considéréesV. les Albums de M. Cheysson (nº 8).. La France du xixe siècle nous apparaîtra comme six ou sept cents fois moins étendue que celle de Louis XIV, c’est-à-dire, abstraction faite de l’augmentation absolue de la population, comme six ou sept cents fois plus dense. — Qu’on ajoute, à cette augmentation de la vitesse des voyages, la réduction des prix qui l’accompagne, qu’on se représente que les communications s’universalisent en même temps qu’elles s’étendent, et que les masses populaires entrent à leur tour dans la circulation générale, on aura alors une idée du degré de mobilité inouïe qu’il appartenait à la civilisation occidentale de donner à l’humanité. « Pendant beaucoup de siècles il y a eu moins de mouvement sur la terre qu’il ne s’en produit de nos jours en un anDe Foville, Art. cit., p. 1066.. » Et ainsi — la remarque en a souvent été faiteV. Cournot, De l’Enchaînement des Idées fondamentales, II, p. 218. — V. Durkheim, Division du travail, p. 333. — Tönnies, Gemeinschaft und Gesellschaft, p. 283. — par la multiplication des contacts que la nature disciplinée établit entre leurs membres, les sociétés civilisées ressemblent de plus en plus à des villes énormes.

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Mais n’allons-nous pas rencontrer, de ce côté, des faits tout contraires à notre thèse ? N’est-il pas reconnu que l’accroissement de la quantité sociale a pour principal effet de gêner le libre jeu des institutions dites démocratiques ? Ce gouvernement direct et permanent de tous par tous, qu’on nous montre dans certaines sociétés primitives, n’était possible que grâce à l’étroitesse des clans. De même, l’extension des cités antiques, en augmentant et le nombre des citoyens et les distances qui les séparaient du forum, a rendu illusoire l’exercice immédiat des pouvoirs judiciaires et politiques par le, peuple mêmeV. Mommsen, op. cit., p. 387. — Madwig, L’État romain, trad. Morel, III, 236, 293.. Dès que le cercle des républiques s’élargit, il faudrait, pour que tous les membres du souverain continuassent à exercer leurs droits, que la vie sociale fût à chaque instant arrêtée, et toute affaire cessante : dans un État qui grandit, le gouvernement direct devient un leurre. On a pu soutenirC’est la thèse de M. H. Passy, Des formes du gouvernement. Cf. Lacombe, De L’Histoire considérée comme science, p. 343. que la grandeur des Empires les prédestine au despotisme — soit que leur étendue fasse sentir, en même temps que le grand danger des divisions intestines, la nécessité d’un pouvoir central absolu, — soit qu’elle empêche les sujets, trop éloignés les uns des autres et trop nombreux, de se concerter aisément pour défendre leurs droits contre les empiètements de ce pouvoir unique.

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Benjamin Constant l’a finement notéDe la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, dans le Cours de Politique constitutionnelle, t. II, 540-550. : l’étendue des États diminue l’importance politique qui échoit en partage à chaque individu. Dans les limites exiguës de la cité, « le républicain le plus obscur était une puissance. Il se réjouissait d’exercer, comme portion du corps collectif, une souveraineté directe sur les affaires publiques ; il se consolait d’être esclave, comme soumis au corps collectif, dans tous ses rapports privés ». Les grandes démocraties modernes n’offrent plus de pareils systèmes de compensation. L’individu, dont l’influence personnelle n’est plus qu’un élément imperceptible de la volonté sociale qui imprime au gouvernement sa direction, se replie en quelque sorte sur lui-même et met au-dessus de tout sa liberté propre. Ainsi, le grand nombre même des individus agglomérés dans les vastes groupements modernes serait une raison pour que chacun d’eux se sentit porté à se poser comme « fin en soi ».

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Et sans doute, — encore que l’exiguïté des cités grecques ait laissé plus d’une empreinte sur la morale même de leurs philosophes, — l’effort d’une pensée personnelle, devançant les temps, est capable de franchir les bornes des milieux sociaux les plus étroits ; mais pour que l’idée conçue, de personnelle, devienne collective et descende dans les masses, n’importe-t-il pas que les transformations de ces mêmes milieux lui préparent les voies ? C’est en ce sens que l’extension de l’Empire aidait l’opinion romaine à penser l’humanité. Rome était portée à dire : « l’univers c’est moiDenis, Histoire des théories et des idées morales dans l’antiquité, II, p. 70. ». L’union de la ville et du monde, Urbis et Orbis, tel était le phénomène singulier qui conviait l’humanité à prendre, par Rome, une première conscience d’elle-même. Estime-t-on trop haut, les mille actions incessantes des formes sociales si l’on conclut que cette « universalité », propre à l’empire romain, en faisait un terrain tout préparé pour la floraison des doctrines stoïcienne et chrétienne, et désignait à jamais Rome comme le siège consacré des idées « catholiques ? »

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Il a pour premier résultat de nous rendre difficile la connaissance particulière de chacun d’eux. Au lieu d’être des associations de familiers, les grandes sociétés modernes sont en un sens des associations d’étrangers, pour la plupart inconnus les uns aux autresRousseau en fait la remarque dans le Contrat social, II, chap. IX.. Circonstance importante : quand nous connaissons les tenants et les aboutissants des individus qu’un concours ou un litige nous donne à comparer, nous risquons de pencher a priori d’un côté ou de l’autre. Les « qualités » de toutes sortes avec lesquelles ils se présentent à notre jugement nous empêchent de les mettre aisément sur un pied d’égalité, pour mesurer justement leurs facultés ou équilibrer leurs droits. Nous sont-ils étrangers au contraire ? On peut dire alors qu’ils se présentent vraiment nus devant notre esprit, comme les âmes devant Minos ; nous n’avons aucune raison a priori de préférer l’un à l’autre, nous aurons donc l’esprit plus libre pour proportionner, comme le veut l’égalitarisme, les sanctions qui leur seront distribuées à la valeur des actions qu’il s’agit de comparer. En ce sens le grand nombre même des éléments sociaux nous pousse naturellement à leur réserver, avant qu’ils n’aient fait la preuve de leurs différences, un traitement uniforme. Ce n’est pas par hasard que les « grands magasins » qui ne connaissent guère leurs clients, sont aussi ceux où les clients sont traités en égauxV. d’Avenel, Le Mécanisme de la vie moderne., c’est-à-dire, où les marchandises leur sont délivrées en quantités strictement proportionnelles à l’argent qu’ils apportent, sans que les prix diffèrent avec les acheteurs.

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Par des considérations analogues s’explique l’influence que l’extension des États a pu exercer sur l’isonomie. Suivant Sumner MaineHistoire des Institutions primitives, trad. Duryen, p. 478, 491, la législation uniforme semble avoir accompagné partout la cessation de la vie locale : la distance même qui sépare le pouvoir souverain de ses nombreux sujets l’oblige à ne pas tenir compte des différences qui pouvaient les séparer. Ainsi, pour les grandes administrations modernes, les administrés ne sont plus réellement que des « unités », ou, comme on dit quelquefois, que des « numéros ». L’accroissement de leur nombre uniformise les hommes. Ce qui ne veut pas dire qu’il nous force à méconnaître, finalement, la différence de leurs actes ; il nous permet au contraire de l’apprécier justement. Il nous met en effet, vis-à-vis des individus que nous avons à comparer, dans la même situation qu’un jury d’examen vis-à-vis de candidats qu’il ne connaît pas encore ; par cela qu’il ne les connaît pas, il est plus à l’aise pour les classer sans préjugé, et proportionner ses notes aux différentes valeurs de leurs œuvres. — Ainsi, parce qu’elle nous empêche de les connaître individuellement, la grande quantité des membres des sociétés nous incline à les traiter également.

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Un homme que nous coudoyons journellement, avec lequel nous entretenons des relations les plus fréquentes et les plus variées sera-t-il encore à nos yeux un être quasi-divin ? Qui dit inconnu dit prestigieux. Si, dans une société, une certaine catégorie de gens reste inconnue et comme voilée, le mystère dont elle est entourée pourra lui conserver longtemps le respect des autres classes. Aussi n’est-il pas étonnant que l’on ait si souvent caché les princes aux peuples. La plus sûre garantie du prestige des despotes d’Orient est leur invisibilité. Tout ce qui tend au contraire à nous faire voir de près et comme toucher familièrement les individus réputés supérieurs nous incite à penser que, eux aussi, ils sont des hommes. Les villes, en ce sens, passent à juste raison pour des fabriques d’irrespect. C’est peut-être, remarque GroteCité par S. Maine, Études sur l’Ancien Droit et la Coutume primitive, trad. fr., p. 238., parce qu’ils vivaient trop sous les yeux de leurs sujets pour leur commander le respect, que les rois primitifs des communautés confinées dans leurs murs disparaissent bientôt de l’histoire. La cohabitation des bourgeois et des nobles dans les villes d’Italie devait, observe Burckhardt, y favoriser les progrès de l’individualismeDie Cultur der Renaissance in Italien, p. 283.. Il y aurait donc plus qu’une métaphore dans l’expression : supprimer les distances. La suppression des intervalles physiques hâte la suppression des intervalles moraux. Minor e propinquo reverentia. « Moins de longues distances, dit GuizotDe la Démocratie en France, p. 13. Cf. dans le V<hi rend="sup">e</hi> Essai sur l’Histoire de France : « L’homme refuse de s’humilier absolument devant son semblable, dès qu’ils se voient tête-à-tête et de près. », moins d’obscurités mutuelles », et par suite moins d’échanges de mépris et de respect. On a donc raison de dire que dans les foyers de la vie moderne où tant d’individus se pressent, « le respect s’en va » si l’on entend par là que l’habitude de voir tant d’hommes de près contrarie l’habitude de respecter a priori certaines classes. La densité des sociétés fusionne leurs éléments.

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Ainsi, dans les sociétés esclavagistes, les maîtres s’interdisent de prendre des esclaves parmi les gens de leur race, ou du moins, s’ils en prennent, ils ne les traitent pas comme les esclaves ordinaires. Les Annamites asservissent les Laotiens ou les Cambodgiens, non les hommes de leur sangLuro, Le pays d’Annam, p. 231.. Chez les Hébreux, le traitement réservé aux esclaves congénères était tout différent du traitement appliqué aux esclaves étrangersDareste, Études d’histoire du Droit, p. 26.. Le même Aristote à qui l’esclavage en général paraît chose toute naturelle, semble tenir l’asservissement des Grecs les uns par les autres pour une chose contraire à la natureCité par Richard, Essai sur l’origine de l’idée du Droit, p. 123.. Les Romains ne dépossédaient pas totalement les Italiens, et ne les réduisaient pas en servitude comme leurs autres vaincus ; c’est qu’ils retrouvaient chez eux, avec leurs habitudes et leurs dieux, leur raceGiraud, Droit Français au moyen âge, p. 151.. Que des différences juridiques absolues coexistent avec des ressemblances physiques sensibles, cela paraît toujours choquant, même aux sociétés fondées sur l’inégalité. — Inversement, chez celles-là même qui ont voulu prendre l’égalité pour principe constitutif, combien les sentiments anti-égalitaires sont-ils prompts à renaître, lorsqu’elles entrent en contact avec des races totalement différentes de leurs races ! On sait assez, par l’histoire des explorations ou le spectacle des colonies, combien il est difficile aux blancs de conserver l’idée que les noirs ont des droits, et sont des hommes comme les autres. « Tous ceux qui ont vécu longtemps au milieu des noirs, avoue Ed. FoâLe Dahomey, p. 209. Cf. B. Kidd, L’Évolution sociale, p. 164., regrettent souvent que la traite n’existe plus. » Montesquieu avait donc raison : « Ils ont le nez si écrasé qu’il est presque impossible de les plaindre. » Ainsi, souvent, l’impression que produit sur nous l’aspect physique des hommes gouverne le jugement que nous portons sur leur valeur ; nous classons les gens « sur la mine ». Différence de caste, signifiait originellement différence de couleur (varna)V. Sénart, « Les Castes dans l’Inde », dans la Revue des Deux-Mondes, 1894, I, p. 110. ; et tout le système des castes ne serait, suivant certains observateurs, que « la consécration sociale de l’échelle ethnographiqueRisley résumé par Sénart, art. cité. ».

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Qu’on ne croie pas d’ailleurs que seules des différences toutes physiques aient le privilège de retarder le progrès de l’égalitarisme ; l’importance sociale de distinctions encore extérieures, mais plus mobiles en quelque sorte que les différences congénitales, comme sont celles du vêtement, a souvent frappé les hommes. Avec quelle application l’inférieur n’a-t-il pas essayé, en tout temps, de ressembler extérieurement au supérieur — le supérieur de se distinguer extérieurement de l’inférieurV. Baudrillart, Histoire du luxe. ! L’histoire des lois somptuaires est celle de la lutte de ces deux efforts parallèles et de sens contraire. Les partis combattants avaient l’un et l’autre le sentiment que l’identité des costumes empêcherait de maintenir longtemps l’inégalité des droits.

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De ce point de vue, on aperçoit l’une des puissances révolutionnaires du progrès de la richesse ; le luxe est un des instruments qu’elle emploie pour briser les cadres sociaux : en permettant aux roturiers de « vivre noblement » elle diminue la distance qui les sépare des nobles. « Nos femmes se couvrent de pelleteries rares, dit une chanson populaire du xve siècle ; elles sont parées comme des princesses : qui peut maintenant distinguer leur rangV. Janssen, L’Allemagne et la Réforme, trad., I, p. 363. ? » Et la chaire se plaint au même moment de la confusion des costumes, présage de la confusion des conditions : « C’est un bien mauvais signe que l’impossibilité, où l’on est maintenant de reconnaître la condition à l’habitJanssen, op. cit., p. 368.. » Diètes, États et Conciles qui interdisaient aux gens de basse origine l’or et les perles, le velours et la soie, les robes tailladées et le drap de plus d’un demi-florin l’aune, obéissaient donc, en quelque sorte, à l’instinct de conservation de l’inégalité : les privilégiés sentaient que les similitudes extérieures entraînent tôt ou tard les similitudes de traitement. — Ainsi s’explique ce fait que si souvent, dans l’histoire, l’obtention de certains droits est accompagnée de l’obtention d’un insigne, — anneau, collier ou bracelet, — comme la privation de certains autres est accompagnée de l’imposition d’une marque d’infamie, — rouelle jaune ou voile bleu. L’absence de tout « signe distinctif », c’est-à-dire l’homogénéité extérieure des sociétés, aiderait donc, en ce sens, au succès de l’égalitarismeV. ce que dit Taine (Les Origines de la France contemporaine), du rapprochement du bourgeois et du noble : « Aux approches de 1789, on aurait peine à les distinguer dans la rue. ».

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Que leur homogénéité interne, c’est-à-dire l’absence de toute dissidence, y doive contribuer plus encore, on le comprend aisément. — Et d’abord, si l’opinion tient un tel compte, lorsqu’elle compare les hommes, de leurs ressemblances ou de leurs différences extérieures, c’est ordinairement qu’elle prend celles-ci comme les manifestations de ressemblances ou de différences plus intimes. En Orient « un vêtement est une profession de foiA. Leroy-Beaulieu, Israël chez les nations, p. 356. ». Nous concluons de l’assimilation superficielle à l’assimilation profonde, de la parenté des corps à la parenté des âmes. — L’influence des ressemblances intérieures est d’ailleurs assez puissante pour contrebalancer au besoin celle des différences extérieures ; ceux qui communient dans une même foi se sentent portés à oublier que la race ou l’habit les séparaient. C’est ainsi que, dans les sociétés inégalitaires, l’unanimité des croyances prépare les hommes à se traiter en égaux. En ce sens le christianisme fut bien une grande école d’égalité ; l’égale participation à ses sacrements mettait les serfs sur le même pied que les maîtres. « Les uns ont-ils été baptisés avec de l’eau et les autres avec du malvoisieGeiler de Keiserberg, cité par Janssen, loc. cit. ? » De nos jours encore, dans ces deux grands Empires qui sont, moralement comme géographiquement, sur la limite de l’Europe, c’est l’adhésion à la religion d’État, c’est la prise du turban on le passage par les cuves orthodoxes qui confère tous les droits. Les Musulmans n’ont pas le préjugé de la naissance, et l’hétérogénéité des races ne les choque pas ; mais en revanche ils ne sauraient supporter l’hétérogénéité des religions. Leurs armées rassemblent des Arabes, des Kurdes, des Berbères, des Circassiens, mais ils rendent difficilement justice à un chrétien. Là même où l’égalité est proclamée avec la tolérance, qui ne sait que la dissemblance des convictions risque souvent d’entraîner des différences de traitement ? Dans combien de pays d’Europe le juge est-il obligé de rappeler au témoin chrétien qu’il doit dire la vérité, même si elle est favorable à un Juif ? Tous ces exemples ne prouvent-ils pas que le spectacle des dissemblances, extérieures ou intérieures, innées ou acquises, qui séparent les hommes, n’est pas propre à leur inspirer l’idée de leur égalité ?

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Or n’a-t-on pas démontré que plus le nombre des individus qui composent une société grandit, plus les milieux aux influences desquels ils se trouvent soumis diffèrent, et plus par suite l’hétérogénéité de la société devient probableV. Spencer, Premiers Principes, p. 455 (F. Alcan). ? Ou encore que, plus une société est dense, plus la nécessité de la différenciation s’y fait sentirDurkheim, La Division du travail social, p. 294 sqq. ? En conséquence, une société ne peut grandir sans perdre de son homogénéité. D’où il suit que l’homogénéité absolue des cercles sociaux parce qu’elle entraîne leur étroitesse, s’oppose indirectement à ce que l’idée des droits de l’humanité y pénètre.

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Elle s’y oppose d’ailleurs directement s’il est vrai que, en raison même de son homogénéité parfaite, une société a toutes les chances possibles d’être fermée, exclusive, et de modeler à son image, fermés et exclusifs, les esprits qu’elle rassemble. En effet, si nous n’entretenons de relations réglées qu’avec des reflets de nous-mêmes, avec des frères qui nous ressemblent tant par le corps que par l’âme, tant par les manières que par les croyances, c’est à l’ensemble de tous ces caractères que se trouvera liée pour nous l’idée même du droit — nous ne reconnaîtrons d’existence juridique qu’à ceux qui nous représenteront cet ensemble. Or plus il sera complexe, et plus le groupe sera homogène ; mais plus aussi il sera difficile à ses membres de rencontrer, jamais, en dehors de lui, un semblable. Le signalement social, dans un groupe absolument homogène est, par définition trop chargé pour que la combinaison des traits de toute sorte qui le constitue ait quelque chance de se retrouver en d’autres groupes. Ne disons pas avec M. GiddingsThe principles of sociology, p. 170. que les groupes eux-mêmes sont d’autant plus différents, qu’à l’intérieur de chacun d’eux, les individus sont plus semblables ; car les individus y peuvent être rangés, coordonnés ou subordonnés suivant les mêmes lois. Mais disons avec M. SimmelUeber sociale Differenzierung, p. 45-55. que plus les éléments d’un groupe sont semblables entre eux, plus ils ont de chances de différer, en bloc, des éléments d’un autre groupe ; moins ils en ont, par suite, d’être portés à les tenir pour des semblables, membres comme eux-mêmes d’un groupement plus large qui serait l’humanité.

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Il y a, d’ailleurs, plus d’une raison pour que, dans les groupes très homogènes, les droits propres à la personne soient formellement méconnus. L’homogénéité absolue fait les sociétés non pas seulement fermées, mais compactes, non pas seulement exclusives, mais oppressives. Dans les groupes parfaitement homogènes, la force des sentiments collectifs est telle qu’ils ne peuvent tolérer aucune divergence particulière. On en a donné les preuves presque matérielles, en comparant les Droits de nos sociétés individualistes avec les Droits de ces sortes de sociétésV. Durkheim, op. cit., chap. II et III. Cf. de nouvelles confirmations de ces vues dans Masqueray, Formation des cités chez les populations sédentaires de l’Algérie, p. 77, et dans Luro, Le Pays d’Annam, p. 230. ; tandis qu’elles ignorent presque le droit contractuel qui règle les rapports des intérêts et mesure les droits réciproques des individus, le droit répressif, destiné à faire respecter les croyances collectives, y règne en maître. « L’individu ne s’y appartient pas. » Agitur, non agit. Les personnalités, par cela même qu’elles ne diffèrent pas les unes des autres, ne s’opposent pas les unes aux autres. Parlant des Slaves du Sud réunis en zadrugas, Guy CoquilleCité par Dareste, Études d’Histoire du Droit, p. 245. disait que « par fraternité, amitié et liaison économique, ils font un seul corps ». L’étude des croyances propres aux sociétés primitives, que leur grande homogénéité distingue des civilisées, tendrait à prouver que leurs membres se considèrent comme faisant en quelque sorte partie d’une seule chair V. L’Année sociologique, 1re année (1898). Article de M. Durkheim, sur la Prohibition de l’Inceste (F. Alcan).. On pourrait dire qu’une seule âme les mène, tant leurs âmes particulières pensent à l’unisson. Responsabilités collectives, propriétés communes, autorité sociale despotique, activités individuelles altruistes, tous ces traits, par lesquels se ressemblent les sociétés fortement homogènes, nous prouvent assez que l’individu n’y est nullement, comme le voudrait l’égalitarisme, tenu pour une cause par soi ni pour une fin en soi.

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Que les individus avec lesquels nous vivons en société soient au contraire essentiellement différents, nous ferons plus naturellement le départ entre ce qui revient à la collectivité et ce qui appartient à la personnalité. Dans une société hétérogène, le prix du « quant-à-soi » apparaît, et l’ordre social est obligé de respecter les libertés individuelles. Rappelons-nous qu’il faut distinguer entre l’égalité et la fraternité : l’idée de l’égalité des droitsRichard, op. cit., p. 160. — on l’a observé justement — implique celle d’une opposition de prétentions. Il faut, pour que nous pensions à équilibrer leurs prétentions qui s’opposent, que par leurs différences mêmes les personnalités se soient posées les unes en face des autres. C’est l’hétérogénéité, non l’homogénéité des sociétés qui fait surgir l’individualisme. « À un certain point de civilisation, il y a trop de pensées diverses, de fois différentes, de sciences inégales, de morales particulières et d’éducations dissemblables. En cet état un besoin naît, qui est que notre façon d’être ne nous soit pas imposée par autrui. Après avoir longtemps contesté, les hommes finissent par reconnaître cette nécessité sociale et par céder à chacun sa part, plus ou moins généreusement mesurée, de liberté de penser, de croire, d’écrire, de vivre et de s’élever à sa guise. La communauté y perd, l’individu y gagneFaguet, Politiques et Moralistes du <num type="ordinal" value="19">XIX<hi rend="sup">e</hi></num> siècle, Avant-propos, p. VIII.. » Il semble que, par cela même que nous voyons se multiplier les différences individuelles, nous considérions chaque individu comme un être original, nous respections en lui « ce que jamais on ne verra deux fois », nous lui reconnaissions enfin une valeur incomparable et en ce sens égale à celle des autres. « Par cela qu’un individu est quelque chose de tout particulier, dit M. SimmelSociale Differenzierunq, p. 56., il devient égal à n’importe quel autre. » C’est ainsi que, du sein de leur extrême dissemblance, peut renaître le sentiment de l’égalité des personnes.

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Ces considérations permettent peut-être de juger une théorie qui a vite fait fortune : celle qui veut que fatalement la division du travail, condition nécessaire de tout progrès humain comme de tout perfectionnement biologique, entraîne l’inégalité. Assujettissant les membres de la société qu’elle transforme à des occupations totalement différentes, n’a-t-elle pas pour résultat d’introduire entre eux des différences d’idées en même temps que d’habitude, et peut-être même, — s’il est vrai que les modifications qu’elle impose sont susceptibles de se transmettre héréditairement, — des différences de racesCf. Schmöller, in Jahrbuch für Gesetzgebung..., XIII et XIV, p. 1003-1074, 45-105. Discuté par Bücher, Die Entstehung der Volkswirtschaft, p. 340-346. ? Sir Robert PeelCité par Boutmy, Le développement de la Constitution et de la Société politique en Angleterre, p. 308. disait, en 1806, que les progrès de la mécanique avaient créé une race d’hommes supplémentaire. À l’origine des castes, les distinctions professionnelles accompagnent, et peut-être même précèdent les distinctions anthropologiques. Dans les sociétés comme dans les organismes, la division du travail est mère du polymorphisme, c’est-à-dire de l’inégalitéV. Perrier, Les colonies animales, p. 216. Pour l’extension de cette théorie, voir Richard, « La Sociologie ethnographique et l’histoire », dans la Revue philosophique, t. XL, 1895..

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D’ailleurs, et plus directement, par les sentiments qu’elle inspire aux individus qu’elle distingue comme par la façon dont elle les tient liés, la division du travail rend leur égalisation nécessaire. On ajustement remarqué qu’elle n’est pas seulement un principe d’opposition, mais un principe d’unionC’est la thèse de M. Durkheim, dans la Division du travail.. Elle cimente les sociétés, bien loin qu’elle les disloque. La solidarité qu’elle y fait vivre est seulement d’une espèce nouvelle. Tandis que la solidarité « mécanique » repose sur la similitude des individus, cette solidarité « organique » repose sur leur différence. C’est justement parce qu’ils sont très différents qu’ils ne peuvent plus se passer les uns des autres. Plus les fonctions qu’ils se distribuent pour le bien de l’ensemble sont divisées, et plus ils sont unis. — Mais plus il importe du même coup, pour que cette union dure, qu’ils se traitent en égaux. La division du travail ne saurait associer intimement les hommes sans les égaliser.

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Ajoutons que pour qu’elles veuillent rester groupées et cherchent un ordre social qui fasse à chacune sa juste part, il faut que certaines ressemblances aient continué de les unir et, comme le Dieu de Descartes recrée à chaque moment le monde, recréent à chaque moment l’association : le départ de ce qui revient à chaque individualité ne peut être effectué que par des individualités qui s’entendent, c’est-à-dire qui ont quelque chose de commun. Tocqueville relève justement la nécessité de cet accord instinctif et en quelque sorte involontaire qui résulte de la similitude des sentiments et de la ressemblance des opinions. « Il n’y a proprement société, ajoute-t-il, que là où les hommes considèrent un grand nombre d’objets sous le même aspect. » « La première condition du droit, dit de son côté M. Tarde, est une certaine similitude préalable entre les hommes qu’il doit unirTarde, Les lois de l’imitation, 2e éd., p, 342 et 335, en note.. »

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L’avenir est à l’unité de type du genre humain. — L’avenir est à la variété des types individuelsCf. Topinard, Éléments d’anthropologie générale, p. 199. V. de Lapouge, Les Sélections sociales, p. 175.. — Telles sont les deux conclusions, contraires en apparence, que semble imposer aux anthropologues, qu’ils soient polygénistes ou monogénistes, l’analyse ethnique des groupes qui mènent le progrès. L’une et l’autre mettent un même fait en lumière : l’effacement des types spécifiques et collectifs. De l’une et l’autre il résulte qu’on ne rencontre plus, dans la civilisation occidentale, de groupes ethniques fermés, aussi nettement distincts qu’ils seraient intrinsèquement homogènes.

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Déjà dans l’antiquité, les sociétés destinées à s’approcher le plus près de l’égalitarisme étaient aussi celles où le plus grand nombre de races se rencontrait. Si Athènes, plus que Sparte, fraie la voie de l’humanité, c’est peut-être aussi qu’elle entre en contact, par la mer et dans ses murs mêmes, avec plus d’étrangersCurtius, Histoire grecque, I, 16, 361 ; V, 179.. En tout cas, de toutes les cités antiques, Rome fut la plus accueillante aux « Pamphyles ». Peut-être n’eut-elle jamais de race originale : on accusait le peuple romain de n’être qu’un « ramassis » de racesCf. Fustel de Coulanges, La Cité antique, p. 425-428.. Du moins son long développement devait être déterminé par l’accession dans la cité romaine d’éléments de toutes provenancesV. Madwig, L’État romain, I, 18, 233 ; II, 250.. À combien de types dissemblables ce même titre de citoyen romain devait-il être décerné ? Quelle singulière bigarrure de toutes les statures, de toutes les couleurs de cheveux, de toutes les formes de crânes devaient, offrir ces armées de l’Empire où les Hongrois fraternisaient avec les Espagnols, les Syriens avec les Francs, les Slavons avec les Bretons ? Comment de pareils spectacles n’auraient-ils pas élargi les idées romaines ? Si le droit romain, au lieu de rester un droit local et un droit de classe, devait être un droit humain et individualiste, l’hétérogénéité de ceux qu’il avait à faire vivre ensemble n’en est-elle pas, pour une part, responsableV. S. Maine, L’Ancien Droit, p. 418. Études sur l’Ancien Droit, et la Coutume primitive, p. 162. ? La quantité des étrangers avec lesquels Rome entrait en rapport l’obligeait à substituer, aux règles spéciales, des règles aussi générales que possible. Le nombre même des types différents auxquels le Romain devait reconnaître des droits l’habituait à l’idée que le droit n’est pas attaché à telle particularité spécifique, mais que l’homme, en tant qu’homme, est respectable. Est-ce un hasard si la ville où se forgeait pour le monde la notion du Droit universel et personnel était aussi le rendez-vous des races ? Cette promiscuité même prédestinait Rome à être le « champion de l’universalitéJhering, Esprit du Droit romain, trad. Meulenaere, I, p. 310. ».

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Que nos sociétés à leur tour soient constituées par des mélanges de races, c’est chose désormais acquise. L’assimilation des groupements sociaux aux espèces ethniques a pu servir certains intérêts ou certaines passions politiques, mais la science proprement dite paraît y renoncer décidémentV. ce qu’en dit Seignobos, Introduction aux Études Historiques, p. 208, en note. Cf. Monod, dans l’introduction à L’Histoire du peuple anglais, de Green, p. XVI.. Elle reconnaît qu’entre race et nation il n’y a plus aucun rapport. Les races sont des conceptions, dit M. TopinardL’Homme dans la Nature, p. 37-39., les peuples seuls sont des réalités. Pour l’anthropologiste, « les peuples sont des dépôts d’alluvions, de provenance et de nature diverses, mêlés et brassés par le flux et par le reflux des événements ». Il y a longtemps qu’il n’y a plus de race pure, et l’impureté ethnique des nations augmente en même temps que leur civilisation même.

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Répondant aux craintes provoquées par le développement de l’immigration, M. LagneauBulletin de la Société d’anthropologie, 1894, V, p. 431. fait remarquer que « notre nation, au point de vue ethnique, se compose d’Aquitains de race ibérique, comme beaucoup d’Espagnols, de Ligures de même race que certains Italiens, de Celtes de même race que la plupart des Suisses, de Belges, de Germains, de Burgondions, de Francs, de même race que beaucoup d’Allemands et de Scandinaves ». Il ne nous est donc pas difficile de retrouver des frères chez les étrangers. La promiscuité européenne, cette « chimie des races » que déplore Gobineau, a pour premier résultat, en brisant la solidarité des groupements sociaux avec les espèces biologiques, de disséminer des « semblables », qui peuvent se reconnaître, de l’un et de l’autre côté des frontières. Les différences physiques collectives, qui pouvaient barrer la route aux sentiments égalitaires, s’affaiblissent et s’évanouissent d’elles-mêmes.

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Les prépare-t-elle en même temps au respect de l’individualité ? La preuve en serait faite si était vrai que les sociétés civilisées sont aussi celles où les individus se trouvent, au point de vue anthropologique, les plus différenciés. Mais c’est ce qui est plus difficile qu’on ne la cru à constater directement. Broca avait affirmé que le volume des crânes augmente avec la civilisation ; mais après des observations plus nombreuses, sa loi est démentieV. de Lapouge, Les Sélections sociales, p. 121.. De même, on a affirmé qu’avec la civilisation la différenciation des crânes augmente ; mais les observations ne sont pas assez étendues pour que la loi soit incontestée. Suivant M. Le BonLes Sociétés, p. 193., les différences de volume du crâne existant entre individus de même race sont d’autant plus grandes que la race est plus élevée dans l’échelle de la civilisation. Mais, suivant M. TopinardÉléments d’anthropologie, p. 618., l’inégalité de ces différences mêmes peut tenir à l’inégalité des séries de crânes comparées, et il est encore impossible d’affirmer « que les variations individuelles soient moins étendues dans les races inférieures que dans les races supérieures ». Si cinq crânes de Patagons possédés par le laboratoire de Broca sont identiques, trois cerveaux de Fuégiens décrits, l’un par Manouvrier et les deux autres par Seitz, diffèrent entre eux autant que trois cerveaux d’Européens pris au hasardBulletins de la Société d’anthropologie, 1894 V, p. 605.

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Or les voyageurs ne sont-ils pas d’accord pour noter l’impression d’uniformité que leur donne le spectacle d’une foule de primitifs ? On l’a souvent répété : « Qui a vu un Indien les a tous vusMorton, cité par Topinard, L’Homme dans la nature, p. 346, Ulloa, cité par Durkheim, Division du travail, p. 143.. » — Sans doute, mais ne sait-on pas aussi combien il faut se défier de ces sortes d’impressions, et que, pour un étranger, les différences entre les représentants d’un même type ne deviennent appréciables qu’à la longue ?

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Or combien le nombre des variations probables n’augmente-t-il pas si les éléments générateurs sont eux-mêmes les produits de races différentes ? Si, en un mot, l’« amphimixie » se double de « panmixie » ? L’universel croisement a pour résultat d’augmenter les différences individuelles. Il les augmente d’autant plus que les variétés qu’il engendre sont relativement instables, difficilement transmissibles, et par suite n’arrivent pas à se constituer en espèces durablement distinctes. Par là s’explique ce fait que dans les sociétés « métisses », tandis que les races anciennes disparaissent, il ne se forme pas, à vrai dire, de races nouvelles. L’« anthropo-sociologie » peut donc chercher quels caractères anatomiques se rencontrent le plus fréquemment dans les différentes couches des sociétés modernes, si la dolichocéphalie l’emporte ici et, là, la brachycéphalieV. Année sociologique, I (1898). Art. de M. Muffang, p. 519-533. : elle ne prouvera pas que, correspondant aux distinctions de classes, des types collectifs différents se constituent en Europe, comme s’en sont constitués, dit-on, aux îles Sandwich ou au DahomeyCf. Spencer, Principes de sociologie, III, p. 406. E. Foa, Le Dahomey, p. 100.. Les temps sont passés où sans hésitation, du premier coup d’œil, on reconnaissait à la taille, à la couleur des yeux ou des cheveux, les supérieurs et inférieurs. La civilisation occidentale impose aux races qu’elle réunit la multiplication des différences individuelles en même temps que l’élimination des différences collectives : et en conséquence, par les effets moraux de ce processus biologique, elle prépare déjà les esprits à recevoir l’idée de l’égalité des hommes.

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Mais, parce que les ressemblances ou les différences ethniques se laissent, plus aisément peut-être que toutes les autres, définir et mesurer scientifiquement, il serait injuste de les rendre seules responsables de l’orientation des idées sociales. Bien d’autres ressemblances unissent, et bien d’autres différences séparent les hommes, qui sont capables ou de renforcer ou de contrarier l’action des premières. L’importance sociale de l’acquis dépasse, et de beaucoup, celle de l’inné. L’humanité a la capacité de bouleverser les distinctions de la nature. Des cerveaux anatomiquement identiques porteront peut-être des idées toutes différentes, et des corps tout différents se cacheront sous des tenues identiques : les hommes ne se reproduisent pas seulement, ils s’imitent. Que l’imitation aille, comme le veut son théoricienTarde, Lois de l’Imitation, p. 219- 239., de l’intérieur à l’extérieur, du mental au physique, ou au contraire, comme nombre d’observations tendraient à le prouver de l’extérieur à l’intérieur, du physique au mentalV. P. Lapie, Les civilisations tunisiennes, p. 60 sqq. (F. Alcan)., — que l’on commence par imiter les façons de se vêtir, de s’abriter, de se nourrir avant d’imiter les façons de penser, ou inversement, — il est acquis que l’imitation, en transportant d’un individu à l’autre, à travers les milieux ethniques les plus divers non pas seulement quelques caractères insignifiants, mais les caractères les plus nombreux et les plus importants, transforme, à des degrés d’ailleurs divers, l’intérieur comme l’extérieur des hommes, leur physique comme leur mental. Il peut donc arriver qu’elle tienne tête à l’hérédité, qu’elle brouille ses cartes, qu’elle rende homogène ce que l’hérédité laissait hétérogène, et inversement, — et par suite rien ne prouve a priori qu’elle ait, comme l’hérédité, préparé dans les sociétés occidentales le règne de l’égalitarisme : qui sait si l’une ne travaille pas à détisser ce que trame l’autre ?

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Serait-il vrai, comme on l’a soutenuBagehot, Lois scientifiques du développement des nations, p. 115 (F. Alcan). que la puissance d’imitation va en décroissant avec la civilisation ? S’imiterait-on moins, par suite, dans les sociétés modernes que dans les sociétés primitives ? — Les distinctions qui permettent de répondre à ces questions ont été brillamment formulées. On imite moins ses ancêtres, mais on imite plus ses contemporains, même étrangers. On imite moins de gens en tout, mais plus de gens en quelque chose. En un mot, le règne de la mode se substitue au règne de la coutumeTarde, op. cit., chap. VII.

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Il est vrai que le même observateur qui attire notre attention sur les progrès de la mode nous fait aussi remarquer que toute mode tend, par une nécessité intime, à se contracter et à se cristalliser en coutume. Un rythme, rendu sensible par une histoire à vol d’oiseau des gouvernements des législations, des religions, de la technique, tend, suivant M. Tarde, à naturaliser les importations, à donner à l’usage venu de l’étranger la force d’une pratique autochtone, et à nous ramener ainsi du cosmopolitisme ou traditionalismeTarde, op. cit., p. 270.. — Ce retour de la mode à la coutume résulte-t-il d’une loi d’évolution nécessaire ? ou au contraire, comme le pense M. DurkheimDivision du travail, p. 330., une loi d’évolution nécessaire veut-elle que toute société qui s’est une fois soustraite à l’autorité de la tradition y reste soustraite à jamais ?

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D’autre part, il est vrai encore que suivre une mode, c’est chercher à se distinguer de certains hommes en s’assimilant à certains autres. On a finement remarquéSimmel, Psychologie der Mode. que la mode satisfait à nos deux tendances contraires : l’esprit d’imitation et l’esprit de contradiction. Elle nous permet de nous opposer en imitant. Si nous adoptons une mode, n’est-ce pas afin que, du premier coup d’œil, on nous range dans une certaine catégorie et non dans une certaine autre ? Ainsi s’explique le perpétuel devenir et l’instabilité essentielle de la modeSimmel, art. cité. : les gens qui veulent être : « distingués » s’empressent de la quitter dès qu’elle devient « commune ». — Mais c’est cette variabilité même des modes qui, en même temps que leur multiplicité, limite l’influence anti-égalitaire de la mode. Ce changement perpétuel nous fait voir les mêmes modes portées par des individus très différents, et des modes très différentes par un même individu. D’où il résulte que les signes distinctifs que la mode fait passer d’un homme à l’autre se détachent de plus en plus aisément, à nos yeux, de ceux qu’ils ne recouvrent que pour un jour. L’esprit qui a vu se succéder tant d’assimilations différentes se déshabitue de juger les gens sur l’étiquette qu’ils prennent, et, comme le veut l’égalitarisme, essaie de découvrir, sous l’uniforme momentané des collectivités, la valeur propre à l’individu.

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Par là s’expliquent les réflexions, en apparence contraires, qu’inspirent aux observateurs les spectacles contemporains. D’une visite à ces sociétés auxquelles Tocqueville demandait le modèle de la démocratie, l’un rapportera l’impression que tous les éléments d’une foule américaine se rassemblentM. Dugard, La Société américaine, p. 37., l’autre que chaque Américain a son régime, ses idées, ses goûts propresP. Bourget, Outremer, I, p. 14.. En comparant les classes les plus civilisées aux autres, celles du « monde » à celle du « commun », on nous dira, suivant les points de vue, tantôt que leurs membres sont ceux qui se ressemblent le plus, tantôt qu’ils sont ceux qui diffèrent le plus entre euxCf. Tarde, Lois de l’Imitation, p. 58. — Simmel, Sociale Differenzierung, p. 48.. S’agit-il non plus seulement des habits ou des usages, mais des arts, on remarquera que les arts n’ont presque plus de patrie, qu’un peintre italien peint comme un belge, que les styles s’universalisent, — et d’autre part que chacun veut sa manière, qu’il n’y a plus d’écoles, que les artistes, divisés sur tout, n’ont plus qu’un parti pris commun, celui de l’individualismeV. les articles d’André Hallays, dans les Revues de Paris du 15 février 1895 et du 1er mai 1896.. Le mouvement des croyances provoque des observations analogues. Elles aussi tendent vers 1’universalité ; les dogmes précis, apanages d’une secte, d’une cité, ou d’une nation font place peu à peu à des croyances vagues qui embrassent le monde, et, en même temps qu’elles s’élargissent, se fondent d’ailleurs les unes dans les autres ; c’est l’âge des « congrès de religions ». Mais au même moment et inversement, sous ces généralités conciliantes qui rassemblent tant de fidèles, mille théories particulières s’élèvent. Chacun se fait « son système » du monde. On ne met rien au-dessus de la liberté de conscience. Les croyances dernières apparaissent de plus en plus comme choses toutes personnelles. — si bien qu’on a pu dire, en un sens, qu’une seule foi commune nous reste, la religion de l’individuDurkheim, Division du travail, p. 187..

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En un mot, historiens des croyances, critiques ; d’art, observateurs des mœurs aboutissent à deux thèses analogues à celles que nous trouvions, au début de ce chapitre, sous la plume des anthropologues : dans nos sociétés modernes tout s’unifie, en même temps que tout se diversifieCf. ce que dit M. Fouillée (Revue des Deux-Mondes, 1895, II, p. 394). « À notre avis l’humanité approche aujourd’hui d’une troisième période… où les ressemblances croissantes n’empêcheront pas les différences croissantes. » — De même M. Brunetière (Ibidem, V, p. 626) : On ne se ressemblera pas tous ! Mais les différences n’auront « plus rien ou presque rien d’ethnique ; elles seront individuelles. ». L’homogénéité augmente en un sens, et en un autre l’hétérogénéité.

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Or, malgré toutes les différences que ses espèces peuvent présenter, quels sont les caractères principaux de cette gens que les historiens reconnaissent partout à l’origine de notre civilisation ? — Elle réunit en elle toutes les fonctions qui seront plus tard distribuées entre des groupements spéciauxC’est un des résultats acquis des recherches de Fustel de Coulanges et de Sumner Maine sur l’Ancien Droit. Cf. les ouvrages cités de Tönnies, Durkheim, Simmel, Bücher, etc.. Les sociétés primitives sont des touts fermés, dont chacun veut se suffire. Chacun fabrique pour lui-même ce dont il a besoin, chacun a ses dieux propres, qui sont ses ancêtres. La famille antique idéale est à la fois État, Église, Armée, Atelier. Le père est à la fois roi, prêtre, général et patron. En conséquence peut-être l’homme primitif fait-il, toutes proportions gardées, plus de choses variées que le moderne ; mais il les fera toutes avec les mêmes compagnons, dans les mêmes cadres, sous les ordres d’un même chef. S’il n’est pas rivé à une seule occupation, il l’est à une seule association. Dire que l’absence d’une division du travail social entre groupes spécialisés est le signe distinctif des sociétés archaïques, c’est reconnaître que les individus qui les composent ne sauraient appartenir simultanément à des groupements divers.

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En fait, l’histoire de la dissolution des cités antiques, qui devait aboutir à une première révélation de l’égalitarisme, est aussi celle de leur complication croissante. Systématiquement, leurs réformateurs, — qui le plus souvent d’ailleurs, comme Solon ou Clisthène ou Servius, tiennent par leurs origines ou leurs occupations à plus d’un groupe, — y introduisent des divisions nouvelles. C’était, semblait-il, le moyen le plus propre à affaiblir l’esprit aristocratique : « Si l’on veut fonder la démocratie, dit AristoteCité par Fustel de Coulanges, La Cité antique, p. 337., on fera, ce que fit Clisthène chez les Athéniens : on, établira de nouvelles tribus et de nouvelles phratries ; aux sacrifices héréditaires des familles on substituera des sacrifices où tous les hommes seront admis ; on confondra autant que possible les relations des hommes entre eux, en ayant soin, de briser toutes les associations antérieures. » Et en effet, au nom des fins politiques, militaires ou économiques, prenant comme principes de classement, l’origine ou le métier, l’habitation ou la richesse, les réformateurs des cités antiques y manièrent et remanièrent sans trêve la matière sociale, de telle sorte que les rapports de ses éléments ne pouvaient manquer de se compliquer.

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Il est vrai que l’effort des démocrates devait tendre à briser définitivement les cadres anciens, et non pas seulement à les croiser par des cadres nouveaux ; ils voulaient non pas enchevêtrer deux ordres sociaux, mais substituer l’un à l’autre. Mais on sait l’impossibilité de pareilles substitutions, brusques et totales. L’histoire ignore les changements à vue. Les antiques organisations restent longtemps mêlées aux nouvelles ; entre l’innovation et la tradition, des compromis s’instituent, qui ont pour conséquence la complication sociale. Par exemple, la loi renouvelée laissera valoir, en matière religieuse, la compétence de « comices » qu’elle ne reconnaît plus en matière politique. Ailleurs, des distinctions effacées par la loi restent inscrites dans les mœurs, Il arrive que le souvenir des hiérarchies légalement bouleversées survit pendant des siècles. Bien longtemps après que les divisions par familles ont cessé de s’imposer officiellement à l’organisation de la cité antique, les descendants d’un même sang reprennent, à de certaines fêtes, la conscience de leur parentéPar exemple, à la fête des Apaturies. Cf. Curtius, Histoire grecque, III, p. 494, et I, p. 286, 478.. De même, le montagnard que son rang censitaire place dans les comices auprès de l’habitant des côtes n’oublie pas son lieu d’origine ni les relations qu’il y a contractées.

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Si l’on se rappelle que Rome, plus que toutes les autres, s’élargit jusqu’à recevoir en elle presque tout l’univers connu, on comprendra qu’elle devait être aussi plus compliquée que toutes les autres. Des groupements multiples, officiellement reconnus ou comme sous-entendus, devaient y résulter, non pas seulement des souvenirs des plus lointains ancêtres, mais de l’accession des contemporains les plus éloignés ; les associations d’origine étrangère venaient s’y mêler aux associations d’origine traditionnelle. On nous dit que plus de soixante peuples, divers, réunis à Lyon, élevèrent un autel à AugusteStrabon, cité par Levasseur, Histoire des classes ouvrières en France, I, 21.. Ainsi les nouveaux « citoyens romains » de toutes provenances entraient dans les cadres de la société romaine, mais sans briser du même coup tous les liens de la race et du sol : ils se groupaient encore par « peuples » pour adorer un même dieu. Babel de groupements hétérogènes, l’Empire romain devait voir l’entrecroisement de classifications de toute nature et de toute date.

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Il est vrai que sous l’Empire, au moment même où s’élabore la notion d’un Droit égal pour tous, nous apercevons d’abord les efforts de l’État pour restreindre le nombre des associations partielles. À l’exception d’Alexandre Sévère, presque tous les empereurs rééditent des décrets contre elles. On sait, par les lettres de Trajan à Pline, combien ils les redoutaient. Gaïus, interprète de la doctrine officielle, écrit qu’« il y a très peu de motifs pour lesquels on permette d’établir de tels groupements ». — Mais, comme il arrive souvent dans l’histoire des institutions juridiquesCf. Giraud, Droit français au moyen âge, p. 190. — Flach, Origines de l’ancienne France, II, p. 35., la sévérité des lois n’est ici qu’un indice de la force des coutumes qu’elles voudraient enrayer : l’impossible en droit est souvent l’invincible en fait. Les collèges se sont beaucoup plus multipliés sous l’Empire, qui les poursuivait, que sous la République, qui les laissait libresBoissier, La Religion romaine, II, p. 250-290.. À côté des corporations professionnelles et industrielles, comme celle des fabricants de toiles de Lyon ou celle des nautes de la Seine, foisonnent les groupements qui n’ont en vue, suivant la distinction du Digeste, que « l’intérêt ou le plaisir de leurs membres ». Les collèges qui réunissent les voisins, comme celui des Capitoliens, à Rome, s’entrecroisent avec les collèges qui réunissent les gens de même race, comme celui des négociants asiatiques à Malaga. Les inscriptions montrent que non seulement en Italie, mais en Gaule, mais en Orient, plusieurs associations avaient, leur siège dans une même rue, sur une même place. La multiplicité en même temps que la diversité de ces groupements nous permet de supposer qu’un même individu appartenait à plusieurs d’entre eux. Les Antonins prennent soin d’interdire qu’un même citoyen fasse partie de plusieurs sociétésV. Madwig, L’État Romain, III, p. 152. ; c’est donc que la chose était usuelle. Dans une société à la fois aussi antique et aussi ample que l’Empire romain, la complication sociale ne pouvait manquer d’être grande.

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Qu’elle doive être plus grande encore dans notre civilisation moderne, rien n’est plus vraisemblable. — À vrai dire, nos institutions n’en offrent pas, tout d’abord, la preuve frappante qu’on pourrait en attendre. Dans la plupart des États modernes, le nombre des sociétés existant juridiquement est relativement restreint. Le droit de posséder, de contracter, d’ester en justice n’est accordé aux sociétés qu’avec parcimonie. Nos Droits, à l’image du Droit romain, n’aiment à traiter qu’avec des individus, et font difficulté pour accorder la personnalité aux groupements. Mais du moins, indépendamment de ces capacités juridiques que seule une reconnaissance officielle peut leur octroyer, les associations ne sont-elles pas libres de se former ? Sur ce point la législation des divers pays d’Europe est loin d’être uniformeV. Pandectes françaises, nouveau répertoire, IX, p. 424 sqq.. Si, chez les Anglo-Saxons et les Flamands, la liberté d’association est une des libertés « cardinales », en Allemagne toute réunion reste soumise, à la haute surveillance de la police ; en France, lorsque plus de vingt personnes se réunissent sans autorisation préalable, c’est un délitCeci était écrit avant la nouvelle législation française sur les associations..

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Mais en fait, « s’il fallait poursuivre et dissoudre toutes les associations qui fonctionnent sans autorisation, la moitié de la France serait condamnéeP. Dareste, « La liberté d’association », dans la Revue des Deux-Mondes du 15 octobre 1891. » Les mœurs font la loi aux lois. Un règlement qui résiste ouvertement à la pression des besoins sociaux est tourné, ou fléchit. Déjà certaines réformes des institutions, aux États-Unis, en Angleterre, en Suisse, en Bavière, prouvent que beaucoup d’États s’apprêtent à se montrer moins avares de personnalités civilesD’après Prins, L’Organisation de la Liberté. En France, la jurisprudence corrige la sévérité du code. Elle admet pour les sociétés de fait, une existence de fait. La Cour de Cassation reconnaît à toute société autorisée, sinon la capacité de recevoir des libéralités, du moins la capacité d’ester en justice, — d’où suit la capacité de contracter. On sait enfin que des lois nouvelles facilitent la constitution des associations professionnelles. « Sous l’action combinée de la jurisprudence et des lois récentes, la concession de la personnalité civile s’étend peu à peu à toutes les associations ; il sera bientôt évident que le vieux principe est usé, et qu’il faut lui substituer le principe opposé de la personnalité de plein droitM. Hauriou, Précis de Droit administratif et de Droit public général, 3e éd., p. 137. », — Ainsi nos institutions mêmes, malgré leurs tendances premières, laissent apercevoir le progrès des forces sociales contre lesquelles elles ne peuvent lutter. Les États sont désormais incapables d’arrêter la marée montante des associations particulières. Qu’on mesure seulement d’un coup d’œil le développement irrésistible des Trade-Unions en Angleterre, des Gewerk-Vereine en Allemagne, des Syndicats en France, et l’on se rendra compte que la multiplication des groupements est un des traits caractéristiques de notre âge.

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Toutefois, sans parler encore de tout ce qui peut limiter ces exigences propres, est-il vrai que ces influences soient, partout et toujours, aussi « isolantes » qu’on le prétend ? Notre organisation économique force les individus à se spécialiser tout entiers s’ils veulent subsister ? Mais il arrive aussi qu’elle les force, s’ils veulent subsister, à exercer plus d’une profession à la fois — elle bat en brèche, par là, les groupements professionnels exclusifs. Et qu’on ne croie pas que ce chevauchement des artisans sur les métiers soit un phénomène accidentel et négligeable. Suivant une statistique allemandeV. Bücher, Die Entstehung der Volkswirtschaft, 2e édition, p. 252, 256, près de 5 millions d’habitants de l’Empire ont « plusieurs cordes à leur arc » ; plus de 3 500 000 ouvriers ou employés sont en même temps cultivateurs : au total il n’y aurait pas moins d’un tiers de travailleurs, dans l’Empire, à pratiquer, à côté de leur métier principal, un métier accessoire. Né de l’excès même de la division du travail, le « cumul des fonctions » accompagne souvent ainsi, comme pour en neutraliser certains effets, leur spécialisation.

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D’ailleurs, si, dans bien des cas, l’organisation économique moderne force les hommes à exercer simultanément plusieurs professions, plus souvent encore elle les forcera à les exercer successivement, D’après des observations faites sur les ouvriers anglais, qui paraissent sentir, plus promptement que les autres, les exigences du système de production actuel, le travailleur idéal, le travailleur de l’avenir serait celui qui serait, apte à changer de métier suivant les variations de la demandeV. P. de Rousiers, « Un ouvrier patron en Angleterre », dans la Revue de Paris du 15 mars 1895. Cf. Marx, Das Kapital, 3e édition, I, p. 503, 504. Marx l’avait remarqué ; la Vielseitigkeit devient de plus en plus nécessaire au travailleur ; l’état, économique de l’industrie tend de lui-même à substituer, à l’individu qui n’est que partiellement développé et ne sait exercer toute sa vie qu’une fonction de détail (Theil Individuum), l’individu développé intégralement, capable d’exercer tour à tour des fonctions différentes. En ce sens l’excès même de la grande industrie « mobilise » le travailleur ; et cette mobilité, autant que la variété des métiers exercés, l’empêche de s’enfermer exclusivement dans les cadres d’un groupement professionnel unique.

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D’ailleurs, on méconnaîtrait étrangement les caractères que la civilisation impose tant aux besoins qu’aux activités des hommes, si l’on considérait comme seuls importants pour la vie sociale les groupements d’ordre économique. L’homme ne se laissera plus emprisonner dans le métier. Ceux-là mêmes qui attendent, des progrès de l’industrialisme, la restauration d’une organisation corporative reconnaissent que la corporation moderne ne saurait, comme l’ancienne, accaparer tout, l’individuV. Prins, op. cit., passim.. De plus en plus les associations partielles, spécialisées, instituées en vue d’une fin déterminée et ne demandant à leurs membres que la part d’activité exigée par cette fin, remplacent les associations totales et absorbantesC’est la thèse soutenue par Gierke, Das Deutsche Genossenschaftsrecht, tome I ; cf. p. 450, 653, 904, etc..

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Qu’il soit difficile d’étayer cette conclusion par des statistiques, on s’en rend compte. Seules les associations d’ordre économique sont dûment dénombrées. Pour la plupart des autres, ou leur dénombrement est impossible, ou il a été jugé inutile. On pourra, sur quelques points, prouver la multiplication d’un certain ordre de sociétés, celle par exemple des sociétés savantesV. le Journal de la Société de Statistique de Paris, avril 1897, et les Annuaires de la Charité. Dans un article de la Revue Universitaire (15 déc. 1898). M. Jullian commentant des renseignements fournis par le Comité des travaux historiques et scientifiques (Ministère de l’Instruction, publique) sur l’accroissement du nombre des Sociétés savantes, apporte à notre thèse cette confirmation : « C’est en effet, dans ce siècle et dans notre pays, le phénomène social le plus net et le plus général que les progrès ininterrompus des associations libres. Il faut remonter jusqu’aux premiers temps de l’empire romain pour constater un fait semblable, et pour trouver à ce fait des causes à peu près identiques. », ou des sociétés charitablesNous n’avons pu effectuer ce relevé que pour 2 départements : les Côtes-du-Nord et les Basses-Pyrénées.. Ou encore, grâce aux autorisations qu’elles sont obligées de demander aux préfectures, on pourra relever, dans nos départements, la progression du nombre des associations constituées. Mais de pareils relevés, même étendus, laisseraient encore échapper la majeure partie des groupes dont nous sommes les points d’intersection.

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De même, cette complication ne doit-elle pas avoir pour résultat et d’effacer les distinctions collectives et, de multiplier les variations individuelles ? Parce qu’elle établit, dans un troisième groupe, des relations constantes entre les membres de deux groupes différents, elle contribue à les assimiler : elle unit leurs mains par-dessus les anciennes barrières et inaugure entre étrangers des ressemblances. D’un autre côté, parce qu’elle fait d’un individu le point d’entrecroisement de cercles très nombreux et très divers, elle concourt à distinguer sa personnalité des autres. Suivant M. SimmelUeber Sociale Differenzierung. Tout un chapitre (p. 100-116) traite de l’entrecroisement des cercles sociaux. de même que l’individualité d’une chose augmente à proportion du nombre des idées auxquelles elle participe, ainsi l’augmentation du nombre des groupes dont elles font partie accroît l’originalité des personnes : elles apparaissent comme des synthèses uniques, carrefours de groupes qui ne se rencontrent pas deux fois absolument les mêmes. — Et ainsi la complication sociale, aidant au raffinement des différences en même temps qu’à l’élargissement des ressemblances, conduirait indirectement, pour les raisons que nous avons déjà notées, à l’égalitarisme.

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En ce sens le commerce, faisant la navette entre les mondes étrangers et tissant, des uns aux autres, tout un réseau de relations complexes, méritait d’être appelé le destructeur de l’esprit des cités antiquesCourcelle-Seneuil, dans sa préface à l’Ancien Droit, de S. Maine.. En ce sens encore, les grandes religions prosélytiques élevaient, par-dessus les frontières, d’immenses monuments à l’humanité. L’Orient, caractérisé par la confusion de la plupart des sociétés que l’Occident distingue, et en particulier par l’identité du groupement politique avec le groupement religieux, est par là même moins apte à comprendre l’idée des droits de l’homme.

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Plus directement encore que leur caractère exclusif, la complication des sociétés diminuera leur caractère oppressif, et aidera l’individu à se poser comme le centre du droit. Une collectivité l’absorbera plus difficilement si d’autres collectivités le lui disputent. Au milieu du conflit des autorités qui se font contrepoids, la liberté individuelle peut rester debout. Ainsi s’explique, par exemple, l’espèce de jeu de bascule dont l’histoire de la compétence judiciaire au moyen âge nous donne le spectacle. On y voit les justiciables invoquer alternativement le régime des lois dites personnelles et le régime des lois dites territorialesV. Flach, Origines de l’ancienne France, tome I, passim. ; lorsqu’ils sont dans la main du seigneur, ils en appellent au roi ; dans la main du roi, au seigneur. C’est qu’ils cherchent à balancer un pouvoir par l’autre ; collectif ou individuel, un maître unique devient vite un tyran. Partout où la société manque de complication, sa mainmise sur l’individu est plus lourde.

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Il est remarquable que, dans les pays absolutistes, les Églises sont le plus souvent autocéphales et font un avec l’État ; les individus y perdent du même coup cette faculté de recourir contre la puissance gouvernante, et de lui dérober une part de leur personnalité, que l’indépendance de l’Église vis-à-vis de l’État a plus d’une fois garantieV. A. Leroy-Beaulieu, L’Empire des Tsars, III. p. 82.. L’Église catholique a pu, en fait, mettre souvent ses forces organisées au service de l’absolutisme, et lui offrir l’appui de ses dogmes. Mais il faut distinguer, des visées et des idées d’une association, les effets qu’elle produit par son existence même, par sa seule présence dans une nation. En installant à côté des groupements laïques un groupement nouveau, l’Église catholique instituait une forme sociale favorable au libéralisme. Guizot l’observe justement, lorsqu’il oppose, à l’influence bienfaisante du catholicisme, l’influence funeste du mahométisme : « C’est dans l’unité des pouvoirs temporel et spirituel, dans la confusion de l’autorité morale et de la force matérielle que la tyrannie, qui paraît inhérente à la civilisation mahométane, a pris naissanceGuizot, Histoire de la Civilisation en Europe, p. 79. » Ce serait au contraire le privilège de notre civilisation que la multiplicité des principesIbidem, 2e leçon.. Plusieurs organisations s’y rencontrent et s’y enchevêtrent : c’est peut-être une des raisons pour lesquelles l’émancipation des hommes devait être la mission propre des sociétés occidentales.

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Si surtout les groupements dont l’individu a fait partie ont changé, et que nous ayons le sentiment qu’ils peuvent changer encore, alors nous éprouvons de plus en plus le besoin de l’estimer en lui-même et pour lui-même. Ainsi, décrivant l’évolution de la franchise électorale en Angleterre, M. Boutmy montreLe Développement de la Constitution et de la Société politique en Angleterre, p. 347 comment « ce droit ne peut plus prendre son assiette sur les vieilles corporations, trop de fois remaniées et morcelées. Il faut descendre plus bas et l’asseoir définitivement sur l’individu, seul être résistant et immuable dans cette ruine ou cette refonte incessante des personnalités collectives ». Par la complication sociale, « l’individu passe au premier plan de la scène, tandis que les anciennes personnes morales dont il était englobé naguère se dissipent comme des ombres derrière cette unique figure en vif relief. »

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Par là s’expliquent les avantages démocratiques de tout événement ou institution qui enchevêtre les différents ordres de la société. N’a-t-on pas souvent dit des croisades qu’elles avaient ébranlé les catégories féodales ? C’est qu’elles mêlaient dans une même troupe, orientée vers une même fin, seigneurs, bourgeois, manants, hommes de toutes les situations et de toutes les provinces. De ce même point de vue, en Angleterre, on a justement remarqué l’heureuse influence de ces « cours de comté » qui, réunissant toute la population locale, noble ou roturière, urbaine ou rurale, hâtaient la fusion des éléments divers du peuple anglais ; ou, encore, dans le même pays, celle de la constitution du Parlement, qui mêlant les ordres deux par deux dans ses deux Chambres, contrariait l’esprit de casteCf. Imbart de la Tour, « L’Évolution des Idées sociales au moyen âge », dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences morales et politiques, 1896, II, p. 425. Aug. Thierry attribuait de même, aux associations provoquées par la Ligue, un certain rapprochement des classes.. Les ordres privilégiés pressentent bien, d’ailleurs, l’effet de ces croisements, puisque, le plus souvent, pour sauver leur prestige et garder leurs distances, ils recommandent à leurs membres de ne pas se commettre avec ceux des autres ordres : lier partie avec un inférieur, c’est déjà déroger. Qu’un commerce constant et réglé par les usages mondains mette en présence, dans les salons du XVIIIe siècle, le roturier et le gentilhomme, et ils se rapprocheront insensiblement ; c’est ainsi que, plus encore peut-être que leurs théories, la vie mondaine de nos grands écrivains préparait le succès des idées égalitaires. En ce sens, on a raison de dire que les casernes ou les lycées, où se coudoient des gens qui étaient la veille, non pas seulement géographiquement, mais socialement éloignes, sont des écoles de démocratie. Tout ce qui entrecroise les groupes embrouille les distinctions de classes, et invite l’esprit à en faire abstraction pour mesurer la valeur propre aux individus.

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Par des voies très différentes, le commerce produit des effets analogues. Dans les relations économiques, on tient compte non de « la qualité » des hommes, mais, à quelque classe qu’ils appartiennent, de la quantité d’argent qu’ils peuvent offrir en échange de telle marchandise. C’est en ce sens que Jhering a pu soutenir ce paradoxe : « L’argent est le grand apôtre de l’égalitéZweck im Recht, I, p. 229.. » Marx le dit de son côtéDas Kapital, 3e éd., I, p. 105. : « L’argent en qui s’effacent toutes les différences qualitatives entre les marchandises, efface à son tour, niveleur radical, toutes les distinctions. » Sur le marché il n’y a plus qu’un échangiste, en face d’un échangiste — race, nation, religion, tout ce qui distingue les hommes est momentanément oublié.

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Il est vrai que, dans certains cas, l’oubli n’est pas complet. On refusera d’acheter à un juif dans certains pays d’Orient. En France, après 1870, des maisons de commerce avaient, dit-on, inscrit sur leurs devantures : « On ne vend pas aux Allemands » ; et il paraît que les Américains, pour se venger de l’attitude prise par la presse française lors de la guerre de Cuba, se sont proposé de « boycotter » notre commerce. Mais le cours normal des affaires a vite raison de ces exceptions accidentelles. Normalement, par l’acte de l’échange, les qualités sont effaces. Il est dès lors naturel que les sociétés où ces actes, loin d’être comme aux temps anciens relativement exceptionnels, singuliers et quasi solennels, se multiplient à toutes les secondes et sur tous les points, soient aussi plus habituées que les autres à faire abstraction des classifications sociales établies. En fait, dans le temps où celles-ci s’imposaient encore avec rigueur, n’est-ce pas dans les places commerciales que se montrait d’abord un certain égalitarisme ? À l’origine de l’époque moderne les grands courants commerciaux, qui passent par les villes de l’Italie et du Rhin, fraient la voie à l’émancipation des hommesCf. L’Histoire générale (Lavisse et Rambaud), II, p. 420.. Le « droit du marché » ne voulait connaître aucune différence de naissance, et c’est peut-être parce que le droit urbain est sorti de ce droit commercial qu’on a pu dire, de l’air des villes, qu’il rendait tous les hommes également libres : « Städtische Luft macht freiCf. Sohm, Die Entstehung des deutschen Stadtewesens, p. 15, 81. Bücher, op. cit., 2e éd., p. 92.. »

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De même, plus tard, parce que la hiérarchie de l’Église chrétienne admettait des esclaves dans les ordres et les nommait ainsi pasteurs d’hommes libres, elle travaillait indirectement au nivellement des conditionsF. de Coulanges, L’Alleu et le Domaine rural, p. 299. De nos jours, l’administration anglaise, dans l’Inde, ébranlera l’esprit de caste, non pas seulement en mêlant dans ces cadres les gens de toutes castes, mais encore et surtout en permettant aux membres des castes réputées inférieures de s’élever, dans la hiérarchie des grades, au-dessus des autres, s’ils l’on mérité par leurs qualités propres de fonctionnairesSénart, « Les Castes dans l’Inde », dans la Revue des Deux-Mondes, 1894, I, p. 635... Les salons du XVIIIe siècle ne préparent pas seulement l’égalité des hommes parce qu’ils réunissent et confondent seigneurs et hommes de lettres, mais parce que, prisant l’esprit par-dessus tout, ils fournissent aux roturiers l’occasion de racheter par la supériorité du talent l’infériorité de la naissance : dans le royaume de l’esprit un enfant trouvé peut être roi. En un mot, la diversité des situations sociales que l’individu occupe dans des groupements très variés aide l’esprit dans son lent effort pour se déshabituer de mesurer, aux situations sociales, la valeur personnelle.

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L’état économique de nos sociétés, par exemple, trouve ici un nouveau moyen de servir les idées égalitaires. Au temps où la principale richesse est la propriété foncière, les mêmes familles possèdent ordinairement les mêmes choses ; les grands sont aussi les riches, et, chacun restant à son rang, la hiérarchie sociale est comme pétrifiée. On a eu raison de dire en ce sens que, la souveraineté, féodale dépend de la propriété : la condition de la terre emporte celle de l’homme. Mais, à ce régime dormant, substituez l’animation de notre fièvre commerciale : production à outrance, circulation incessante, hausses et baisses inattendues, — dans ce mouvement perpétuel de toutes les valeurs, les fortunes se font et se défont en un clin d’œil. Des « parvenus » entrent dans les cercles antérieurement fermés que la richesse leur ouvre et y sont incessamment remplacés. Des hommes à chaque instant nouveaux se succèdent dans les hautes situations. « Dans toutes les sociétés, dit M. BoutmyÉtudes de droit constitutionnel, 2e éd., p. 270., l’accroissement de la richesse mobilière, masse illimitée et accessible à tous, nivelle les supériorités fondées sur la prépondérance de la richesse foncière, masse limitée et objet naturel de monopole. »

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La vitesse du va-et-vient social est ainsi décuplée, On s’habitue dès lors à voir un même homme remplir successivement des places très différentes, à imaginer par suite, à coté de celles qu’il a remplies déjà, celles qu’il pourra remplir encore. Le prestige des « places » tend par là même à diminuer, en même temps qu’augmente l’idée de la valeur propre à l’individu. On nous dit ; que quand tous les citoyens d’Athènes furent tour à tour fonctionnaires, le prestige de la fonction s’effaçaV. Curtius, Histoire grecque, II, p. 502.. D’une manière générale, par le « roulement » même, l’attention sociale tend à se reporter des fonctions aux hommes, et leurs titres n’empêchent plus de mesurer la valeur qui leur est propre.

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En même temps que la domination étrangère, c’est la règle générale dans tout l’Orient, rappelle S. LyallÉtudes sur les moeurs religieuses et sociales de l’Extrême Orient, p. 413-416., que l’absence de toute nationalité proprement dite. « Un État, nous dit M. LavisseVue générale sur l’Histoire politique de l’Europe, p. 51., est un être politique organisé, et il n’y aura pas d’États à proprement parler (de grands États au moins) qu’à la fin du moyen âge. — Une nation est une personne formée, consciente et responsable ; il n’y aura pas de véritable nation sur le continent avant notre temps. » Ainsi États et nations n’apparaissent que dans certains temps et dans certains pays ; et il est facile de voir que ce sont aussi les temps et les pays où l’idée de l’égalité s’est montrée.

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Tandis que l’Inde, patrie des castes, était aussi caractérisée par l’absence d’une constitution politique généraleSénart, art. cit., Revue des Deux-Mondes, 1894, v. p. 343., Rome, patrie du droit naturel, donnait le premier modèle d’un grand État centralisé, — si bien que de l’idée de l’État, comme de l’idée de l’égalité, les historiens s’accordent à dire qu’elle est une idée romaine. Tous les grands manieurs de peuples s’efforcent en effet de reconstituer l’État romain, et c’est son souvenir qui, revivifié par la Renaissance, vient présider à la genèse de l’État moderne. Les anciens eux-mêmes l’avaient compris. La fonction de Rome était à leurs yeux de concentrer l’univers : « Fiebat orbis urbs », dit Varron. Distribuant aux hommes des races les plus différentes un même droit de cité, exigeant des pays les plus disparates les mêmes impôts, rapprochant par ses voies les points extrêmes du monde ancien, l’Empire romain est le plus puissant instrument d’unification que l’humanité ait connu. Les prophéties de Daniel sont réalisées ; « il pulvérise tout ce qu’il touche », il abat entre ceux qu’il soumet tous les murs de séparationCf. S. Maine, Histoire des Institutions primitives, p. 480. Et s’il ne faut pas dire, avec JheringEsprit du Droit romain, I, p. 310. que Rome fut l’ange exterminateur des nationalités, — puisqu’à vrai dire les nationalités n’existaient pas encore — du moins elle écrasait toutes les espèces de groupements qui auraient pu constituer des nations. « Il n’y avait plus, dit EusèbeCité par Lyall, op. cit., p. 503., cette multitude de chefs, de princes, de tyrans et de gouverneurs de peuples. L’Empire romain seul s’étendait sur tous. » Et l’évêque de Césarée fait remarquer que par là l’Empire romain préparait le monde à l’idée de l’unité de Dieu ; — il le préparait du même coup, ajouterons-nous, à l’idée de l’égalité des hommes.

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Toutefois, nous le savons, l’idée de l’égalité n’apparaît alors que pour s’éclipser bientôt, comme devait s’effacer bientôt l’unification romaine. L’unité d’une société si étendue et si hétérogène ne pouvait être que superficielle. Elle était en quelque sorte promulguée plutôt qu’acceptée, formulée plutôt que réalisée. « L’Empire, dit DuruyHistoire des Romains, VI, p. 313., n’est qu’un grand corps sans muscles et sans nerfs, tenant debout par les seuls liens dont l’administration l’avait enlacé. » Les citoyens ne coopèrent pas assez au mécanisme gouvernemental ; les parties de cet ensemble immense ne collaborent pas à leur propre unité. Si l’on veut, l’Empire romain est un État ; il n’est à aucun degré une nation. Des siècles devaient passer avant que les sociétés occidentales, fussent foncièrement unifiées.

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Le défaut d’unité, tel est bien en effet, le caractère principal de la société pendant cette période confuse qui sépare les deux moments du développement de l’égalitarisme, le crépuscule du monde antique et l’aurore des temps modernes. Chaque région, chaque province, chaque commune s’isole. Suivant K. BücherOp. cit., 2e chap. on ne peut pas parler d’économie « nationale » avant la fin du moyen âge. L’économie reste domestique ; on fabrique autant que possible autour du château féodal tout ce qui est nécessaire au petit groupe. Au XIe siècle, on n’achetait ou ne vendait, nous dit K. Lamprecht qu’à la dernière extrémité ; l’action unifiante du commerce ne pouvait s’exercer. Mille petits gouvernements se partageaient le pays. Dans le seul duché du Bourbonnais, on comptait 240 seigneuries, et chacune avait sa loi propre. D’après Beaumanoir, on ne pouvait « trouver et royaume de France, deux chastelenies qui de toz caz usassent de meisme coutumeCité par Hanotaux, Histoire du cardinal de Richelieu, I, p. 411 Cf. Esmein, Cours d’Histoire du Droit français, p. 289. ». Au XVIIIe siècle, longtemps après que leur travail de synthèse et de simplification est commencé, les juristes distinguent encore 52 coutumes générales. « Mouvement de localisation universelleC’est l’expression de Guizot. », la féodalité avait pour longtemps morcelé les intérêts et dispersé les pouvoirs. Pendant l’éclipse de l’égalité règne aussi ce qu’on appelle l’anarchie féodale, « c’est-à-dire l’absence de tout gouvernement centralSeignobos, Histoire de la civilisation au moyen âge, p. 235. ».

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Il est vrai que les différentes nations ne s’unifient pas toutes avec la même vitesse ni de la même façon : suivant les circonstances de leur histoire, ici la tâche n’est pas très aisée, et là tout est à faire. Dans un Empire comme l’Empire allemand, mosaïque de royaumes et de principautés, les anciens pouvoirs locaux opposent au nouveau pouvoir central une certaine force de résistance ; les pays conservent un souvenir assez vivace de leurs coutumes, les villes de leurs franchises, les universités de leurs privilèges. Pour l’Angleterre, on a cent fois répété qu’elle était la terre classique des autonomies. Tous ceux qui sont effrayés des empiètements de l’État moderne invoquent l’exemple de la Grande-Bretagne : voyez comme les autorités locales y sont puissantes, comme les grands corps collectifs y sont vivants ! « La filiation historique est l’âme de la constitution anglaise. » Elle laisse donc intacte la force des groupements traditionnels, qui conspirent pour protéger l’individu contre l’ÉtatBoutmy, Études de Droit constitutionnel, p. 67..

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Mais, quels que soient les caractères propres de leur histoire, ni l’Angleterre, ni l’Allemagne ne sauraient résister au mouvement qui entraîne toutes les sociétés européennes. En fait, dans le nouvel Empire allemand, les anciens pouvoirs locaux ne sont plus que des ombres ; en Angleterre aussi les groupements traditionnels se dissipent et s’effacent. Ici comme là, qu’il s’agisse de l’assistance ou de l’instruction, de la réglementation industrielle ou des travaux d’intérêt général, tout s’unifie en se centralisant. La progression annuelle des budgets des États suffirait à le prouverV. Leroy-Beaulieu, L’État moderne et ses fonctions, 2e éd., 1891, 1er chap..

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Serait-il permis de penser qu’elles sont d’autant plus portées vers l’égalité qu’elles ont été plus unifiées ? Tocqueville l’eût peut-être accordé. On sait la question qu’il se pose, dans son livre sur l’Ancien régime et la Révolution ; Pourquoi la France a-t-elle été le porte-parole de l’égalitarisme ? Pourquoi cette grande Révolution qui se préparait en même temps sur presque tout le continent de l’Europe a-t-elle éclaté chez nous plutôt qu’ailleurs ? — Or la réponse que se donne Tocqueville se réduit à peu près à ceci : la France était, de tous les pays d’Europe, le plus unifié. Sous quel aspect se présente à nous notre Ancien régime ? « Un corps unique, et placé au centre du royaume, qui réglemente l’administration publique dans tout le pays ; le même ministre dirigeant presque toutes les affaires intérieures ; dans chaque province, un seul agent qui en conduit tout le détail ; point de corps administratifs secondaires ou des corps qui ne peuvent agir sans qu’on les autorise d’abord à se mouvoir ; des tribunaux exceptionnels qui jugent les affaires où l’administration est intéressée et couvrent tous ses agents. Qu’est cela, sinon la centralisation que nous connaissonsL’Ancien Régime et la Révolution, p. 85. ? » En ce sens, il n’y a pas de solution de continuité entre les deux parties de notre histoire : la monarchie, en unifiant la France, la prépare pour la démocratie. « L’histoire, de France est nous dit-on, un long pèlerinage vers l’unitéHanotaux, Histoire du cardinal de Richelieu, I, p. 352.. » C’est sans doute pour cela qu’elle est aussi une marche vers l’égalité. Égalité et unité progressent parallèlement.

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Or, n’est-ce pas là, précisément, le cas des Etats-Unis ? Leurs origines particulières offraient les circonstances les plus propices à l’éclosion de l’égalitarisme. « Les émigrants qui devaient fonder l’Amérique, dit Tocqueville, appartenaient tous, d’une manière générale, à la même classe. Ils offraient le singulier spectacle d’une société où il ne se trouvait ni grands seigneurs, ni peuple, et pour ainsi dire ni pauvres, ni richesDe la Démocratie en Amérique, I, p. 48-52. » Ils partaient donc sans emporter l’idée de supériorités sociales préétablies. Ils devaient du moins, s’ils l’apportaient, la perdre facilement. On raconte que sur un des bateaux qui transportaient les émigrants, les moins favorisés firent, avant de débarquer, leurs conditions aux autres, et exigèrent, pour la société qu’ils allaient fonder ensemble, un régime d’égalité. Si le fait n’est pas vrai d’une vérité historique, il l’est d’une vérité psychologique. La nouveauté même de cette association qu’ils venaient installer sur une terre vierge devait inviter les hommes à faire abstraction des distinctions sociales antérieures. Déjà, chez les Grecs, les colonies étaient plus facilement démocratiques que les métropolesCurtius, Histoire grecque, I, p. 289.. Une aristocratie se transplante malaisément. Les racines habituelles des privilèges, castes militaires ou classes de grands propriétaires terriens, faisaient défaut en Amérique. Ainsi, « dans ce pays neuf et vierge, les maximes d’égalité et de liberté étaient la représentation des faits eux-mêmes, des rapports naturels, faciles et simples d’une société nouvelle et sans passéBoutmy, Études de Droit constitutionnel, p. 292.. » Quoi d’étonnant dès lors si, moins unifiée que ses sœurs du continent, la société américaine ne devait pas être moins ouverte à l’égalitarisme ? Ses origines l’y prédestinaient.

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Or n’est-ce pas, précisément, le cas de la Russie ? Ne reste-t-elle pas en arrière des autres nations européennes tant par la civilisation matérielle que par la civilisation morale ? Les distances sont encore les « fléaux de la Russie », et la population y est forcément moins mobile que partout ailleurs. Elle y est aussi moins dense. Les grandes villes, foyers désignés des idées démocratiques, y sont, nous l’avons vu, plus rares que dans le reste de l’Europe. — Il est vrai que, sous nos yeux, de jour en jour, des centres populeux se forment jusque dans l’Empire des tsars ; toutes les industries russes, et en particulier celle des transports, se perfectionnent peu à peuV. un article sur « les Transformations de la Russie contempora